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CGT : pendant vos vacances la grève continue

Chronique du 25 juillet 2018

cgt en grèvele coût de la grèveDans une chronique publiée par Le Point du 23 juillet, Jean Nouailhac "invité" récurrent du journal, développe une polémique flattant un sentiment partagé par une partie non négligeable de l'opinion publique. Exaspéré, et en même temps sidéré, par la volonté de la CGT de pratiquer la grève au sein de la SNCF pendant la période estivale il dénonce "le forcené de la grève" et désigne le secrétaire de la CGT-Cheminots :

Il s'appelle Laurent Brun, écrit le polémiste, et ce jusqu'au-boutiste de la CGT-Cheminots, en attendant la rentrée, veut absolument continuer sa grève durant tout l'été.

Parmi les pays normalement civilisés, il n'y a sans doute qu'en France que l'on peut observer un tel contresens social, un tel déni de réalité : vouloir poursuivre une grève contre la suppression pourtant progressive et en douceur d'un privilège exorbitant du droit commun et très ancien – le statut des cheminots –, qui a donné lieu à une loi votée massivement et qui a même été promulguée par le président de la République.

En dépit de tout cela, la CGT de la SNCF a décidé de continuer d'appeler à des arrêts de travail pendant l'été : son préavis d'une grève de vingt-quatre heures le 19 juillet a été tellement peu suivi que personne ne s'en est aperçu et son précédent appel pour les 6 et 7 juillet n'avait mobilisé que 6,5 % des cheminots. Mais, apparemment, rien n'aurait pu empêcher Laurent Brun de maintenir une nouvelle journée de grève pour le 27 juillet, ni le fait qu'il s'agisse d'un vendredi de très grands départs en vacances, ni qu'on apprenne que cet énorme conflit social – le plus long depuis trente ans à la SNCF – avait déjà coûté 790 millions d'euros à l'entreprise publique, un nouveau record dans le pays des records sociaux négatifs.

Encore un phénomène stalinien, considère le polémiste. Il faut dire que ce Laurent Brun est un véritable forcené de la grève et a tout d'un phénomène : fils et petit-fils de cheminot – la soupe serait-elle si bonne à la SNCF que les postes s'y transmettent ainsi en famille ? –, formé aux Jeunesses communistes, il est membre du PCF – autre héritage familial, peut-être ? C'est « un stalinien qui a une vision très communiste du service public d'État », selon l'un de ses collègues syndicalistes. On dit que c'est lui qui aurait eu l'idée de cette grève par intermittence, deux jours sur cinq, à moins que ce ne soit son mentor, Didier Le Reste, qui la lui ait soufflée.

Encore un phénomène stalinien, ajoute-t-il, ce Le Reste, un contrôleur de la SNCF qui avait pris la tête de la CGT-Cheminots en 2000 avant de partir à la retraite dix ans plus tard à l'âge de 55 ans, scandalisant ses concitoyens. Le journaliste Périco Légasse avait alors posé cette question dans Marianne : "Didier Le Reste peut-il soutenir honnêtement que sa fonction de contrôleur implique qu'il doive prendre sa retraite à 55 ans ? Est-il le mieux placé pour exiger des pouvoirs publics une attitude de justice quand lui-même bénéficie d'une prébende aussi illégitime ?"

Depuis sa retraite, Le Reste fait de la politique : conseiller de Paris et conseiller d'arrondissement délégué "à la politique de la ville et à l'intégration", il s'est présenté aux législatives de 2017 comme candidat du Parti communiste dans la 5e circonscription de Paris. Résultat : un score sans appel de 1,8 % des suffrages exprimés ! Quant à son élève, Laurent Brun, qui s'efforce avec acharnement de suivre le même chemin avec la CGT, c'est un homme qui ne doute de rien d'après ceux qui le connaissent. Âgé de 38 ans, il mesure 1,90 m, ce qui lui permet de croire qu'il peut parler d'égal à égal avec Édouard Philippe, le Premier ministre.

"Les analyses de Lénine sont toujours d'actualité", relève-t-il encore dans les propos de Didier Le Reste. Interviewé il y a quelques semaines par le mensuel du PCF, Initiative communiste, il n'a pas hésité à déclarer qu'en matière de grève "lles analyses de Lénine sont toujours d'actualité : il faut à la fois une idéologie révolutionnaire et une organisation révolutionnaire pour la porter. Au moins, c'est clair : les communistes de la CGT ne sont pas là pour gérer du syndicalisme standard, mais pour faire de la politique et, si possible, pour faire la révolution.

D'où cette façon pour Laurent Brun, en attendant bien entendu "la lutte finale", de souffler sur les braises d'un conflit social totalement dépassé lui permettant d'apparaître comme le dernier des Mohicans à la SNCF, où ses « camarades » cégétistes voient arriver avec inquiétude les prochaines élections professionnelles du mois de novembre. En une dizaine d'années, la CGT y est tombée de 44 % à 34 % des voix et Laurent Brun fera tout, et même plus, pour ne pas apparaître comme le « fossoyeur » du statut des cheminots.

Cette charge reflète évidemment le sentiment de nombreux Français, mais aussi l'apparente ignorance de certains faits.

Tout d'abord si le statut des cheminots est très menacé en tant que tel, la négociation portera moins sur sa disparition formelle que sur l'incorporation de ses dispositions fondamentales, ruineuses pour l'entreprise, dans une convention collective applicable à toute la branche, donc à tout concurrent entrant éventuellement sur le marché. Ceci semble concédé par le gouvernement et semble convenir parfaitement à la tactique de la CGT.

D'autre part Laurent Brun n'est pas seul à défendre la ligne jusqu'auboutiste de la CGT. Depuis les manifestations du 26 mai, qui ne se sont pas soldés par un succès, c'est l'ensemble de la centrale de Montreuil, et en tous cas sa direction sous la houlette de Martinez, qui a fait le choix de ce que Michel Noblecourt éditorialiste du Monde appelle une repolitisation à hauts risques. Or, cette ligne politique, clairement identifiable dans le passé à celle du parti communiste, se rattache désormais à une appartenance plus large, et peut-être plus révolutionnaire que celle du seul appareil du PCF. On peut souhaiter que les élections syndicales de décembre enregistrent un nouveau recul de la CGT et de Sud-Rail, mais il est peut-être prématuré d'enterrer trop vite les deux organisations.

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