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Extrême gauche : le retour d’une passion

Chronique du 28 mai 2018

Extrême gaucheL'historien Sylvain Boulouque(1) vient de publier dans Le Monde le 26 mai une Tribune qu'il consacre à propos de l'extrême gauche et des violences des black blocs au "retour d’une passion révolutionnaire qui semblait éteinte" :

L’apparition des black blocs sur le devant de la scène médiatique interroge les formes de la violence révolutionnaire dans les sociétés démocratiques. Les méthodes utilisées par ces militants se revendiquant pour certains du marxisme, pour d’autres de l’anarchisme renouvelé, semblent traduire un renouvellement des pratiques tout en s’inscrivant dans des filiations anciennes de contestation générale du système. La violence dans les manifestations, loin d’être un phénomène nouveau, a une longue histoire. Mais les contours de cet héritage ancien se réinventent sans cesse.

Les violences manifestantes sont depuis la Révolution française un phénomène récurrent. Sans proposer un catalogue des violences entre manifestants et forces de l’ordre, ces relations, observées sur le temps long, traduisent de manière intéressante différents âges de la vie sociale et politique.

Dès l’origine, la violence manifestante a été considérée par les organisations ouvrières comme pouvant accoucher du Grand Soir, de la Révolution, d’un changement radical de société. Dans ses premières années, le syndicalisme prône l’action directe et la confrontation systématique avec l’État et le système capitaliste. Par la grève, par l’affrontement, par l’action symbolique, les masses doivent s’éveiller. Chaque manifestation, ou presque, est ponctuée par des affrontements. Sans que des consignes ne soient données, certains militants viennent spontanément armés : gourdins, manches de pioche, billes et couteaux pour affronter les forces de l’ordre.

Explosions de colère populaire spontanée. L’imaginaire culturel de ces militants s’incarne dans le renversement violent de la société : la chanson comme la littérature et la presse révolutionnaire évoquent la guerre des classes à venir. La chanson Un Premier Mai sans flicaille, ce n’est pas un Premier Mai en est une illustration. Le philosophe Georges Sorel (1847-1922) théorise ces actions dans ses Réflexions sur la violence (1908). Pour une partie des révolutionnaires, dans les années qui suivent la répression de la Commune de Paris (1871) ou la fusillade de Fourmies (1891), le temps n’est pas à la négociation, mais à la confrontation. Cette génération finit par s’assagir, et la Grande Guerre enterre pour un temps la violence manifestante.

La révolution russe et la prise du pouvoir par les bolcheviques font naître de nouvelles formes de violence manifestante. Désormais, celle-ci prend un caractère bien plus organisé. Certes, on assiste encore à des explosions de colère populaire spontanée, comme en 1927, lors des manifestations de protestation contre l’exécution aux Etats-Unis des deux anarchistes italiens Sacco et Vanzetti. A Paris, des grands boulevards jusqu’aux Champs-Elysées, des barricades sont érigées, des magasins pillés et les forces de l’ordre prises pour cible. Désormais, le Parti communiste, par ses pratiques politiques d’un type nouveau, canalise la violence manifestante tout en l’exaltant.

Dès les années 1920, le PCF sublime l’idée d’un affrontement entre manifestants et forces de l’ordre. Le titre de la revue proche du PCF est à cet égard sans équivoque : Le Militant rouge. Organe théorique et historique des insurrections. Répondant docilement aux injonctions de l’Internationale communiste, le PCF se dote parallèlement d’un service d’ordre quasi militaire chargé d’aller faire le coup de poing contre la police, les groupes nationalistes et accessoirement les minorités de la gauche antistalinienne.

"Descendez les flics, camarades". Sur le terrain, cela se traduit par la mise en place d’un service d’ordre rigoureux, organisé, coordonné, qui utilise les conflits sociaux pour provoquer des affrontements entre manifestants et forces de l’ordre. Cette violence est magnifiée par Aragon qui dans une des strophes de Front rouge, publié en 1931, déclame : "Pliez les réverbères comme des fétus de paille/Faites valser les kiosques les bancs les fontaines Wallace/Descendez les flics/Camarades". Cette stratégie perdure jusqu’en 1935. Il n’est pas rare de voir des militants communistes user d’armes à feu dans les affrontements avec les forces de l’ordre.

La violence révolutionnaire réapparaît après la deuxième guerre mondiale, d’abord à la faveur des grèves quasi insurrectionnelles de 1947 et de manière sporadique dans certaines manifestations organisées par le PCF et ses structures satellites. Le 28 mai 1952, en pleine guerre de Corée, le général américain Ridgway se rend en France. Le Parti ne l’entend pas de cette oreille. Les militants communistes convergent vers Paris. Les manches des pancartes sont souvent plus gros que le slogan écrit dessus. L’affrontement est délibérément recherché, comme en témoigne le nombre de blessés. L’échec de la manifestation oblige le PCF à repenser sa stratégie de la violence et à chercher d’autres moyens d’action. Mais ses militants continuent d’espérer mettre à bas l’ordre capitaliste.

Le modèle soviétique commence à se fissurer. De nouvelles générations reprennent le flambeau de la violence. Avant Mai 68, les actions symboliques utilisant la violence manifestante et l’action coordonnée sont nombreuses. Des commandos, organisés de manière quasi militaire par le Comité Vietnam national, s’en prennent le 20 mars au siège parisien d’American Express, symbole de la guerre du Vietnam.

Le rêve d’un Grand Soir spontané et carnavalesque. Par contre, et à l’opposé, l’explosion des journées de mai ne recouvre aucun caractère organisé. Sa violence spontanée surprend la majorité des militants. Ainsi, parmi les participants à la nuit des barricades du 10 mai 1968, un certain nombre sortaient simplement d’un concert de Léo Ferré en soutien au Monde libertaire à la Mutualité. Le rêve d’un Grand Soir spontané et carnavalesque s’est trouvé ainsi réactivé, le temps de quelques nuits.

Mais très vite, la violence manifestante a été de nouveau encadrée. Dans les années 1970, les différentes organisations d’extrême gauche organisent et imposent une violence manifestante. Les affrontements délibérés se multiplient. L’apogée est atteint le 21 juin 1973, lorsque la Ligue communiste cherche à empêcher la tenue d’une réunion d’extrême droite. L’organisation de cette manifestation recouvre tous les aspects d’une organisation paramilitaire et clandestine : pseudonymes, rendez-vous secondaires, puis convergence vers le lieu de l’affrontement.

Puis cette violence manifestante décline. L’arrivée de la gauche au pouvoir génère l’espoir d’une transformation du monde par d’autres moyens. La conversion de cette gauche à l’économie de marché et la fin du mythe soviétique semblent enterrer les espoirs révolutionnaires et les explosions de révolte.

Le mort récalcitrant. Mais le mort semble récalcitrant. Ces dernières années, la violence manifestante a pris une forme nouvelle. Les black blocs, par leur pratique, représentent une nouveauté dans le fonctionnement même des manifestations, en formant volontairement une force collective totalement anonyme. Bien que cagoulés, tous ne participent pas aux actions violentes. Mais ils affichent leur solidarité avec ceux qui s’en prennent aux biens matériels.

En reprenant, en revendiquant et en s’inspirant des traditions anciennes, comme l’affrontement avec les forces de l’ordre, par l’attaque des symboles de la société capitaliste, de la finance avec les banques, en passant par la malbouffe avec les chaînes de restauration rapide, jusqu’aux symboles de la pollution, avec les voitures de luxe, ils récupèrent pour partie l’héritage des contestations.

De la propagande par le fait du XIXe siècle au mouvement situationniste des années 1960, ils assument la violence révolutionnaire en tant qu’élément nécessaire à la transformation radicale de la société. Par leurs modes d’action à la fois anciens et nouveaux, ils traduisent les mutations et les continuités de la passion révolutionnaire. Une passion qui semblait éteinte, mais, qui pour l’heure, et contrairement à d’autres périodes, reste marginale et surtout symbolique.

Sylvain Boulouque

(1)  Sylvain Boulouque  est historien, spécialiste du communisme, de l'anarchisme, du syndicalisme et de l'extrême gauche. Il vient de publier sa nouvelle note, La Gauche radicale : liens, lieux et luttes (2012-2017), à la Fondapol (Fondation pour l'innovation politique).

→ en savoir plus, sur le site du Monde.

Un commentaire à l’excellent article de Sylvain Boulouque sur le retour de la violence révolutionnaire.
Le fondement théorique de cette violence révolutionnaire d’extrême gauche est que cette société est en réalité en état permanent de guerre civile camouflée.
La violence révolutionnaire est toujours une réponse et un révélateur de cette violence légale.
D’où la tactique bien connue « provocation, répression, solidarité. »
La crainte d’une « bavure policière » entrainant mort d’homme pèse d’ailleurs lourdement sur les forces de l’ordre.
L’isolement actuel des minorités ultra violentes, qui ne peuvent pas se raconter, qu’elles vont entraîner les masses, tient peut-être en partie à l’échec pitoyable de l’expériences terroriste des années de plomb en Italie, en Allemagne et un peu en France.
La violence actuelle à l’extrême gauche n’est d’ailleurs pas terroriste. Ce qui la distingue de la tentation jihadiste
Mais au-delà de cette différence, Sylvan Boulouque a raison de nous rappeler que la fascination pour la violence n’est pas près de disparaître.
André Senik

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