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Chine : Liao Yiwu face au communisme d'aujourd'hui

Chronique du 5 juin 2018

le poète Liao YiwuSurnommé le "Soljenitsyne chinois", le dissident réfugié à Berlin depuis 2011 a décrit l'univers du laogai, un camp de rééducation de la République populaire, dans un livre choc. Lors d'une rencontre avec Patrick Saint-Paul, envoyé spécial à Berlin du Figaro, il a raconté comment les événements du 4 juin 1989 sur la place Tiananmen ont changé le cours de sa vie.

Crâne rasé, fines lunettes et sourire humble, Liao Yiwu ressemble à s'y méprendre à un moine bouddhiste cultivant son jardin berlinois. Un sac de mauvaises herbes, qu'il vient d'arracher, est jeté à ses pieds. La coiffure de bonze est un souvenir de ses années d'incarcération, un hommage aux détenus toujours embastillés. Sa vie de poète a basculé le 3 juin 1989, à la veille de la répression de la place Tiananmen par le gouvernement chinois, avec l'écriture d'un poème prémonitoire intitulé Massacre.

Ses quatre années de détention au laogai, dans un camp de rééducation, ont fait de lui le "Soljenitsyne chinois" après la parution en 2013 de son livre, Dans l'Empire des ténèbres aux éditions François Bourin, relatant son expérience dans l'enfer des goulags de la République populaire.

Son ami, le Prix Nobel de la paix Liu Xiaobo, décédé en juillet 2017, disait de lui qu'il est le plus grand poète chinois de sa génération. L'écrivaine allemande Herta Müller, Prix Nobel de littérature, a rédigé la postface de son livre choc sur le goulag chinois. "L'art de Liao Yiwu est tel que dans ses phrases le sarcasme n'est jamais que l'envers de la souffrance, écrit-elle à son sujet. La langue de Liao Yiwu agit sur le corps, parce qu'elle résulte d'une souffrance vécue sur le corps. Elle a, comme lui, avalé tortures et asservissement, elle tempête et susurre tout à la fois, et réussit enfin à se libérer."

Détenu à Chongqing, la tentaculaire métropole du centre de la Chine, il a été sans cesse humilié, roué de coups, témoin de tortures et de viols. "Le 4 juin est une date très importante pour moi, une rupture dans ma vie, confie Liao Yiwu au Figaro dans son appartement de Westend, un quartier chic de Berlin-Ouest, où il vit depuis qu'il a fui la République populaire en 2011. Avant, j'étais un jeune poète idéaliste et un peu anarchiste. Je rêvais de décrocher le prix Nobel de littérature. Au laogai on m'a appris que je ne valais rien. Je ne valais pas plus qu'un chien et certainement pas un prix Nobel." Son livre témoignage est à la fois effrayant, violent, mais aussi plein de compassion et d'humour. Il raconte sa cellule de 12 m² où les détenus s'entassent à dix-huit, puis à trente-quatre. Les condamnés à mort sont enchaînés. Il écrit des lettres pour les recours devant la justice et des mots d'adieu aux familles avant qu'ils soient exécutés.

"Une forte tradition de la torture". Les geôliers ont dressé le menu des tortures. "Canard fumé à la mode Sichuan": les poils pubiens du détenu sont brûlés, il est décalotté, puis le bout de son pénis brûlé avec une flamme. "Nouilles dans un bouillon clair": des filaments de papier hygiénique sont trempés dans un bol d'urine et le prisonnier est forcé d'en avaler le contenu. Ses gardiens avaient choisi le "plat favori" de Liao Yiwu. "Poissons rouges dans un bocal": sa tête était plongée dans le seau des toilettes… Il décrit la Chine comme un gigantesque intestin débordant d'excréments, un pays "corrompu par l'argent". "Le gouvernement pousse les gens à gagner de l'argent. Ça aveugle la société. Le peuple ne pense plus qu'à ça, dit-il. Pour moi, Chongqing a été le rectum de la Chine. La prison où j'étais détenu avait été construite par les nationalistes pour emprisonner les communistes. Il y a une forte tradition de la torture, qui se transmet de génération en génération, là-bas."

Angela Merkel a joué un rôle de premier plan, insistant auprès du président de l'époque, Hu Jintao, pour que l'écrivain puisse quitter la Chine et répondre à l'invitation de la foire littéraire de Cologne

Liao Yiwu doit sa liberté à l'Allemagne. Angela Merkel a joué un rôle de premier plan, insistant auprès du président de l'époque, Hu Jintao, pour que l'écrivain puisse quitter la Chine et répondre à l'invitation de la foire littéraire de Cologne. C'était sa dix-huitième tentative officielle pour quitter le pays. Il avait déjà acheté son billet d'avion, mais Pékin refusera de le laisser partir et il sera arrêté à l'aéroport. La diplomatie allemande fera grand bruit autour de cette affaire et le gouvernement chinois acceptera finalement qu'il honore l'invitation suivante pour la foire de Berlin. "J'ai été accueilli comme un héros là-bas et Herta Müller m'a imploré, en larmes, de rester en Allemagne, de faire une demande d'asile." Liao Yiwu refuse. Condamné à onze ans de prison en décembre 2009, Liu Xiaobo obtient le prix Nobel de la Paix pendant le séjour de Liao en Allemagne. "Je pensais que les choses étaient en train de changer en Chine, explique-t-il. Au bout de quarante jours j'ai décidé de rentrer."

Ce séjour lui coûtera cher. À son retour de Berlin, le poète sera arrêté dès son arrivée à l'aéroport à Pékin, par trois policiers. "Ils m'ont invité à boire le thé et m'ont informé que mon autorisation de voyage à l'étranger était annulée", raconte-t-il. Liao Yiwu était dans le collimateur de la police depuis 2008. Cette année-là, il avait signé la charte 08 de son ami Liu Xiaobo réclamant des réformes démocratiques en Chine. "Les policiers m'avaient prévenu que je venais de faire une grosse bêtise, se souvient-il. Mais je leur ai dit la vérité. J'avais signé le document sans le lire, par amitié pour Xiaobo." Les prochaines invitations resteront lettre morte. Entre-temps le printemps arabe a provoqué un durcissement du régime chinois, obsédé par sa survie. "Angela Merkel m'avait fait offrir le DVD du film La Vie des autrespar l'intermédiaire de l'attaché aux questions des droits de l'homme du consulat allemand de Chengdu. Il m'a informé que Berlin n'arriverait plus à me faire sortir mais qu'il mettait à ma disposition un visa d'un an, pour que je puisse me rendre en Allemagne à n'importe quel moment. Il m'a encouragé à fuir le pays pour tenter de rejoindre par mes propres moyens une ambassade allemande dans un pays tiers."

Les autorités chinoises avaient déjà détruit à deux reprises son livre sur "l'archipel du goulag chinois". Liao Yiwu avait réussi à faire sortir une clé USB avec une troisième version, qu'il avait fait parvenir à son éditeur en Allemagne. Il était prêt à prendre le risque de le publier. C'est alors que les policiers firent irruption chez lui pour confisquer et éplucher ses contrats d'édition. "Ils m'ont prévenu que je risquais dix ans de prison si le livre sortait à l'étranger", dit-il. Liao Yiwu prend alors la décision de s'enfuir et part dans le Yunnan, où il établit le contact avec des trafiquants mafieux, pour sortir clandestinement vers le Vietnam. "J'ai demandé aux policiers la permission d'aller faire des recherches dans le Yunnan pour un livre sur les chrétiens. Ils ont dit oui. J'ai pris quatre téléphones avec moi, explique-t-il. L'un pour appeler les flics, l'autre pour la mafia locale, un pour mon éditeur en Allemagne et le dernier pour pouvoir être appelé. Jusqu'au bout j'ai harcelé le flic qui s'occupait de mon cas, avec lequel j'avais sympathisé, pour savoir si ma demande officielle de sortie du pays avait enfin abouti, afin de brouiller pistes."

"C'est pire qu'à l'époque de Mao". En arrivant à Hanoï, Liao Yiwu se met au vert dans un petit hôtel. Mais il ne parle pas de langues étrangères et ne sait pas comment entrer en contact avec l'ambassade d'Allemagne. Désespéré, il téléphone à son traducteur à New York. "Je lui ai dit que j'avais quelques rudiments d'anglais. Il s'est réjoui que j'ai enfin pris des cours et m'a demandé si je savais dire l'essentiel, pour m'identifier. J'ai dit oui. Je sais dire ce que j'ai appris à l'école: vive la révolution et longue vie à Mao!", confie-t-il dans un éclat de rire. Finalement il réussira à gagner l'ambassade et sera exfiltré vers Berlin.

Son frère a été autorisé à lui rendre visite en Allemagne et, contrairement à nombre de dissidents, sa famille est épargnée par les pressions policières. "Après ma fuite, le flic qui me surveillait est allé voir ma mère pour lui demander comment j'avais fait pour m'échapper, dit-il. Au début j'étais très inquiet. Elle m'a vite rassuré et m'a dit que je devrais lui passer un coup de téléphone. “Tu devrais avoir pitié de lui. Il se demande sans cesse comment tu as fait pour t'évader. C'est une vraie torture pour lui. Le pauvre n'en dort plus la nuit”." Liao Yiwu s'interrompt avant de s'esclaffer.

Il ne retournera pas en Chine. "Rien n'a changé dans le système chinois, dit-il. C'est pire qu'à l'époque de Mao. Nous avons une Constitution et des lois, mais elles ne sont pas respectées et tous les mouvements de protestations sont réprimés par le régime depuis des années. L'Occident pèse de moins en moins sur le gouvernement pour faire avancer les libertés. Les Chinois ne sont pas aveugles. Ils voyagent à l'étranger et peuvent comparer. Mais ils ne se battront pas pour le changement. Car dans un état policier comme la Chine, se battre, c'est mourir."

Le 4 juin 1989, après son incarcération, Liao Yiwu dit être "entré dans un autre monde". Celui de la "génération sacrifiée" de l'après Tiananmen. Beaucoup de ses amis sont morts. Lui a survécu, mais il estime avoir une dette envers les autres. Désormais il consacre toute son énergie à tenter de sauver Liu Xia, l'épouse de Liu Xiaobo, assignée à résidence à Pékin depuis plusieurs années et sujette à une lourde dépression. Il lui parle plusieurs fois par semaine au téléphone et a rendu publique une de leurs conversations, où elle disait vouloir se laisser mourir par désespoir. II espère qu'Angela Merkel pourra la sauver. "Lorsque la chancelière s'est rendue en Chine récemment, ils ont voulu envoyer Liu Xia en vacances pour qu'elle ne puisse pas la rencontrer, raconte-t-il. Au départ, elle a refusé. Mais les policiers lui ont dit que si elle acceptait de partir, elle serait libre de ses mouvements à partir de la date anniversaire de la mort de son mari, le 13 juillet. Elle a fini par accepter et s'accroche à ce dernier espoir. S'ils ne tiennent pas parole, je redoute qu'elle lâche prise. Elle prend trois médicaments par jour contre la dépression, aux effets secondaires très lourds. Continuer de se battre sans horizon est devenu une torture insupportable pour elle…" De son côté, Pékin n'hésitera pas à dire que les anniversaires reviennent chaque année.

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