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Services secrets : retour de la guerre froide

Chronique du 11 juin 2018

Vladimir Poutine au quartier général du GRUMediapart a enquêté pendant un an sur l’affaire de l’espion russe démasqué par la DGSE, depuis quatre mois sur l’histoire d’Alexeï O., piégé par la DGSI. À la suite de quoi, le journal en ligne a publié, sous le titre :"Entre les services secrets français et russes, la guerre froide est de retour" cet article dont nous retenons quelques extraits :

Avec des moyens et des méthodes qui n’ont rien à envier à l’époque soviétique, des espions russes approchent en France des hommes d’affaires, des diplomates, mais aussi des militaires, tandis que le contre-espionnage hexagonal cherche à les démasquer. Au-delà d’une réelle coopération en matière de lutte antiterroriste, les services de renseignement des deux pays s’adonnent à une lutte souterraine, avec le territoire français pour terrain de jeu.

Ce ne sont pas les environs de Checkpoint Charlie, ce n'est pas la nuit glaciale berlinoise, et pourtant il y a là comme un relent de guerre froide. Le 20 décembre dernier, un équipage de la brigade anticriminalité (BAC) patrouille dans les rues de Paris lorsqu’il croit surprendre un trafic de drogue. Deux hommes s’échangent une enveloppe, les policiers procèdent à leur contrôle.

Le premier est gêné aux entournures, il explique travailler au Quai d’Orsay. Le second brandit un papier en même temps que son immunité diplomatique. Alexeï Guennadievitch O. occupe le rang de numéro 2 au sein de la représentation commerciale de l’ambassade de Russie.

Il n’a pas son bureau au "Bunker" – bâtiment massif, dans la plus pure tradition de l’architecture soviétique, qui détonne tant boulevard Lannes, en périphérie du XVIe arrondissement de la capitale – mais se rend tous les matins deux rues plus loin, dans un hôtel particulier très discret de la rue de La Faisanderie, qui abrite la délégation commerciale mais aussi les attachés militaires russes.

À l’intérieur de l’enveloppe que le contractuel du Quai d’Orsay était en train de remettre à Alexeï O., les policiers de la BAC découvrent un document classé confidentiel émanant du ministère des affaires étrangères. Ce contrôle ne donnera pas lieu à une procédure judiciaire. Lorsqu’on les interrogera à deux mois d’intervalle, deux hauts gradés des services de renseignement nous feront la même réponse : "Certaines affaires se règlent dans la discrétion…"

Une semaine sera laissée à Alexeï O., que le contre-espionnage français suspecte d’être sous couverture diplomatique un agent du GRU, le très actif service de renseignement militaire russe, pour quitter la France. Selon L’Obs, qui a révélé pour partie l’affaire, lorsque Laurent Nuñez, le patron de la DGSI, présente son dossier à Emmanuel Macron, le président de la République signe lui-même l’ordre de renvoi. Une première, depuis François Mitterrand et la retentissante affaire Farewell en 1983.

Mais comme dans un roman de John Le Carré, il y a une histoire dans l’histoire. Le supposé contrôle inopiné pour une suspicion de trafic de drogue était en fait un coup monté par le service H4, chargé de la Russie au sein du contre-espionnage à la DGSI. Alexeï Guennadievitch O. était dans le collimateur depuis de longs mois, grâce à la dénonciation du contractuel du Quai d’Orsay et au signalement d’un autre homme, déjà "tamponné [approché]" par le même espion, selon nos informations.

Le personnel du ministère des affaires étrangères avait suivi, au printemps 2017, une formation de prévention à l’espionnage russe. Le phénomène aurait pris ces dernières années une ampleur telle que le ministère avait jugé bon de renforcer les défenses de ses agents. "Ce qui est frappant avec les Russes, confie un cadre du Quai d’Orsay qui a suivi ladite formation, c’est qu’ils officient sur le très long terme. Parfois sur plusieurs générations. Ils peuvent vous “travailler” pendant des années sans jamais vous poser la moindre question qui pourrait vous mettre la puce à l’oreille et puis, tout à coup, alors que vous pensez vous confier à un proche, ils obtiennent exactement ce qu’ils cherchent."

Les formateurs ont rappelé les techniques classiques pour recruter une source, le fameux "MICE" (acronyme mnémotechnique des quatre mobiles classiques pour manipuler une taupe : "Money, Ideology, Compromission, Ego"), en insistant sur le fait qu’au rayon "compromission" de diplomate, le recours à des prostituées serait une pratique prisée des Russes. Un nouveau round de formation doit avoir lieu dans les prochaines semaines au Quai d’Orsay, sans que l’on sache s’il a été programmé en raison de l’actualité brûlante de l’affaire Alexeï O. Le 7 mars dernier, les sénateurs membres de la commission des affaires étrangères et de la défense ont quant à eux été conviés à une demi-journée de sensibilisation à la protection de certaines informations, qui a été dispensée au palais du Luxembourg par des officiers de la DGSI.

Lors de son audition devant la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale, le 14 février 2017, l’ancien patron de la DGSI, Patrick Calvar, rappelait aux députés que "si, aujourd’hui, la lutte contre le terrorisme islamiste est une priorité absolue", "d’autres menaces constituent des atteintes particulièrement graves contre notre souveraineté", en citant l’exemple de l’intervention présumée des Russes dans l’élection de Donald Trump. Selon Calvar, il convient, en France, de protéger "notre économie", "notre diplomatie", "nos forces armées". À l’issue de sa présentation, l’élu Les Républicains Pierre Lellouche lui a alors demandé si "les services russes" faisaient "peser une vraie menace sur notre campagne pour l’élection présidentielle", alors en cours. On ne connaîtra pas la réponse apportée. Patrick Calvar a demandé qu’elle ne figure pas dans le compte-rendu de son audition à huis clos.

Tandis que le directeur général de la sécurité intérieure de l’époque s’exprimait devant la représentation nationale, un autre épisode de cette guerre froide 2.0 était en train de se jouer, cette fois à l’initiative des "cousins d’en face" de la DGSE.

"Cette fois, nous avons voulu donner un coup d’arrêt aux manœuvres russes." Entre novembre 2016 et janvier 2017, le contre-espionnage de la DGSE procède à des interceptions de sécurité qui donnent lieu à une surveillance rapprochée d’un agent, là encore du GRU, agissant sous couverture diplomatique. La DGSE est épaulée dans son enquête par la Direction du renseignement et de la sécurité de la Défense (l’ex-Sécurité militaire). Et pour cause. Selon nos informations, ils suspectent l’espion russe d’avoir recruté une taupe au sein même du cabinet militaire de Jean-Yves Le Drian, le ministre de la défense d’alors.

Des notes de la DGSE relatent en particulier des rendez-vous entre l’officier supérieur français et son officier traitant russe. Des comptes-rendus de réunions ministérielles auraient été transmis. A priori, il s’agissait pour le gradé d’expliquer la nouvelle politique de la France vis-à-vis de l’est de l’Europe. "Tout l’enjeu est de savoir si l’intéressé, réputé loquace, était bien conscient de ce qu’il faisait en échangeant un peu trop avec un interlocuteur qui s’était présenté à lui comme étant un diplomate", résume un ponte actuel du renseignement.

À l’issue de cinq mois d’investigation, la DGSE produit une note de synthèse en date du 24 mars 2017 et Bernard Bajolet, le patron du service, saisit le procureur de la République de Paris François Molins au nom de l’article 40 du code de procédure pénale, qui stipule que "toute autorité constituée, tout officier public ou fonctionnaire qui, dans l’exercice de ses fonctions, acquiert la connaissance d’un crime ou d’un délit est tenu d’en donner avis sans délai au procureur de la République". Le meilleur moyen pour s’assurer que l’affaire ne soit pas étouffée par son autorité de tutelle, les relations entre Bajolet et le ministre Le Drian étant plus que fraîches.

La section antiterroriste du parquet de Paris ouvre en avril 2017 une enquête préliminaire des chefs de "trahison par intelligence avec une puissance étrangère, recueil d’informations en vue de leur livraison à une puissance étrangère, provocation directe au crime de trahison". Dans la foulée, une information judiciaire est confiée à deux juges d’instruction de la galerie Saint-Éloi, Nathalie Poux et Jean-Marc Herbaut. Depuis, une chape de plomb recouvre cette affaire sensible.

La seule indiscrétion est venue du Journal officiel. Le 8 mai 2017, le bulletin dut en effet publier l’avis no 2017-10 de la Commission du secret-défense, une autorité indépendante composée de magistrats et de parlementaires chargés de se prononcer sur la déclassification de documents administratifs. Et qui donnent, ou pas, un avis favorable à la levée du secret-défense des actes d’enquête réalisés par la DGSE. (…)

L’affaire Skripal arrive alors à point. Le 4 mars dernier, Sergueï Skripal, un agent double du GRU qui a trahi au profit des Britanniques, est empoisonné avec sa fille, à Salisbury, petite ville tranquille du sud de l’Angleterre. Suscitant un scandale international et une riposte sans précédent – 116 diplomates russes sont expulsés de par le monde ; soixante par les États-Unis et plus d’une trentaine par seize pays de l’Union européenne, le reste par des pays alliés, dont le Canada et l’Australie. Paris expulse quatre diplomates sur les 90 accrédités en France : l’attaché militaire et le chef du service économique de l’ambassade, sise boulevard Lannes, ainsi que deux représentants consulaires, en poste à Strasbourg et Marseille. Ils ont sept jours pour quitter le territoire national. Il s’agit des quatre noms qui figuraient, aux côtés d’Alexeï O., sur la liste de Laurent Nuñez.

La riposte diplomatique du Kremlin ne se fait pas attendre : quatre Français de haut rang, le général à la tête de la mission militaire, le chef de Business France, le consul général à Ekaterinbourg et le directeur du collège universitaire français à Saint-Pétersbourg, ont à leur tour une semaine pour quitter la Sainte Russie. Certains d’entre eux avaient anticipé et préparaient déjà leurs valises avant l’annonce de la sanction de Moscou.

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