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Mozambique : apparition d'une guérilla djihadiste

Chronique du 31 mai 2018

situation géopolitique du MozambiqueLe Mozambique occupe une position stratégique très importante en Afrique. Le nord du pays regorge de ressources gazières. On a pu parler d'un nouvel eldorado énergétique.(1) Mais s'il est l'un des pays les plus riches d'Afrique, il n'est qu'à la 178e place sur 187 de l'indice de développement humain des Nations unies. Et ses dirigeants veulent toujours faire croire que le Frelimo, fondé en 1962 durant la guerre d'indépendance du Mozambique, officiellement proclamé marxiste-léniniste en 1977,  au pouvoir depuis l'indépendance, parti unique jusqu'en 1994, aujourd'hui théoriquement membre de l'Internationale socialiste représente "le parti du peuple, par le peuple et pour le peuple." Et dans ce contexte dictatorial c'est une fois de plus le salafisme qui tire son épingle du jeu.

Tanguy Berthemet, dans Le Figaro décrit l'offensive d'une guérilla djihadiste à laquelle l'armée doit faire face :

Ils se sont abattus à l'aube sur deux villages perdus, d'un coin plus perdu encore de l'extrême nord du Mozambique. Dimanche matin 27 mai, ces assaillants, armés de machettes et de couteaux, ont massacré dix personnes, dont deux adolescents et le chef de la communauté. Puis ils se sont renfoncés dans les forêts environnantes.

"Personne n'a encore été arrêté en relation avec cette attaque", a déploré un porte-parole de la police. L'identité des assassins ne fait pourtant aucun doute pour personne. Les lieux comme les méthodes sont ceux d'"al-Shabab", un groupe islamiste radical qui sévit dans la région depuis l'automne. Le 5 octobre, plusieurs dizaines d'hommes armés avaient attaqué le commissariat et pris d'assaut la caserne de Mocimboa da Praia, une petite ville côtière proche de la Tanzanie. L'invraisemblable occupation djihadiste avait duré deux jours, le temps pour l'armée de s'organiser et de reprendre la cité. Le bilan fut de 16 morts, dont 2 policiers. Officiellement, seul un civil aurait perdu la vie.

Cette poussée de l'islam radical aux confins oubliés du pays a semblé prendre un peu à froid le gouvernement de Maputo. L'islam pèse, certes, selon les statistiques, 17 % des habitants, et sans doute le double en réalité, mais les imans sont réputés proches du pouvoir. Dans les campagnes du Nord, la violence n'a qu'à moitié surpris. Depuis des mois, les élites voyaient des jeunes adopter un discours toujours plus dur. Comme ailleurs en Afrique, au Nigeria ou au Mali, ils venaient d'une secte islamiste, fondée en 2014, al-Sunna Wa Jama, s'en prenant aux élites locales, aux chefs traditionnels, à l'école et à l'État, traités indifféremment de mécréants. Sur cette terre miséreuse, les mots ont vite porté, profitant des querelles entre soufis et wahhabites creusant aussi les tensions tribales.

Baptisée "al-Shabab" ("les jeunes" en arabe) par les locaux, l'insurrection, toujours selon Maputo, ne disposerait que de peu d'hommes, et surtout d'aucun lien avec la puissante milice éponyme somalienne, liée à al-Qaida. Ses contours sont toujours mal connus, comme ses véritables moyens. Des témoins laissent entendre que certains des responsables auraient fait des études dans des pays du Golfe ou au Soudan. Très vite les autorités affirment avoir réglé le problème, minimisant les risques posés.

Le gouvernement n'a pas tenté de comprendre. Une répression musclée s'est abattue sur le groupe, contraignant les militants à gagner l'abri des forêts. Plus de 300 personnes soupçonnées d'être proches de la mouvance sont arrêtées et 7 mosquées rasées. Aujourd'hui, plus de 130 personnes sont encore détenues et attendent un procès.

Mais les incursions islamistes continuent. Beaucoup sont petites, de simples raids pour piller des vivres. Les habitants évoquent des menaces, des enlèvements de femmes, des rackets. Puis, fin avril, deux villages sont la cible de djihadistes. Dimanche, deux autres communautés sont endeuillées, des hommes décapités après avoir été accusés de collaborer avec la police. "Cette attaque est inquiétante et montre une détérioration de la situation. Il y a plus d'actions et les méthodes, notamment les décapitations, semblent se radicaliser", détaille Éric Morier-Genoud, de l'université de Belfast. Le gouvernement, lui, insiste toujours sur le caractère secondaire de cette implantation islamiste.

Une posture qui n'est pas de l'aveuglement. Cette sale petite guerre tombe très mal. L'extrême Nord revêt depuis peu une importance majeure, si ce n'est capitale, pour le Mozambique. En 2010, de fabuleuses réserves de gaz (5 000 milliards de mètres cubes) ont été découvertes au large, promettant une manne vertigineuse. Des multinationales italiennes et américaines se sont installées à Palma, à quelques dizaines de kilomètres seulement des fiefs djihadistes. Pour éviter tout reflux, Maputo vient de conclure avec l'Ouganda un accord pour former les policiers. D'après la presse du Mozambique, une entreprise para-étatique a engagé, pour protéger les investissements, Erik Prince, le sulfureux fondateur de Blackwater, la plus grande armée privée du monde, aujourd'hui démantelée.

Pour l'heure, les investissements colossaux prévus, qui s'élèvent à près de 15 milliards d'euros, n'ont pas été freinés. L'argent peut donc encore un jour entrer dans les caisses asséchées de l'État. Le Mozambique, après des années de croissance euphorique, est au plus mal. Sa dette s'élève officiellement à 120 % du PIB, les spécialistes estimant ce chiffre très optimiste. "Cet argent est important pour le pays. Mais on peut douter de l'efficacité de la méthode entièrement répressive choisie pour vaincre une insurrection de faible intensité", remarque Éric Morier-Genoud.

Note : (1) cf. "Le Mozambique, nouvel eldorado énergétique" publié par Anne Cheyvialle in Le Figaro le 23 septembre 2013.

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