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Kim dictateur communiste de la Corée du nordCorée du Nord : elle reste communiste et totalitaire

Chronique du 4 mai 2018

La poignée de main symbolique du 27 avril, entre leurs dirigeants respectifs, à Panmunjom, frontière séparant les deux pays coréens, n'a pas trompé tout le monde. Pierre Rigoulot, directeur de l'Institut d'Histoire sociale et auteur de trois livres sur l'État voyou de Corée du nord, refuse de croire aux miracles. Dans un entretien réalisé par Paul Sugy et publié le 30 avril par Figarovox, il souligne que, pour symbolique qu'il soit, le rapprochement affiché entre les deux dirigeants coréens n'augure pas de changement profond en Corée du Nord.

Figarovox : - Que vous inspirent les symboles affichés lors de la rencontre entre les deux dirigeants coréens ?

Pierre Rigoulot : - On en a eu beaucoup, insistants et même un peu lourds. Le rôti suisse, allusion aux quelques années d'éducation en Suisse de Kim Jong-eun ("le passé"), les nouilles froides, spécialités du Nord, ("le présent"), la mangue décorée d'une péninsule tout entière ("le futur"), indiquaient dans quel sens on espérait aller… Il y a eu aussi l'arbre planté avec de la terre et de l'eau des deux Corées. La terre venait du nord de la Corée du Nord, plus précisément du mont Paektu, lieu sacré sur les pentes duquel, selon la légende transmise par la propagande, sont nés le grand-père et le père de l'actuel leader nord-coréen ; mais la terre venait aussi d'une montagne de l'île Cheju qui se trouve au sud de la Corée du Sud, un lieu où traditionnellement les jeunes couples du Sud vont passer leur lune de miel! Autre symbole encore: le petit jeu de saute-frontière du Nord au Sud et du Sud au Nord quand les deux dirigeants se sont rencontrés… Oui : nombreux et pesants furent les symboles. Il est vrai qu'en dehors des symboles et des promesses, il n'y a rien eu de concret. Il fallait bien donner de la consistance à cette rencontre.

Figarovox : Jugez-vous cet événement historique ?

Pierre Rigoulot : Si les promesses sont tenues, évidemment ! Mais quelles promesses peuvent être tenues ? Laissons de côté la rencontre entre familles séparées. Les deux présidents n'avaient pas besoin de se voir pour ça. On a déjà vu ces étreintes pathétiques, les pleurs, détresse et bonheur mêlés, filmés à la limite de l'indécence. Laissons de côté aussi la promesse qu'il n'y aura plus de guerre sur la péninsule coréenne. L'avenir n'appartient à aucun des deux interlocuteurs, pas même au régime orwellien du Nord qui fait tout ce qu'il faut pour contrôler le passé et le présent, et donc le futur. La réunification est envisageable dans un lointain avenir si les conditions politiques et économiques changent radicalement. Mais l'idée d'une réunification est une mauvaise plaisanterie aujourd'hui. Reste la promesse d'un traité de paix qui, elle, peut-être tenue dans un futur pas trop éloigné. Là encore, on est dans le symbole parce que la différence effective avec ce qu'on vit actuellement ne sera pas grande. Nord et Sud ne se battent pas vraiment et les médias, qui le savent, disent avec raison qu'ils sont seulement "techniquement" en guerre. Mais ce sera de toute façon compliqué: d'abord, il n'y a pas eu de déclaration de guerre. Ensuite, qui va signer? L'armistice avait été signé par les États-Unis, qui avaient fourni l'essentiel de la force de l'ONU chargée de riposter à l'attaque nord-coréenne contre le sud de la péninsule ; il avait été signé aussi par la Chine, alors non reconnue internationalement, pas plus que la Corée du Nord, également signataire. Mais il n'y a pas que des problèmes juridiques: la Corée du Nord, par exemple, a été pendant des décennies toute entière tournée vers la "libération" de ses frères d'un Sud "contrôlé" et "occupé" par les États-Unis. Ce fut l'ossature de sa politique: elle était la représentante légitime du peuple coréen. La partie méridionale était administrée illégitimement par des marionnettes des États-Unis. Un traité de paix sera donc la reconnaissance de la légitimité du Sud et de celle du Nord sur la seule partie septentrionale de la péninsule. Ce sera un sacré tournant et pas seulement une affaire de bonne volonté et de sourires diplomatiques! La Corée du Nord est désormais un État nucléaire, comme elle le dit d'ailleurs dans sa Constitution.

Figarovox : Votre dernier livre s'intitule "Pour en finir avec la Corée du Nord". Sommes-nous précisément en train d'en finir, alors que Kim Jong-eun a annoncé la fin des programmes nucléaires nord-coréens ?

Pierre Rigoulot : On n'est pas en train d' "en finir" ! On n'entend pas la même chose par "dénucléarisation" à Washington et à Pyongyang. Les Nord-Coréens entendent par là un "gel" des tests nucléaires et des essais de missiles. Mais naturellement, ils resteraient prêts à dégainer. Les Américains, eux, parlent d'une suppression "vérifiable et irréversible". Mais comment cela serait-il possible? Même si l'on allait jusqu'à la destruction de l'arsenal nucléaire nord-coréen, ce que je ne crois pas, combien de temps serait nécessaire pour que soient reconstituées les premières armes? Je pense qu'il est trop tard pour dénucléariser. La passivité, la naïveté ou l'importance accordée à d'autres questions géostratégiques par les précédents présidents américains font que la Corée du Nord est désormais un État nucléaire, comme elle le dit d'ailleurs dans sa Constitution. Le seul espoir qui reste est que le régime change. La Belgique et la Suisse ne s'inquiètent pas que la France possède un arsenal nucléaire parce que la France est une nation démocratique et pacifique. C'est seulement quand le régime nord-coréen aura changé dans un sens démocratique qu'il perdra sa dangerosité. Mais Tokyo et Séoul et peut-être même les États-Unis resteront sous la menace nord-coréenne tant que le régime de Pyongyang sera ce qu'il est.

Figarovox : Vous considérez toujours la Corée du Nord comme un régime totalitaire ?

Pierre Rigoulot : Bien sûr, et c'est pourquoi admettre l'existence d'un arsenal nucléaire nord-coréen, c'est admettre la légitimité d'une menace sérieuse. C'est bien de faire la paix: cela rendra plus difficile à la Corée du Nord d'adopter la posture obsidionale de forteresse assiégée, la prétention à être sous la menace des marionnettes de Séoul et de leur mentor américain. Mais cela ne change pas la nature du régime: j'aurais préféré comme annonce à Pan Mun Jon ces jours derniers, la promesse de la fermeture des camps de concentration ou la promesse qu'il n'y aura plus d'exécutions publiques. La Corée du Nord reste, avant comme après la rencontre des deux présidents, un État à l'idéologie unique et obligatoire, un État qui nie toute expression autonome à des individus privés du droit d'opinion, d'information, de déplacement. Pire, car il ne s'agit pas d'une dictature mais d'un totalitarisme, l'État met la main sur la société, la dissout dans un collectif mobilisé de manière permanente à la gloire du régime et de son leader. On ne peut même pas parler d'abus contre les droits individuels en Corée du Nord, tout simplement parce qu'on ne reconnaît pas de place à l'individu! Il faut ouvrir quelques fenêtres dans les hauts murs qui enferment la population du Nord. Heureusement, le totalitarisme nord-coréen a beau être le plus "réussi" de la planète, il ne fonctionne pas complètement. Il y a des gens qui résistent, des déviants, des réfugiés. C'est pourquoi, comme je l'explique dans mon livre, il faut travailler à faire entrer en Corée du Nord des textes, des images et des sons de l'extérieur pour que la population ait les moyens de juger plus sévèrement ceux qui la dirigent. Il faut ouvrir quelques fenêtres dans les hauts murs qui enferment la population du Nord. Même si ça ne se fait pas en quelques jours, c'est ainsi que le régime changera et que l'arsenal nord-coréen, conventionnel, chimique, biologique et nucléaire, perdra de sa dangerosité.

Figarovox : Dans votre analyse, vous rappelez que la Corée du Nord a déjà par le passé donné des gages de bonne conduite pour atténuer le poids des pressions internationales, voire pour profiter des aides humanitaires. Est-ce selon vous la stratégie que poursuit aujourd'hui Kim Jong-eun ?

Pierre Rigoulot : Indéniablement, il essaie par ses démonstrations d'amitié et ses promesses de faire passer son régime pour un régime "normal". L'arsenal nucléaire est acquis et il va essayer de négocier son maintien par son gel, sans doute vérifié par des experts internationaux. L'affiche de ses intentions pacifiques vise la fin des sanctions internationales - et tout au moins un moratoire sur ces sanctions - voire une aide économique qui se présentera comme une manière de soutenir la nouvelle détente. Je trouve cela très dangereux. Au total, l'État nord-coréen aura acquis le rang de puissance nucléaire, et se verra renforcé sur le plan économique. C'est important pour Kim Jong-eun car, quoi qu'il en dise, il n'a pu mener de front les succès économiques et l'acquisition d'un arsenal nucléaire. Un accord sur un "gel" du nucléaire et une aide économique qui effacerait en partie les effets de sa négligence envers sa population serait un succès pour lui… L'État totalitaire nord-coréen, capable de se réarmer rapidement, moins faible économiquement, au total renforcé, voilà une perspective qui n'est guère encourageante! Mais les démocraties sont tellement réticentes à envisager des confrontations aigües, voire militaires, avec leurs ennemis - et on les comprend! - qu'elles préfèrent souvent rêver aux solutions les plus faciles, et même croire aux miracles que leur proposent leurs ennemis devenus tout à coup souriants.

→ En savoir plus sur le site de Figarovox et "Le dialogue entre les deux Corées est-il vraiment inédit ?"

→ Le dernier livre de Pierre Rigoulot, Pour en finir avec la Corée du Nord éd. Buchet/Chastel, mars 2018 qui propose une nouvelle approche internationale du problème nord-coréen.

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