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Sarkissian et PoutineArménie : la chute du poutinien Sarkissian

Chronique du 25 avril 2018

Le 23 avril à Erevan, le dirigeant arménien Serge Sarkissian annonçait sa démission. En tant que premier ministre, il n'a certes gouverné le pays que moins d’une semaine, ayanat été investi le 17 avril. Mais, à 63 ans, il avait été président d’Arménie pendant dix ans, de 2008 à 2018.

Alors que la Constitution d’Arménie interdit au président d’effectuer plus de deux mandats, le président, à la tête du pays depuis 2008, avait fait voter, en 2015, une réforme controversée donnant l’essentiel des pouvoirs au premier ministre, les fonctions du président devenant largement protocolaires. Il avait alors assuré qu’il n’entendait pas présenter sa candidature au poste de chef du gouvernement.

Serge Sarkissian a démissionné sous la pression de la rue, qui lui reprochait de s’accrocher au pouvoir. "J’abandonne la direction du pays", a-t-il déclaré, évoquant la nécessité de préserver la paix civile après onze jours de manifestations massives. Il a aussitôt été remplacé par son prédécesseur, Karen Karapetian.

"La majorité de la population n’a plus confiance envers les autorités, ni envers le système politique du pays en général", constate l’analyste Iouri Navoïan, qui préside l’ONG russo-arménienne Dialogue, sise à Moscou. Il affirme notamment que "les autorités et le peuple constituent deux réalités aux antipodes" en Arménie, soulignant que "les protestations en Arménie ont révélé des problèmes socio-économiques et politiques qui se sont accumulés depuis des années". Le taux de pauvreté en Arménie a augmenté ces dernières années : il était de 29,8 % en 2016 et de 27,6 % en 2008, selon les données de la Banque mondiale, tandis que le revenu national brut (RNB) par habitant stagne à 3 770 dollars, une somme quasi identique à celle d’il y a dix ans. La corruption est également un problème majeur dans la société arménienne.

La nomination par intérim de Karen Karapetian ex-premier ministre – dans l’attente d’un vote de l’Assemblée prévu dans un délai de sept jours pour désigner officiellement un successeur – ne signifie donc pas encore un changement de régime. Agé de 54 ans, M. Karapetian est un allié de M. Sarkissian, dont le Parti républicain, à la tête d’une coalition, domine largement le Parlement avec plus de la moitié des sièges. Enclavée dans le Caucase, en guerre depuis trente ans avec son voisin azerbaïdjanais pour le contrôle du Haut-Karabakh, l’Arménie reste sur tous les plans très dépendante de la Russie. Dès sa nomination au poste de premier ministre, Vladimir Poutine avait d’ailleurs appelé Serge Sarkissian pour le féliciter "chaleureusement", ajoutant : "Je suis certain que votre travail à la tête du gouvernement facilitera la consolidation des relations amicales et alliées entre nos deux pays et la poursuite de bénéfices mutuels dans les processus d’intégration de l’Eurasie." Après sa démission subite, le chef du Kremlin est resté silencieux.

La prudence affichée par Moscou, peu désireuse de voir la situation s’envenimer, s’explique aussi par le soulagement de la nomination de M. Karapetian. Le premier ministre par intérim pilotait jusqu’ici les relations commerciales russo-arméniennes. Pour Moscou, qui le connaît bien, il incarne donc la continuité.

Chef de file de la contestation, le député Nikol Pachinian, présente en revanche un profil bien plus problématique pour le Kremlin. A 42 ans, cet ancien journaliste avait été l’un des meneurs des manifestations de 2008, lors de la première élection de M. Sarkissian comme président, manifestations qui avaient dégénéré en violentes échauffourées avec les forces de sécurité, provoquant la mort de dix personnes. Condamné à sept ans de prison en 2010 après quelques mois passés dans la clandestinité, il a été libéré l’année suivante à la faveur d’une amnistie. A la tête d’un petit parti, Contrat civil, ce père de quatre enfants a fait son entrée au Parlement comme député en 2017. Bon orateur, audacieux, il a multiplié ces derniers mois les meetings sur le terrain, parvenant à s’imposer comme le principal opposant, et séduisant de plus en plus de jeunes qui n’ont pas connu l’URSS.

Or, Nikol Pachinian, au milieu d’une foule en liesse de plusieurs milliers de personnes réunies autour du palais du gouvernement annonçait une suite. "Nous sommes prêts à continuer les discussions avec le premier ministre, Karen Karapetian, pour assurer le transfert du pouvoir au peuple, a-t-il souligné. J’espère que les hautes sphères du Parti républicain reconnaîtront sans équivoque la révolution de velours non violente."

La crise politique qui secoue cette ancienne république soviétique du Caucase peuplée de 2,9 millions de personnes n’est donc certainement pas pas terminée.

Isabelle Mandraud , correspondante du Monde à Moscou souligne ainsi :

Ce n’est pas une révolution de couleur, mais plutôt "de velours". Ce message de l’opposant Nikol Pachinian, beaucoup d’Arméniens, qui réclamaient dans la rue le départ du premier ministre Serge Sarkissian, n’ont cessé de le répéter. La contestation n’est guidée "ni par les intérêts des Etats-Unis, ni par ceux de l’Union européenne, ni par ceux de la Russie", a soutenu le député, reprenant une rhétorique, souvent employée à Moscou, d’une implication occidentale dans les soulèvements dans l’espace post-soviétique. Aucun débat n’a divisé les Arméniens entre pro-occidentaux ou prorusses, comme en Ukraine en 2014. Mais la démission de M. Sarkissian, après seulement onze jours de manifestations dans ce petit pays du Caucase, allié de la Russie, a tout d’une mauvaise nouvelle pour Vladimir Poutine.

Les événements en Arménie ne pouvaient pas tomber plus mal, à quelques jours à peine de l’investiture officielle, le 7 mai, pour un nouveau mandat de six ans, du chef de l’Etat russe. Président pendant dix ans, de 2008 à 2018, M. Sarkissian a souvent été accusé de plagier le Kremlin, en transférant les pouvoirs de la présidence au poste de premier ministre, contournant ainsi la limite de deux mandats présidentiels fixée par la Constitution arménienne – un peu comme en Russie, lorsque M. Poutine avait échangé les rôles avec son premier ministre Dmitri Medvedev.

Ce modèle s’est effondré. Et dans quels termes ! "Nikol Pachinian avait raison, et moi je me suis trompé", a déclaré le dirigeant démissionnaire. "Cela n’affectera en aucune façon le pouvoir russe, Sarkissian sera perçu comme un homme politique faible qui s’est rendu", relativise Andreï Kolesnikov, politologue du centre de réflexion Carnegie Russie. "Mais cette fois, ajoute-t-il, le Kremlin aura du mal à incriminer le département d’Etat américain."

"Je félicite les citoyens d’Arménie d’avoir atteint leur objectif", a réagi sur Twitter Alexeï Navalny. Pour le principal opposant du Kremlin, qui a lui-même appelé à de nouvelles manifestations en Russie, le 5 mai, deux jours avant l’investiture de M. Poutine, "la meilleure façon d’agir sur les politiciens qui veulent rester à vie à leur poste, c’est de sortir dans la rue. Un peu d’audace et de persévérance et tout se met en place". "Des Arméniens luttant pour la démocratie et descendant dans la rue contre un régime corrompu et autocratique, le pire cauchemar de Poutine", s’est réjoui de son côté l’ancien champion d’échecs Garry Kasparov.

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