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Singapour : un "sommet historique" en trompe-l’œil

Chronique du 15 juin 2018

La poignée de main de SingapourLe plus étonnant dans la rencontre de Singapour n’est pas qu’elle ait eu lieu après des mois, voire des années d’invectives et de menaces. Kim Jong-eun est issu d’un monde communiste où prendre des tournants à 180° fut une pratique courante. La capacité à surprendre de Donald Trump, sans doute sur-jouée pour mieux dérouter amis et ennemis, n’est également plus à démontrer. Il faut lui reconnaître cependant qu’il a toujours assuré que "toutes les options étaient sur la table". Beaucoup avaient donc retenu en frissonnant l’option militaire. Mais l’éventualité d’une approche diplomatique n’a jamais été nulle. En mai et juin 2017, Donald Trump avait déclaré qu’il était prêt à rencontrer celui qu’il appelait pourtant de façon irrévérencieuse "rocketman".

Le plus étonnant est ceci : on sait d’avance que les deux protagonistes ne se mettront pas d’accord sur l’objectif principal de la rencontre, la dénucléarisation. Certes, il a été rappelé dans le communiqué final, mais qu’y a-t-il derrière les mots ? Trump veut que les Nord-Coréens renoncent de manière "complète, irréversible et vérifiable" à leur arsenal nucléaire. Mais comment ? En transférant les bombes hors du territoire nord-coréen ? En les rendant inutilisables et en autorisant des experts de l’Agence internationale pour l’énergie atomique à parcourir le pays pour s’assurer que la renonciation au nucléaire est effective ? Kim Jong-eun s’est contenté jusqu’ici de dire que son arsenal n’aurait plus d’utilité si la "sécurité" de la Corée du Nord était assurée. Qu’est-ce à dire ? Les Américains doivent-ils abandonner leur alliance militaire avec le Japon ou la Corée du Sud ? Cette dernière doit-elle renoncer à son propre armement ? Pyongyang reste dans le flou mais il y a pire : les propositions américaines sont elles-mêmes obsolètes. Les Nord-Coréens savent fabriquer des bombes A et H et aucune commission de contrôle ne leur ôtera plus ce savoir. C’est donc trop peu dire que les divergences entre États-Unis et Corée du Nord sont importantes : toute tentative de rapprocher les deux points de vue est vaine. Les Nord-Coréens ont atteint un point de non-retour. Détruiraient-ils leur arsenal qu’ils pourraient le reconstituer en peu de temps. Ce n’est pas par bravade qu’ils ont inscrit dans leur Constitution que leur État était une puissance nucléaire. Il l’est désormais.

Donald Trump et Kim Jong-eun ont cependant maintenu leur rencontre. L’un et l’autre ont de quoi en effet y trouver avantage. Pour les Nord-Coréens, aller à Singapour, c’était gagner du temps. Tant qu’ils multiplient bonnes paroles et gages de bonne volonté (libération de prisonniers américains, destruction médiatique du centre d’essais nucléaires, purge d’éléments considérés comme les plus conservateurs, et poignées de main enthousiastes à Singapour), il n’y a pas de risque de frappe américaine alors qu’on peut être certain que les techniciens nord-coréens continuent de travailler d’arrache-pied à la miniaturisation de leurs bombes et à la résistance de leurs missiles à la chaleur lors du retour dans l’atmosphère.
Autre avantage : la Corée de Kim Jong-eun est reconnue comme un des Etats importants du globe et son dirigeant, taxé d’homme en qui on peut avoir confiance, et comme un des hommes qui comptent.
La rencontre de Singapour représentait aussi un enjeu économique et financier important. Les sanctions onusiennes gênent la Corée du Nord sans mettre en cause son existence. Tant de bonne volonté manifestée par Pyongyang ces derniers mois ne devrait-elle pas être récompensée ? Et même, n’appellerait-elle pas une aide économique ? Moscou et Pékin, les deux protecteurs de la Corée du Nord, déjà peu regardant sur les trafics et la contrebande à leurs frontières avec elle, appellent à la levée de ces sanctions.
A cette idée, Donald Trump résiste visiblement et attend des garanties. C’est un des enseignements importants de la rencontre qui vient de se dérouler.
Donald Trump avait lui aussi intérêt à participer à cette rencontre. Désormais, aux yeux d’une bonne partie de son opinion publique, il sera celui qui a fait "bouger les lignes", contrairement à Obama promoteur d’une "patience stratégique" inefficace à l’égard de Pyongyang. Ses électeurs penseront même que la fermeté et les menaces de rétorsion américaines ont payé, en quoi ils ont probablement raison.
La rencontre bilatérale de Singapour a aussi cet avantage pour Donald Trump qu’elle a mis de côté les Chinois. Ce fait, capital, n’a pas été assez souligné. Le président américain a longtemps compté sur la Chine pour forcer la Corée du Nord à renoncer à l’arme atomique. Or, la Chine s’est contentée d’admonestations, de votes en faveur de sanctions insuffisantes et appliquées sans rigueur. La riposte américaine a été de lui refuser le rôle de juge de paix dans la région, un rôle assumé avec satisfaction pendant des années en se faisant l’hôtesse et l’animatrice de rencontres à six (les deux Corées, le Japon, les États-Unis, la Chine et la Russie) sur le nucléaire nord-coréen. Kim a, il est vrai, rassuré les dirigeants chinois lors de deux récents voyages, mais l’on peut être sûr que la participation avant-hier à cette manifestation d’indépendance par rapport à son puissant protecteur, n’a pas été non plus pour déplaire à des Nord-Coréens hyper-nationalistes et las des relations de vassalité que l’Empire du milieu prétend nouer avec ses différents voisins.
Si la levée des sanctions a été justement repoussée – il n’est jamais souhaitable de voir renforcé un État totalitaire et laissées sans obstacles ses capacités d’armement – la rencontre de Singapour pourrait faciliter la signature d’un traité de paix remplaçant enfin l’armistice de juillet 1953. Elle affaiblirait la posture obsidionale qu’affecte la Corée du Nord, permettrait sa reconnaissance internationale tout en la limitant à la partie méridionale de la péninsule coréenne. La propagande de Pyongyang contre les "marionnettes américaines" installées à Séoul perdrait sa raison d’être et ce nouveau cours ne serait pas si simple à assumer pour un régime nord-coréen qui s’est présenté pendant des décennies comme le seul légitime à représenter l’ensemble de la population coréenne.
Singapour ? Une fausse rencontre sur le nucléaire nord-coréen. Mais le début d’une vraie négociation sur les conditions d’entrée dans la communauté internationale d’un État encore totalitaire et donc dangereux, tant pour son propre peuple que pour le reste du monde. Mais aussi une des premières passes d’armes de l’affrontement sino-américain qui s’esquisse.

Pierre Rigoulot

Directeur de l’Institut d’histoire sociale
Auteur de Pour en finir avec la Corée du Nord (Buchet-Chastel, 2018)
Une version, un peu modifiée et avec un autre titre, de cet article a été publiée comme tribune dans Le Figaro du 13 juin 2018

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