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Burkina Faso : remettre l’école au centre du village

Chronique du 26 juin 2018

présence militaire au burkina fas Le défi éducatif est énorme, soulignait le 25 juin Pascal Airault, envoyé spécial de L'Opinion au nord du Burkina Faso, dans un pays où les femmes mettent en moyenne cinq enfants au monde. L’urgence pour le gouvernement consiste à remettre l’École au centre du village pour éviter que le terrorisme ne trouve un terreau fertile dans le désarroi de la jeunesse :

Abdourahmane est instituteur en primaire à Tin-Akoff, village replié du Burkina Faso aux confins des frontières du Mali et du Niger. En mars, un groupe de jeunes est venu le menacer de mort en pleine nuit à son domicile s’il continuait à dispenser ses cours en français. "Il vivait sur place en famille mais a décidé de rejoindre Dori, plus au sud, pour être en sécurité", raconte son frère. Depuis, l’école primaire de la ville a fermé comme dans de nombreux villages de cette région des trois frontières. Une conséquence directe de l’insécurité permanente dans laquelle vivent les enseignants.

Toutes les structures éducatives de la province du Soum et une grande partie de celle de l’Oudalan sont fermées, affectant près de 70 000 élèves.

"Avec les évènements des deux dernières années, l’éducation a pris un grand coup, notamment dans les provinces du Soum et de l’Oudalan, explique Angeline Neya-Donbwa, directrice régionale de l’éducation préscolaire, primaire et non formelle pour le Sahel, basée à Dori. Le 12 avril, une école a été attaquée à Bouro. Un enseignant et une élève, victimes de balles perdues, ont perdu la vie. Les enseignants de ces régions, qui allaient travailler la peur au ventre, ont décidé de quitter les salles de classe et 120 établissements ont mis momentanément la clé sous la porte en attendant de meilleures conditions de travail".

Désormais, toutes les structures éducatives de la province du Soum et une grande partie de celle de l’Oudalan sont fermées, affectant près de 70 000 élèves et contraignant le gouvernement à prendre ce dossier à bras-le-corps. Les séances de travail avec l’administration générale et les forces de défense et de sécurité se multiplient avec un objectif : sauver l’année scolaire des enfants en délocalisant les examens (CEP, BEPC, Bac) dans les sous-préfectures et redéployer rapidement des forces de sécurité pour réouvrir les écoles.

Foyers coraniques. Le défi éducatif est énorme dans un pays où les femmes mettent en moyenne cinq enfants au monde. La demande ne cesse de progresser et le taux de scolarisation, à 51 %, est encore faible. Dans une région où l’enseignement d’un islam rigoriste progresse et les écoles publiques ferment, les parents sont donc tentés d’inscrire leurs enfants dans les foyers coraniques, en dehors de tout système légal.

"Un foyer coranique se crée presque chaque matin. Les parents envoient leurs enfants chez le marabout qui leur enseigne le Coran la nuit autour du feu"

"Un foyer coranique se crée presque chaque matin, déplore un père de famille originaire de Dori. Les parents envoient leurs enfants chez le marabout qui leur enseigne le Coran la nuit autour du feu. Les talibés dorment ensuite à même le sol. La journée, leurs maîtres les font mendier dans les rues". L’éducation nationale tente de convaincre les familles d’envoyer leurs enfants à l’école publique, dans les écoles franco-arabes et les médersas qui suivent un programme national. "Il faut interdire la mendicité, ajoute le père de famille. C’est comme ça que l’on réglera le problème des foyers coraniques".

À Markoy à quelque 70 kilomètres de Tin-Akoff, le long de la frontière du Niger, la jeunesse dépérit. Dans cette ville de 40 000 habitants, la grande majorité de la population a moins de 40 ans. Le chômage est endémique malgré la présence de compagnies minières, non loin de là. "Les imams et les marabouts de la ville appellent les jeunes à ne pas rejoindre ces gens-là (NDLR : les terroristes)", explique Mamadou Mahamane, le maire de Markoy. Le vrai problème, c’est le chômage. Si on mettait en exploitation la grande mine de manganèse de Tombao, cela créerait des emplois". Les réserves de la mine sont estimées à 100 millions de tonnes (l’un des gisements les plus importants au monde) mais sa production est à l’arrêt à la suite d’un différend avec la société Pan African Burkina du franco-roumain Frank Timis, qui possède le contrat d’exploitation.

En ce jour marché de la mi-juin, les hommes du commandant Evariste Somé, chef du Groupement des forces de sécurisation du Nord à Dori, patrouillent dans la ville. Ce dernier dirige un millier de soldats qui doivent assurer la sécurité sur plus de 410 kilomètres de frontière. Il a installé des campements avancés à Tin-Akoff et Markoy pour être au plus près de la zone des trois frontières. Ses hommes sont très jeunes, moins de 28 ans, et se reposent en moyenne une semaine entre deux opérations. "La jeunesse est un atout majeur pour mener ces opérations à répétition, explique-t-il. Notre mission est de renforcer la capacité organisationnelle et de participer à la sécurisation des populations et des sites sensibles comme les exploitations minières".

Les forces de sécurité sont régulièrement prises à partie comme récemment la Brigade de gendarmerie à Markoy. En trois ans, le nord du Burkina a subi plus de 80 attaques qui ont fait près de 140 morts.

Les incursions terroristes sont nombreuses, notamment en raison de la porosité des frontières et des zones forestières permettant aux terroristes de se replier. Le bornage n’est pas assuré sur toute la ligne de partage entre le Burkina et le Niger qui a fait l’objet d’un règlement en contentieux devant la Cour de La Haye. Cette zone est particulièrement propice aux actes de banditisme et de trafic en tous genres. "La passivité et le manque de coopération des populations sont un handicap, souligne le commandant Somé. C’est la raison pour laquelle nous réalisons des activités civilo-militaires comme la vaccination des troupeaux afin de les rassurer".

L’objectif est d’empêcher la sanctuarisation des Groupes armés terroristes (GAT) dans le fuseau central en anticipant leurs actions, notamment par la maîtrise du renseignement. La force conjointe du G5 Sahel, avec l’appui des soldats français de Barkhane, achevait fin juin l’opération "Gourma" dans la zone des trois frontières. "Nous en sommes à la quatrième opération depuis octobre dernier", confie le colonel Lamizana, coordinateur burkinabé de cette opération visant à prendre les terroristes en étau. Ces derniers sont affaiblis mais conservent de grandes capacités de nuisance pendant la saison des pluies où les déplacements sont plus difficiles.

Prêches violents. La progression des actes djihadistes au nord du pays trouve ses origines dans l’instabilité de la région voisine du Macina au Mali. Son principal moteur fut Ibrahim Malam Dicko, un prêcheur originaire du Soum, fondateur d’Ansarul Islam. Issu d’une famille de marabouts de Soboulé, il a étudié à l’école coranique au Burkina et au Mali avant d’enseigner au Niger. À partir de 2009, il prêche dans les radios locales et, trois ans plus tard, son association islamique Al Irchad est reconnue par l’État. Arrêté en 2013 à Tessalit au Mali par les soldats français de Serval, il est relâché deux ans plus tard par les autorités maliennes.

C’est Hamadoun Kouffa, le chef du Front de libération du Macina, qui l’a formé au maniement des armes et convaincu du bien-fondé de la lutte armée. "Tous deux ont prêché dans les villages et critiquent l’ordre social, les élites locales et l’État", souligne le dernier rapport de Crisis group sur le nord du Burkina.

La jeunesse rejoint la cause djihadiste pour acquérir une moto, un portable et des revenus

Donné pour mort par les autorités burkinabè, à la suite d’une opération militaire, Malam Dicko aurait été remplacé à la tête d’Ansarul Islam par son frère cadet, Jafar Dicko. "La structuration de ces mouvements fait que lorsqu’un chef meurt, il est rapidement remplacé, explique un ancien ministre des Affaires étrangères ouest-africain. Malam Dicko et Hamadoun Kouffa jouent sur les conditions sociales fragiles des populations alors que nos gouvernements sont absents et corrompus". Un discours qui trouve justement un écho au sein de la jeunesse qui rejoint aussi la cause djihadiste pour acquérir une moto, un portable et des revenus.

"Les adhésions sont identitaires mais aussi opportunistes, souligne un agent du renseignement burkinabé. Certains voleurs adhérent pour se blanchir et avoir une protection". La population peule fait l’objet d’une attention particulière des autorités. "Certains sont dans la subversion totale et le refus de la République mais il y a aussi beaucoup de jeunes frustrés qui sortent des médersas et ne trouvent pas les moyens de s’insérer dans la société", ajoute-t-il.

Au niveau local, Ansarul islam recrute massivement auprès des classes inférieures de l’ethnie peule, les Rimaibé, en révolte contre les princes de la même ethnie. Son fondateur a exacerbé les tensions au sein de la communauté. Son discours a pris chez les jeunes désœuvrés dans les villages satellites dans grands cantons de Baraboulé, Djimel, Djibo... "Ces villages sont en insurrection contre l’État, ajoute le responsable du renseignement. Le groupe terroriste est composé d’une cellule comprenant les combattants les plus radicaux, très idéologisés. Ces derniers ont recours à des spécialistes (mines et autres engins explosifs...) pour la mise en œuvre d’opérations spéciales et font régulièrement appel à de nouveaux adhérents, des sympathisants qui peuvent notamment servir d’informateur."

Autant de raisons pour lesquelles si l’État veut mettre fin à ces insurrections, il doit plus que jamais remettre l’école au centre du village.

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