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Antisémitisme maghébin : un entretien avec G. Bensoussan

Chronique du 12 juin 2018

Georges BensoussanDans un entretien avec Gil Mihaely et Elisabeth Lévy et Daoud Boughezala publié par Causeur le 7 juin, Georges Bensoussan le souligne : "L’antisémitisme maghrébin est antérieur à la colonisation française"

Importé dans les bagages culturels d’une partie de l’immigration maghrébine, l’antisémitisme des banlieues se nourrit souvent d’une haine de la France. Pour l’avoir diagnostiqué, l’auteur des Territoires perdus de la République, Georges Bensoussan, s’est attiré un procès et la défiance de certaines élites.

Causeur : Dans le procès que vous intentaient le CCIF et plusieurs associations avec le soutien du parquet, la cour d’appel a confirmé le 24 mai le jugement de première instance et vous a relaxé, estimant que vos propos sur "l’antisémitisme tété avec le lait de la mère" ne visaient pas l’ensemble de la communauté musulmane. Cette décision prouve-t-elle que votre combat contre le déni est en partie gagné ?

Georges Bensoussan : On peut voir là, en effet, le verre à moitié plein. Mais après deux ans de procédure et deux procès, considérer comme une victoire le fait de reconnaître qu’il fait jour à midi m’est difficile. Disons que l’on a empêché une défaite. L’essentiel reste la tenue de ces procès, qui demeure comme une tache en dépit des deux relaxes. Parce qu’à deux reprises, en effet, le parquet a donné suite au harcèlement judiciaire des islamistes, qui vise à nous intimider, à nous épuiser et in fine à faire taire ceux qui seraient tentés de parler. Comment voir là une victoire ? Chez beaucoup d’entre nous demeure, outre l’amertume, l’inquiétude devant l’effondrement des défenses politiques et intellectuelles du pays.

Causeur : Tout de même, sur le front de l’antisémitisme, les tragédies les plus récentes – les assassinats de Sarah Halimi et de Mireille Knoll – ont suscité une mobilisation de plus en plus large, jusqu’au "manifeste des 300" publié fin avril par Le Parisien-Aujourd’hui en France. Comme le dit en substance Élisabeth de Fontenay, les juifs ne sont plus les seuls à voir ce qui leur arrive et à s’en inquiéter. Bref, cet antisémitisme qu’on qualifie encore de "nouveau" près de 20 ans après son émergence, est connu de tous…

Georges Bensoussan : Assurément nous ne sommes pas dans le même déni qu’en 2002, lorsque nous avons publié la première édition des Territoires perdus de la République, ni même qu’en 2012, après les attentats de Merah. Pour autant, la vérité sur cet antisémitisme n’a toujours pas droit de cité tant plusieurs forces œuvrent en faveur du déni dans une partie du milieu médiatique et intellectuel, y compris chez certains intellectuels juifs qui ont compté parmi les opposants les plus farouches au manifeste du 22 avril. L’autre composante du front du déni, c’est l’extrême gauche classique pour laquelle l’immigré a joué le rôle de prolétariat de substitution.

Causeur : Même avec sa composante juive, l’extrême gauche, ça ne fait pas une majorité…

Georges Bensoussan : Certes, mais au-delà du déni, on ne devrait pas négliger le rôle de l’indifférence. En début d’année 2018, un sondage interrogeait nos concitoyens sur le départ d’un certain nombre de juifs de France. Plus de 60 % des sondés s’y déclaraient indifférents, une petite minorité s’en réjouissait, un gros tiers le déplorait.

Causeur : L’indifférence n’est-elle pas, après tout, la preuve de l’intégration, le signe que les juifs sont considérés comme des Français comme les autres ?

Georges Bensoussan : S’ils partent en tant que "Français comme les autres", vous avez raison. Mais s’ils partent "en tant que juifs", quel qu’en soit le motif, alors cela signifie qu’un divorce est en cours.

Causeur : Vous exagérez ! La vieille histoire entre les juifs et la France a traversé des périodes autrement tourmentées.

Georges Bensoussan : Mais je n’ai pas le moindre doute sur le fait qu’une partie des juifs restera et que les notables israélites, comme à l’accoutumée, tireront leur épingle du jeu ; demeurant toujours aussi discrets dans la défense de leurs congénères depuis l’affaire Isidore Cahen, en 18491, jusqu’à l’affaire Dreyfus. Pas de vagues : c’est le leitmotiv de cette grande bourgeoisie depuis deux siècles. C’était déjà vrai lors de la révolution de 1848…

Causeur : Vous exagérez ! De Neuilly à Sarcelles, la rue juive est plutôt remontée. Et plutôt d’humeur à faire des vagues.

Georges Bensoussan : Je ne parle pas du "judaïsme de Neuilly", mais de ces vieilles élites israélites qui contrôlent depuis longtemps les institutions cruciales de cette communauté. La nouvelle bourgeoisie juive, elle, au contraire, nous a soutenus dès l’époque des Territoires perdus. Roger Cukierman, puis Richard Prasquier, qui se sont succédé à la présidence du CRIF, ont défendu notre livre jusqu’à le faire distribuer au dîner annuel de 2004, je crois.

Causeur : Et dans votre procès pour incitation à la haine raciale (et toujours en cours puisque vos adversaires, déboutés deux fois, se pourvoient en cassation), avez-vous été soutenu par les institutions juives ?

Georges Bensoussan : Au commencement de l’affaire, fin 2015, le grand rabbin Korsia a signé la pétition initiée par Jacques Tarnero, Yves Ternon et Pierre-André Taguieff. Et l’année suivante, en 2016, Joël Mergui, président du Consistoire m’a demandé d’intervenir dans plusieurs communautés. Ailleurs, en revanche, cela a été silence radio, on a opté pour cette "prudente neutralité", antichambre de toutes les défaites.

Causeur : Ailleurs, c’est où ? Et pourquoi ce silence ?

Georges Bensoussan : Pour le mémorial de la Shoah, l’institution pour laquelle je travaille depuis 1992, j’étais devenu peu recommandable. Mes propos "islamophobes" avaient selon eux heurté une population des banlieues qu’il ne fallait pas effaroucher. Comme il ne fallait pas non plus effaroucher la puissance publique, elle-même effrayée à l’idée de heurter ces milieux, on m’a interdit en catimini de dispenser des formations aux magistrats, aux policiers et bientôt à la plupart des enseignants français. En revanche, je gardais toute liberté de dispenser mon enseignement sur la Shoah au fin fond du Portugal ou en Lituanie. À plusieurs reprises, semble-t-il, la direction du Mémorial aurait reçu des courriels de militants "antiracistes" liés à l’extrême gauche et au mouvement animé par Laurence de Cock, celle-là même qui est à l’origine de toute cette affaire, car elle a initié trois jours après l’émission de France Culture la pétition demandant à mots couverts ma mise à l’écart du Mémorial. Comment le "raciste" que j’étais pouvait-il continuer à dispenser un tel enseignement ? Par les courriels évoqués plus haut, l’extrême gauche, pourtant si morale, demandait donc mon "interdiction professionnelle".

Causeur : De fait, la dénonciation de cet antisémitisme concentré dans une partie de la jeunesse arabo-musulmane indispose, dérange ou enrage. Mais venons-en au phénomène lui-même. Où en est-il aujourd’hui ? Et est-il essentiellement lié au conflit au Moyen-Orient ?

Georges Bensoussan : C’est ce que je croyais avant d’avoir commencé mes recherches, en 2004, sur les racines du départ d’environ un million de juifs du monde arabe en à peine une génération. Semaine après semaine, dans les dépôts d’archives à Paris, en province et à l’étranger, j’ai alors découvert la réalité d’une condition juive en terre arabe dégradée bien avant l’apparition du mouvement sioniste. C’était dans la condition juive elle-même qu’il fallait chercher les racines du départ. Et dans un antijudaïsme, souvent violent, mais dont la matrice était, pour partie, différente de celle de l’antijudaïsme chrétien. Et qui s’était aggravé avec le conflit en Palestine à partir d’août 1929.

Pourtant, tout le monde a entendu raconter des souvenirs de cohabitation pacifique entre Arabes et juifs séfarades. Il n’y a pas que du mythe dans l’idée qu’ils ont vécu ensemble…

Georges Bensoussan : Vécu ensemble, qui le nierait ? Proximité culturelle entre ces deux groupes ? À l’évidence. Pour autant, en quoi est-ce là synonyme de convivialité, de respect et de paix ? On oublie que la mémoire est socialement stratifiée, et que le souvenir lénifiant du "bon vieux temps" est corrélé, entre autres, à la mémoire des couches bourgeoises qui imposèrent longtemps leur seul récit. D’autre part, traduire cette convivialité, fort mesurée d’ailleurs, en relation d’égalité, c’est commettre un contresens : il n’y eut jamais d’égalité du Juif dans le regard arabe. Or, dès qu’il s’agit de ce sujet, les esprits s’enflamment. Certains historiens américains, en particulier, multiculturalistes convaincus, glissent de la convivialité à la "fraternité" en oubliant le poids de l’antique dhimmitude et de l’enseignement coranique… Une thèse qui plaît dans les salons de la gauche française, mais qui est de bout en bout une construction idéologique, la défense d’un modèle multiculturel (l’idéal du "vivre-ensemble"), qu’ils projettent sur l’histoire du Maghreb colonial comme sur l’histoire française récente.

Avant la colonisation, pouvez-vous me dire à quel moment les "voisins arabes" ont-ils considéré les juifs comme des égaux ? L’antisémitisme maghrébin est antérieur à la colonisation française comme au décret Crémieux. Et si ces juifs étaient de "culture arabe", l’ethnicisation du nationalisme arabe à partir des années 1920 les a exclus de la "nation arabe".

Ces dix dernières années, j’ai consacré un long temps de recherche à ces sujets ; et deux livres. Ce passé est aussi mon histoire. Pour autant, un haut responsable du Mémorial déclarait récemment de moi (en privé) que, "séfarade complexé" (sic), j’avais pris pour cette raison le pseudonyme ashkénaze d’Emmanuel Brenner.

Qu’un tel propos, subtil alliage de mépris de classe et de racisme sibyllin, puisse émaner d’un dirigeant d’une institution aussi importante sur le plan de la transmission des valeurs en dit long sur ces non-dits qui structurent l’inconscient de toute société humaine et qui ressurgissent à l’occasion de "crises", comme l’a été mon "affaire".

Mais pour le comprendre, il faut faire un bref retour à la mémoire de la guerre d’Algérie. Le désaccord politique était alors important entre une partie des juifs de métropole, proches d’une gauche de sensibilité "communisante", et des juifs d’Algérie souvent qualifiés, mais à tort, de "pieds-noirs". Ce clivage, aujourd’hui dépassé, ressurgit pourtant, parfois, au sein de certains cénacles où l’on continue discrètement à tenir le juif d’Afrique du Nord comme un primaire inculte, sinon abruti (le "Dupont-Lajoie" de la communauté juive), mais aussi comme un raciste anti-arabe de type "petit Blanc colonial".  Et si, comme moi, certains parmi ces juifs originaires du monde arabo-musulman se penchent sur ce que fut la condition de dhimmi, ils seront vus, là encore, par certains, avec suspicion, l’un ironisant sur leur simplisme ("ils essentialisent !"), tel autre les accusant carrément de racisme ("ils sont anti-arabes !"). Cette fois, le juif d’Afrique du Nord n’est plus simplement un imbécile inculte, il est aussi un salaud. En effet, alors qu’il "vivait heureux et protégé par l’islam", il avait pris le parti du colonisateur, du décret Crémieux à l’Alliance israélite universelle, trahissant les musulmans, ses "protecteurs" de toujours. Ce sont ces mythologies internes au monde juif, où la puérilité le dispute à l’ignorance, et qu’il s’agit de déconstruire.

→ Georges Bensoussan est l'auteur des livres : "Les Territoires perdus de la République" et "Les juifs du monde Arabe: La question interdite"
→ À lire aussi : "Alain Finkielkraut rend hommage à Philip Roth et commente la relaxe de Georges Bensoussan"

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