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Casseurs du 1er maiCasseurs du 1er mai : le temps du débat

Chronique du 7 mai 2018

Innombrables auront été les réactions les unes légitimement indignées, mais aussi, pour d'autres, faussement naïves face aux casseurs du 1er mai identifiés aux "blackblocs". Cyril Bennasar écrit ainsi dans Causeur du 3 mai 2018 sous le titre "Écoute-moi bien, petit con de casseur privilégié - La France, la vraie, te rit au nez" :

Écoute petit con, toi qui contestes qui revendiques et qui protestes, qui brailles et qui manifestes, qui défiles dans nos villes et qui nous les casses, de plus en plus souvent et de plus en plus fort, je te connais comme si je t’avais fait. Je te connais comme si j’étais ton père parce que j’en ai l’âge mais surtout parce que moi aussi à vingt ans, j’étais anarchiste. Moi aussi, j’ai aimé la joie de l’émeute, le parfum du gaz et le goût de la bagarre. J’ai aimé ces moments volés à l’ordre urbain monotone, ces chamboule-tout jouissifs quand les bagnoles s’arrêtent et vont rouler ailleurs parce que tel est notre bon plaisir, quand on se moque que le petit bonhomme du feu devienne vert ou rouge pour traverser, parce qu’on traverse tout et partout, quand le petit bonhomme ordinaire qui d’habitude attend son tour n’attend plus, parce que le petit bonhomme c’est nous, par centaines et par milliers, et le feu aussi, et que la rue est à nous.

Rebelle à manger du foin. Moi aussi, poursuit Cyril Bennasar, j’ai eu des plaisirs incendiaires, pour rire, pour voir, pour vivre ces instants précieux comme des extases, comme des orgasmes, quand la liberté est plus qu’une idée, quand elle est une sensation, et parce qu’un soir, une idiote dans mon genre s’est offerte en me glissant sur l’oreiller : "J’aime bien les rebelles". Moi aussi tu vois, ne te déplaise cet insupportable ton paternel, j’ai été comme toi. Et puis je suis devenu un autre ou bien moi-même et si je ne suis plus dupe de certaines attitudes insurrectionnelles et de certains discours révolutionnaires, je le dois à d’autres. Sans eux, qui sait ce que je serais devenu ? Qui sait sans quelques voix honnêtes et amies, et sans la bienveillance de ce que j’appelais alors et que tu appelles encore l’état policier, je ne serais pas resté rebelle à manger du foin ?

Or, le 1er mai au soir, après que les Black Blocs eurent perpétré de nombreux actes de violence et de vandalisme en marge des défilés à Paris, le leader de la France insoumise a accusé... "les bandes d'extrême-droite" (sic). Il est revenu sur ses propos le 2 mai au matin. Pour André Senik*, s'exprimant sur le site du Figaro, Mélenchon est prisonnier d'une "surenchère provocatrice".

En dénonçant, depuis Marseille, la présence d'activistes d'extrême droite sur un pont de Paris surmonté de drapeaux rouges et noirs, Mélenchon en personne, et non son hologramme, souligne André Senik, s'est trompé aux yeux de tous :

Certes, Jean-Luc Mélenchon est revenu depuis sur ses propos. Mais ce lapsus est un acte manqué très réussi. Au soir du 1er mai, grâce à cette réalité alternative, Mélenchon a focalisé sur lui l'attention de l'opinion publique. Il a fait à tous les responsables et commentateurs politiques ce que les casseurs ont fait au maigre cortège syndical: il leur a volé la vedette. Et c'est bon pour son ego.

Souvenons-nous: dès son entrée au Parlement, il avait promis de nous épater et de nous époustoufler chaque jour. Et les coups d'éclat contre les codes vestimentaires succédaient aux coups d'éclat contre les journalistes.

Jean-Luc Mélenchon tient parole, et il faut parier qu'il ne s'arrêtera plus dans la surenchère provocatrice.

Le brillant tribun a perdu la maîtrise de sa parole, et il est désormais capable de dire n'importe quoi.

Il nous faut donc en prendre tristement notre parti: le brillant tribun d'hier a perdu la maîtrise de sa parole, et il est désormais capable de dire n'importe quoi. Inutile de lui demander d'analyser lui-même ce qui lui a pris ce 1er mai, quelle vision hallucinée, ou quelle pulsion incontrôlable, lui a fait croire que la magie de son verbe incantatoire pouvait transformer le fascisme rouge en fascisme noir.

On doit prendre en compte la réactivation involontaire d'un réflexe ancien, le poussant à crier «le fascisme ne passera pas» même quand le fascisme n'est pas là. Le cri sera peut-être parti tout seul.

On doit tout de même prendre en compte la réactivation involontaire d'un réflexe ancien, le poussant à crier «le fascisme ne passera pas» même quand le fascisme n'est pas là. Le cri sera peut-être parti tout seul.

Une approche plus médicale imputerait cet accès erratique à une lésion du centre de la latéralisation, qui lui aura fait prendre l'extrême gauche de l'extrême gauche pour l'extrême droite. Cela s'est vu.

Mais si l'on veut être plus bienveillant, on envisagera l'hypothèse suivante: Mélenchon a eu horreur de son reflet caricatural, et il a réagi par le déni face à ceux qui prennent ses incitations vibrionnantes à l'insoumission pour des appels au passage à l'acte, alors que dans sa bouche, il ne s'agit peut-être que de flatus vocis sans conséquence.

Quoi qu'il en soit, devant un début de naufrage qui plombe le ciel de son avenir, c'est la compassion qui s'impose.

André Senik*

 

*André Senik, agrégé de philosophie, a publié "Le Manifeste du parti communiste aux yeux de l'histoire" ed. Pierre-Guillaume de Roux, 2015.

On doit noter, à titre de complément que 'la Fête à Macron", organisée par Mélenchon et ses camarades, le 5 mai, on a vu des violences analogues, plus « banales » certes mais tout aussi inacceptables. La préfecture de police de Paris avait mobilisé 500 hommes supplémentaires, portant ainsi son dispositif de sécurité à 2 000 policiers et gendarmes pour l'événement. Cela s'est révélé insuffisant. Alors que le cortège arrivait aux abords de la place de la Bastille, plusieurs dizaines de militants d'extrême gauche portant des cagoules noires ont commencé à s'en prendre aux forces de l'ordre, en les caillassant abondamment et en leur jetant toutes sortes de projectiles. Quelques minutes plus tard, sur la place elle-même, les camaraades de Mélenchon se sont ensuite attaqués aux journalistes présents en les bombardant d'abord d'œufs. Puis, après avoir brisé les vitres des camions de plusieurs médias, ont jeté une grenade lacrymogène à l'intérieur de celui de France Info, obligeant les forces de l'ordre à intervenir pour dégager les journalistes et encadrer le véhicule. Un policier a été sérieusement blessé par un jet de projectile et a dû être conduit en urgence à l'hôpital. Avant même le début de cette "fête à Macron", la police avait, lors d'opérations de contrôles, procédé à l'interpellation de quatre individus pour port d'armes prohibées et port d'armes par destination, couteaux, marteaux, etc. Les forces de l'ordre auront interpellé quelque huit personnes, dont deux seulement ont vu leur garde à vue prolongée dimanche. Un étudiant a été arrêté pour dégradation de bien par incendie, participation à un rassemblement formé en vue de commettre des violences ou des dégradations et violences sur personne dépositaire de l'autorité publique. Il est aussi accusé d'avoir jeté le fumigène à l'intérieur du camion-régie de France Info et d'avoir lancé des projectiles en direction des forces de l'ordre. Le second interpellé était entendu pour participation à un rassemblement formé en vue de commettre des violences ou des dégradations , refus de prélèvement d'empreintes digitales et d'ADN et, enfin, dissimulation volontaire du visage lors d'une manifestation. Ceci tombe sous le coup de la loi du 2 mars 2010, qui dispose : "le fait pour une personne de participer sciemment à un groupement, même formé de façon temporaire, en vue de la préparation, caractérisée par un ou plusieurs faits matériels, de violences volontaires contre les personnes ou de destructions ou dégradations de biens est puni d’un an d’emprisonnement et de 15 000 euros d’amende."

Cette loi, au cours des débats parlementaires a été violemment critiquée par une certaine gauche. Divers arguments ont été développés par le Collectif Liberté Égalité Justice, réunissant la Ligue des droits de l'homme, le Droit au logement, l'Association Française des Juristes Démocrates, l'Association Française des Magistrats de la Jeunesse et de la Famille, la FCPE des parents d'élèves, et le GENEPI, les syndicats CGT, FSU, SUD, , UNEF, et bien entendu le Syndicat de la magistrature etc. mais aussi des partis politiques comme le NPA, le PCF, le PS, et les Verts.

Notons aussi que l'Article 222-11 du Code pénal prévoit :

Les violences ayant entraîné une incapacité totale de travail pendant plus de huit jours sont punies de trois ans d'emprisonnement et de 45 000 euros d'amende. L'infraction définie à l'article 222-11 est punie de cinq ans d'emprisonnement et de 75 000 euros d'amende lorsqu'elle est commise :

(…) 15° Par une personne dissimulant volontairement en tout ou partie son visage afin de ne pas être identifiée.

Les peines encourues sont portées à dix ans d'emprisonnement et à 150 000 euros d'amende lorsque l'infraction définie à l'article 222-11 est commise sur un mineur de quinze ans par un ascendant légitime, naturel ou adoptif ou par toute autre personne ayant autorité sur le mineur. Les peines sont portées à sept ans d'emprisonnement et 100 000 euros d'amende lorsque cette infraction est commise dans deux des circonstances prévues aux 1° et suivants du présent article. Les peines sont portées à dix ans d'emprisonnement et 150 000 euros d'amende lorsqu'elle est commise dans trois de ces circonstances.

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