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Turquie : quel avenir après la victoire d’Erdoğan ?

Chronique du 3 juillet 2018

La carte des résultats de l'élection turque du 24 juinErdoğan réélu dès le premier tour, et une majorité absolue au Parlement pour l’AKP et son allié nationaliste d’extrême-droite. Au terme d’une campagne-éclair de 50 jours, les élections du 24 juin se sont soldées par une déroute pour la gauche et les forces démocratique. Entre nationalisme et fuite en avant militariste, quelles seront les dynamiques politiques des prochains mois en Turquie ? Décryptage : dans son édition du  2 juillet, Selin Kaya correspondante à Istanbul du Courrier des Balkans s'entretient avec Ismet Akça, Politologue et universitaire, est un signataire de la Pétition pour la paix.

Le Courrier des Balkans (CdB) : Les résultats des élections législatives et présidentielle du 24 juin ont surpris beaucoup d’observatrices et d’observateurs. Malgré la performance de Muharrem İnce, le candidat du Parti Républicain du peuple (CHP), Recep Tayyip Erdoğan a été réélu dès le premier tour avec 52,6% des voix. La coalition pro-gouvernementale a aussi obtenu une majorité confortable au Parlement avec 53,7%. Comment interpréter ces résultats ?

Ismet Akça (I.A.) : Avant toute chose, il faut rappeler que ces élections ne se sont pas déroulées dans un cadre démocratique. La date a été avancée, et très peu de temps a été donné pour la campagne. Les pressions contre les partis d’opposition ont été constantes. Les anciens co-présidents du Parti démocratique des peuples (HDP) sont en prison comme beaucoup de militants de cette formation, et les élections se sont déroulées sous état d’urgence, malgré les impressionnants meeting du candidat kémaliste, Muharrem Ince.

Néanmoins, les vainqueurs de ces élections sont incontestablement le Parti de la justice et du développement (AKP) et le Parti d’action nationaliste (MHP, extrême droite). Ils ont remporté la présidentielle au premier tour et la majorité au Parlement. Le MHP a pris tout le monde de court avec un score de 11,1%, qu’aucun sondage n’avait prévu. C’est sans doute le phénomène le plus surprenant de ces élections. Il a réussi à se maintenir bien que Meral Akşener, deuxième figure du mouvement, ait quitté le parti entre temps pour créer le Bon parti (İyi parti). L’AKP a tout de même perdu des plumes, passant de 49% à 41,9% des voix. Il y a donc sans doute eu un transfert de voix entre le MHP et l’AKP, essentiellement dans les régions d’Anatolie centrale et orientale et dans la région de la mer Noire, mais le MHP a aussi fait un très bon score dans les grandes villes comme İstanbul.

Depuis l’annonce des résultats, nous essayons de comprendre ce qui s’est passé. Nous avons traversé une période de remilitarisation. Les électrices et électeurs qui ont voté pour l’AKP à cette période pour renforcer le pouvoir en place sont, en quelque sorte, « rentré·ˑe·ˑs à la maison » en votant à nouveau pour le MHP cette fois-ci. Le score du parti dans les régions du sud-est kurde pose de sérieuses questions sur la régularité du scrutin dans ces régions.

CdB : Avant les élections, les partis d’opposition et des associations de la société civile s’étaient d’ailleurs mobilisés contre les fraudes éventuelles. La mobilisation a été impressionnante, avec plus de 700 000 personnes engagées. Peut-on dire qu’elle a permis d’assurer la régularité du scrutin ?

I.A. : Nous avons une expression en turc pour exprimer l’idée qu’on passe parfois trop facilement d’un extrême à l’autre. Il ne faut pas exagérer l’impact des irrégularités, mais on ne doit pas non plus les ignorer. On ne peut pas affirmer qu’il n’y en ait eu aucune, mais nous n’avons pas d’informations précises. Pour ces élections, les partis d’opposition et les ONG ont bien fait leur travail et réussi à mobiliser beaucoup de monde pour assurer la régularité du scrutin, mais il reste un point d’interrogation quant à la Haute Commission électorale. C’est normalement le travail des partis d’opposition que de s’assurer du bon déroulement de ces procédures en interne. Le CHP a tenté de le faire en s’appuyant sur l’interface « Adil Seçim » pour le comptage des voix mais le système n’a pas fonctionné correctement et ils ont échoué à rassurer de ce point de vue-là. En quelque sorte, ils ont « raté l’examen ».

CdB : Si l’on garde en tête que le İyi parti de Meral Akşener est issu d’une scission avec le MHP, on peut dire que le Parlement se compose désormais à 64% de partis conservateurs de droite. Ce qu’on appelle l’opposition de gauche ne représente donc plus qu’un tiers de l’hémicycle. Dans cette nouvelle configuration, de quelle marge de manœuvre vont disposer le CHP et le HDP ?

I.A. : Tout dépendra de la capacité de ces partis à rebondir. La Turquie a peut-être une base électorale plutôt conservatrice de droite, mais je refuse de la penser comme une structure immuable. La scène politique n’est pas simplement le reflet de la société, elle fonctionne dans une interaction dynamique avec celle-ci. C’est en faisant des propositions plus libérales que Recep Tayyip Erdoğan a consolidé sa base électorale dans les années 2000. Il a ensuite changé de discours à partir de 2012, avec un ton désormais plus conservateur et nationaliste, et il a commencé à recourir à des politiques beaucoup plus autoritaires. Même si la position du Iyi parti n’est pas claire, il est vrai que ces élections confirment effectivement l’idée d’une majorité conservatrice. Le MHP est désormais en position de faiseur de roi puisque l’AKP ne pourra pas mener la politique qu’il souhaite sans l’aval de ce dernier. Quand on regarde la politique menée sur la question kurde, que ce soit en Syrie, en Irak ou dans les régions kurdes, la tendance générale était déjà à la militarisation et à l’interventionnisme.

Cette politique va-t-en-guerre est une manière pour le gouvernement de répondre à la crise que le pouvoir connaît depuis 2012-2013. Dans ce contexte, le MHP devient donc un parti-clé et il ne fait aucun doute que les politiques militaristes, sécuritaires, oppressives vont s’accentuer dans les prochains mois. Cela va compliquer encore un peu plus la vie de l’opposition. La politique menée sur la question kurde va contribuer à acculer encore un peu plus les partis d’opposition. Il faudra observer comment se comporte le Iyi parti. Soutiendra-t-il la politique de la majorité sur ces questions ? Le CHP lui-même n’a pas toujours été clair sur cette question.

CdB : Avec ces élections, le système présidentiel prévu par la nouvelle Constitution votée en avril 2017 entre désormais en vigueur. L’exécutif est renforcé autour de l’unique figure du Président de la République. Le débat démocratique va probablement se réduire comme peau de chagrin. Quelle sera désormais la principale dynamique de la scène politique ?

I.A. : L’AKP et le MHP, les deux partis de la coalition majoritaire, se rejoignent sur la politique à mener sur la question kurde. Il est très probable que la politique interventionniste au-delà des frontières va se poursuive dans les prochains mois, en Syrie, ou encore dans la région du mont Kandil, en Irak, où Ankara souhaite éliminer les bases du PKK. Nous allons sans doute assister à une politique plus chauvine, plus nationaliste et plus militariste. En interne, cela permet au pouvoir de consolider sa base mais également de tenir l’opposition à la gorge. Je pense que la dynamique de la scène politique va essentiellement s’organiser autour de cette question-là. La restructuration du pouvoir sera aussi un paramètre déterminant. L’État est en pleine crise depuis la tentative de coup d’État et il faut ajouter à cela le passage à un système présidentiel où tous les pouvoirs sont concentrés dans les mains d’un seul homme. Ceci étant, la menace d’une crise économique plane toujours, et cela pourrait bien bouleverser la donne.

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