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Salafisme: le Sénat s’alarme de son expansion en France

Chronique du 16 juillet 2018

Le rapportDans L'Opinion du 11 juillet Ivanne Trippenbach, analyse le rapport Goy-Chavent dont nous donnions les références dans notre chronique du 11, de la commission d’enquête sur "l’organisation et les moyens des services de l’État pour faire face à l’évolution de la menace terroriste après la chute de l’État islamique".

Or, ce rapport, qui présente 63 propositions, établit, souligne-t-elle, un lien entre salafisme et radicalisation violente. "Il y a une lecture radicale, agressive de l’islam, qui se fixe pour but de mettre en cause nos règles et nos lois de société libre. (...) Il faut ramener dans le giron de la République des pans de la société qui s’en sont éloignés", a déclaré lundi Emmanuel Macron devant le Congrès.

L’Etat est-il bien armé face à la "menace intérieure" ? La commission d’enquête du Sénat exprime de "fortes inquiétudes". Le duo Bernard Cazeau (LREM) et Sylvie Goy-Chavent (UC) a mené, durant 4 mois, 32 auditions d’une quarantaine de cadres des services de renseignement, judiciaires, éducatifs, d’acteurs associatifs et de chercheurs sur la radicalisation islamiste. Après la défaite militaire de l’organisation Etat islamique, la menace terroriste reste "extrêmement élevée" en France, rappelle le rapport. Il appelle à poursuivre l’adaptation des services de l’Etat en mettant le paquet sur la prévention, y compris contre les pratiques dérivant d’une vision littéraliste de l’islam.

Faire du salafisme une dérive sectaire. "Le salafisme est le poison idéologique qui mène au djihadisme", estime Bernard Cazeau, tranchant un débat délicat qui divise les experts de la question. "L’enracinement de la radicalisation du salafisme dans notre pays" constitue aujourd’hui la "principale menace", selon les sénateurs, dès lors que des modes de vie obéissant à des préceptes religieux se développent aux dépens des lois républicaines. Ils vont jusqu’à dénoncer un "manque de volonté politique" pour "affronter le danger de l’intégrisme musulman" et "réaffirmer les valeurs universelles de la République".

Auditionné, Manuel Valls, qui s’était prononcé pour l’interdiction pure et simple du salafisme, n’a pas convaincu la commission d’enquête. Le Sénat préconise plutôt d’inscrire le salafisme sur la liste des dérives sectaires de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes). Face au boom de déscolarisation vers des écoles confessionnelles (+41 % d’enfants ont basculé vers l’instruction à domicile entre 2014 et 2016), les sénateurs vantent la loi votée en avril pour en durcir les conditions d’ouverture.

Sans solution miracle, le Sénat suggère de "mobiliser l’ensemble de l’arsenal juridique" contre les lieux de culte radicaux ou le port du niqab. Il mise sur "une déclaration politique forte, dénonçant clairement le salafisme comme l’ennemi des valeurs de la République". Voeu entendu par Emmanuel Macron. "Il faut que tout le monde sache que nulle mise en cause des principes [républicains] ne peut être acceptée sur le fondement d’un dogme religieux", a déclaré lundi le chef de l’Etat, sans prononcer le mot "salafisme", mais en ciblant "une lecture radicale de l’islam".

Associer les maires au renseignement. Alors que les polémiques sur les "fiches S" ont divisé les responsables politiques après les attentats de Trèbes et de Paris, les sénateurs émettent à leur tour des "doutes sur l’efficience du renseignement" qui ne peut pas toujours empêcher le passage à l’acte. Avec près de 20 000 individus suivis pour radicalisation, la massification de la surveillance complique la tâche des services. La menace d’actes "impulsifs" remet en cause la hiérarchisation entre le "haut du spectre", qui contient 4 000 profils les plus dangereux, et les autres.

La Chambre des territoires propose de faire des maires des "acteurs à part entière du renseignement" en les intégrant aux groupes d’évaluation départementaux. "Ce sont des capteurs d’informations et des gens responsables", vante Bernard Cazeau, ex-maire de Riberac en Dordogne pendant 30 ans. Contre l’avis des experts du renseignement, Emmanuel Macron a donné son feu vert en mai pour que les édiles soient informés de la présence d’individus signalés dans leur commune. "Au cas par cas, et sous l’autorité du préfet", précise prudemment le ministère de l’Intérieur.

Prévenir la "contagion radicale" en prison. "La menace djihadiste émanant du milieu carcéral n’a jamais été aussi élevée", s’alarme le rapport. Chiffres à l’appui : 511 détenus pour des faits liés au terrorisme islamo-djihadiste dans les prisons et plus de 1 110 détenus de droit commun présentant un risque de radicalisation violente. Lancé l’an dernier, le renseignement pénitentiaire, salutaire, doit encore monter en puissance. Les sénateurs déplorent ainsi une "très faible utilisation des techniques de renseignement" : dans les quartiers dédiés aux détenus radicalisés d’Osny et de Fleury Mérogis, aucune sonorisation des cellules ni captation des conversations téléphoniques n’est réalisée.

Alors que l’Etat judiciarise systématiquement les "revenants" de Syrie, le sort des "sortants" de prisons (entre 18 et 25 chaque année jusqu’en 2022) suscite une sérieuse inquiétude. D’où l’urgence de soumettre les djihadistes libérés à un "programme de réinsertion". Pour les 90 détenus étrangers radicalisés, le Sénat appelle le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, à anticiper leur libération pour les expulser du territoire.

Contrer le "djihadisme 2.0". Face à la propagande de Daech, l’Etat se montre démuni. Les fameux "contre-discours", tentés avec la plateforme "stop-djihadisme" en 2015, ont échoué. En 2017, les internautes ont procédé à plus de 30 000 demandes de retrait de contenu à caractère terroriste, contre 2 200 un an avant. Au printemps 2018, plus de 800 vidéos de Daech ont été téléchargées sur Youtube et visionnées environ 100 000 fois en un mois. Le Sénat acte la doctrine qui consiste à laisser à la société civile musulmane la responsabilité du discours alternatif. Face à "l’imam Google", selon le mot de Manuel Valls, l’Etat compte sur des islamologues Youtubers formés et pédagogues, et sur la diffusion de productions culturelles comme la pièce de théâtre Djihad d’Ismaël Saidi, vue par 300 000 jeunes en France.

Structurer (enfin) l’islam de France. Face aux reports du discours présidentiel sur l’islam de France, les sénateurs s’impatientaient. Lundi, le Président de la République a annoncé pour l’automne "un cadre et des règles garantissant que le culte musulman s’exercera partout de manière conforme aux lois de la République". Ces propositions permettront-elles "enfin d’avancer sur ce dossier plus que sensible et bloqué depuis trop longtemps", comme l’espère le Sénat ? L’exécutif avance à pas feutrés, à l’aide de consultations de terrain et d’un projet de "conseil consultatif des cultes". L’objectif est posé : plus de transparence dans le financement et la gestion du culte.

En savoir plus :
→ les références dans notre chronique du 11
→ l'article d'Ivanne Trippenbach dans L'Opinion

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