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Le 20 octobre 2011,  l'ETA avait déjà annoncé l’abandon de la violence terroristeTerrorisme : la défaite de l'ETA est totale

Chronique du 9 mai 2018

Le 2 mai le journal El Diario citait une lettre de l'ETA annonçant pudiquement "la fin d’un cycle". Le groupe avait prévu de proclamer formellement sa dissolution les jours suivants durant lesquels était prévue une série de manifestations : le 3 mai une conférence de presse à Genève, et le 4 mai à Cambo-les-Bains, dans les Pyrénées-Atlantiques, une "rencontre internationale pour avancer dans la résolution du conflit au Pays basque..."

Le 20 octobre 2011, l'ETA avait déjà annoncé l’abandon de la violence terroriste. "L’organisation terroriste basque cherche à sauver la face mais elle a perdu la bataille face à la démocratie et aux forces de sécurité espagnoles et françaises", juge Gorka Landaburu, en tant que journaliste et victime. Il y a, aujourd'hui, 17 ans, il était frappé par l'ETA. Gorka Landaburu, directeur de l’hebdomadaire Cambio 16, est né à Paris où son père a été, entre 1960 et 1963, le numéro 2 du gouvernement basque en exil. Qualifié de "txakur lumadunak" ("chien de la plume") par l’organisation terroriste basque, âgé de 66 ans, il compte au rang des victimes d’ETA. En 2001, elle lui fait parvenir un colis piégé. Blessé au thorax et à la main, il continue pourtant à dénoncer à longueur de colonnes les méfaits du terrorisme et de la violence.

Après 50 ans de lutte armée pour l’indépendance du Pays basque, qui ont coûté la vie à 850 personnes, l’organisation terroriste basque ETA - Euskadi ta askatasuna "Pays basque et liberté" – dit avoir "complètement dissous toutes ses structures".

Gorka Landaburu, en tant qu'ancienne victime d’ETA, en commentait ainsi, dans un entretien accordé à Gilles Sengès et publié par l’Opinion cette fin de parcours annoncée :

Gilles Sengès : Faut-il croire à la dissolution d’ETA ? Gorka Landaburu : Il y a de la mise en scène entre la conférence de presse d’ETA de Genève jeudi et la signature officielle de son acte de dissolution – ses membres l’appelleront sans doute d’une autre manière car ils n’aiment pas ce terme – le lendemain au "Pays basque du nord", comme ils disent, c’est-à-dire en France, à Cambo-les-Bains, pour le côté symbolique. Les gouvernements basque, navarrais et encore moins espagnol n’y participant pas, ils cherchent un moyen de donner à l’évènement une répercussion internationale. Ils ont besoin d’un certain cérémonial comme ils l’ont fait l’an dernier à Bayonne lors de la restitution d’une partie de l’arsenal militaire mais on parle bel et bien de la fin d’ETA, soixante ans après sa naissance. C’était le plus ancien groupe terroriste existant encore en Europe occidentale, même s’il n’agissait plus depuis une dizaine d’années. Toutefois, le document le plus important de l’histoire de l’organisation n’est pas celui qui va être signé ce week-end mais le communiqué datant du 20 octobre 2011, lorsqu’a été annoncé l’adieu aux armes. C’est-à-dire pour nous, Basques, la fin définitive du chantage, des attentats, des assassinats… En fait, ETA aura mis près de sept ans pour acter sa dissolution.

Gilles Sengès : Quelle est l’utilité de ce cérémonial ? Gorka Landaburu : ETA doit aujourd’hui sauver la face parce qu’elle a perdu la bataille face à la démocratie et face aux forces de police et de sécurité espagnoles mais aussi françaises, qui ont énormément contribué à la fin de l’organisation. Face aussi aux partis politiques, et à une société civile basque qui, dans sa grande majorité, lui a dit "Ça suffit !" ("¡Basta Ya !") et ne veut plus rien savoir d’elle aujourd’hui. Même s’il est trop tardif à mon avis, car il aurait dû être mené depuis longtemps, il y a eu un débat interne mené aussi avec les quelque 300 prisonniers que compte l’organisation des deux côtés des Pyrénées. L’annonce qui va être faite est donc très sérieuse. Il n’y a pas au sein d’ETA de groupe minoritaire qui aurait pu décider de continuer la lutte armée. C’est le dernier communiqué que l’on attend d’elle en tant qu’organisation car elle va disparaître. Il n’y a pas d’autre porte de sortie. On est arrivé au bout de cette histoire. Cela a mis beaucoup de temps, il y a eu beaucoup de souffrances, beaucoup de douleurs mais c’est la fin. On ferme la persienne et ils veulent le faire d’une façon un peu honorable.

Gilles Sengès : Jusque-là, ETA a donné dans la demi-mesure. L’organisation n’a rendu, l’an dernier, qu’une partie de son arsenal et son récent mea culpa a laissé beaucoup de monde sur sa faim… Gorka Landaburu : Les membres d’ETA ont rendu 90 % de leurs armes et leur dernier mea culpa est inadmissible pour les victimes, c’est évident ! Mais ils ne vont pas se flageller sur la place publique du jour au lendemain. Ce serait reconnaître qu’ils se sont trompés et qu’ils avaient tout faux. Ils ont leur chemin, c’est à eux de le suivre. C’est leur problème tout comme le sort des prisonniers, même si le gouvernement espagnol de Mariano Rajoy a eu tort de ne pas avoir agi toutes ces années pour le rapprochement de ces derniers près de leurs familles. La société en général leur a demandé d’arrêter de tuer, de rendre les armes et maintenant de se dissoudre en tant qu’organisation. Ils cherchent seulement à sauver la face, à maquiller leur discours et à enrober les faits en invoquant un conflit qu’ils ont eux-mêmes provoqué… Ils ne peuvent pas reconnaître ouvertement leurs torts alors qu’ils ont encore une partie des leurs en prison. Il faut du temps et une digestion longue. C’est une réflexion qui doit être menée au sein d’ETA mais aussi de son bras politique qui l’a aidé à durer. C’était Herri Batasuna hier, EH Bildu aujourd’hui, même si ce dernier, devenu la deuxième force politique du pays basque, a accepté depuis les règles du jeu démocratique et récusé la violence pour arriver à l’indépendance. Mais la réalité, c’est qu’ils n’ont rien obtenu ! Leur défaite est totale. Et ils savent qu’on va leur demander des comptes à un moment donné sur ces soixante années de violence qu’ils ont imposées au pays basque.

Gilles Sengès : La marque qu’ETA avait imposée au pays basque avec ses tags, ses drapeaux, son impôt révolutionnaire, la guérilla urbaine ("kalle borroka") a-t-elle pour autant disparu ? Gorka Landaburu : Oui, tout s’est estompé depuis le 20 octobre 2011. L’ambiance s’est nettement améliorée même s’il y a beaucoup de blessures qu’il faut cicatriser. Il faudra du temps pour arriver à une normalité absolue. Mais plus personne ne regarde sous sa voiture pour voir s’il y a une bombe au moment de la prendre. On ne fait plus attention au moment d’ouvrir la boîte aux lettres ou quand on sort de sa maison. Nous n’avons plus besoin de gardes du corps comme cela a été mon cas pendant onze ans. Le Pays basque passerait même aujourd’hui pour une oasis de paix si on le compare aux crises que connaît le gouvernement de Mariano Rajoy à Madrid et en Catalogne. Le cauchemar se termine mais, pour autant, on ne va rien oublier. On va continuer à vivre parce qu’il le faut mais il faut aussi que la mémoire soit là, ne serait-ce que pour que des faits similaires ne se répètent pas. Il ne faut plus que des actes de terrorisme et de violence se produisent au nom d’une cause, d’un soi-disant pays ou d’un drapeau. Tout doit être réglé en ayant recours à la voie politique. Il faut regarder vers l’avenir sans oublier. Pour conduire, on doit garder les deux mains sur le volant, faire face à la route mais, si on ne dispose pas d’un grand rétroviseur qui s’appelle l’histoire et la mémoire, jamais on ne mènera notre véhicule à bon port. Nous sommes un tout petit pays d’à peine 2,1 millions d’habitants où pratiquement tout le monde se connaît. La haine et les rancœurs ont disparu, ce qui est très important. Les nationalistes indépendantistes se sont recyclés dans la politique et maintenant ETA disparaît…

Gilles Sengès : Cela paraît paradoxal alors que la Catalogne est en proie au même moment à une fièvre indépendantiste… Gorka Landaburu : On peut défendre l’indépendance mais dans le cadre des règles du jeu. On peut organiser un référendum sur le droit à l’autodétermination mais avec l’accord de Madrid. Disons qu’après plus de quarante ans de terrorisme et de violence alors que la Catalogne vivait paisiblement, le Pays basque est vacciné pour l’instant. On est d’autant plus vacciné que l’aventure catalane de rupture brutale avec l’Espagne n’est pas l’exemple à suivre. A l’exception d’une courte parenthèse socialiste (2009-2012), la région est gouvernée depuis la transition démocratique en Espagne, en 1980, par le Parti nationaliste basque (PNV), une formation centriste, modérée et pragmatique qui aime bien conclure des accords avec Madrid comme il vient de le faire récemment avec le gouvernement de Mariano Rajoy sur le budget espagnol. Disposant déjà de beaucoup d’autonomie avec des compétences en matière d’éducation, de santé, de police et même de fiscalité, le Pays basque regarde beaucoup plus vers ce qui se passe en Ecosse et au Québec que vers la Catalogne. La situation est totalement différente entre les deux régions. Qui aurait pu le dire il y a encore quelques années ?

Gilles Sengès : Peut-on dire qu’ETA bénéficie, aujourd’hui, de plus de soutiens en France où elle a organisé toutes ses dernières manifestations qu’en Espagne ? Gorka Landaburu : Oui, localement, ETA a le soutien de presque la totalité de l’éventail politique français allant de la droite à la gauche. Cela s’explique peut-être par le fait que, à part quelques victimes des GAL (les Groupes antiterroristes de libération, des commandos paramilitaires et parapoliciers espagnols chargés de traquer les terroristes essentiellement sur le sol français), le nord n’a pas connu les 800 morts que nous avons eus au sud. Côté français, on voit les choses d’une autre manière, teintée d’un peu de romantisme, parce que l’on n’a pas subi la même violence. On n’y a pas souffert autant qu’on a souffert côté espagnol. L’ETA qui était isolée, abandonnée, qui mourrait à petit feu parce que plus personne ne faisait attention à elle, a trouvé ainsi un peu d’oxygène. D’une certaine manière, cela a peut-être permis d’accélérer le mouvement de dissolution. En tout cas, l’organisation n’aurait pas pu organiser ce type de manifestation autour de sa dissolution au sud.

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