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Nicolas Tenzer

Russie : évaluer et répondre à la menace

Chronique du 23 avril 2018

Haut fonctionnaire et intellectuel français, Nicolas Tenzer, a consacré 21 ouvrages et plusieurs rapports aux questions géostratégiques (*). Il s’est entretenu avec Alla Lazareva pour le site ukrainien Tyzhden.ua. On trouvera ci-dessous des extraits de cet interview :

- Alla Lazareva : Les élections russes se sont déroulées sans surprise. Toutefois l’affaire Skripal, sans doute plus que l’affaire Wagner et les guerres en Syrie et en Ukraine, a poussé les chancelleries occidentales à manifester une certaine distance avec Moscou. Pensez-vous que ce comportement exigeant va durer ? Ou très bientôt la routine de politesse reprendra-t-elle ?

Nicolas Tenzer : Je crains effectivement que les intérêts économiques, au demeurant à courte vue, reprennent rapidement le dessus et l’emportent sur nos intérêts stratégiques bien compris, au-delà même de toute considération d’ordre moral. Il existe des pressions de groupes d’intérêts et de personnes agitées par le Kremlin dans beaucoup de pays européens pour que ceux-ci reviennent aux négociations et aux relations habituelles avec la Russie, comme si rien ne s’était passé, comme si des crimes monstrueux n’avaient pas été commis, comme si nos intérêts stratégiques n’étaient pas gravement menacés. Certains de ces groupes et individus ont leur entrée dans les ministères et il faudra que les dirigeants les plus importants, tels le président Macron et la chancelière Merkel, fassent savoir le plus vite possible qu’il n’est pas question de céder. On peut être d’ailleurs frappé par le fait que cette attitude ferme ait finalement débuté avec l’affaire Skripal qui est évidemment gravissime car il s’agit de l’attaque sur le sol d’un pays européen avec des armes prohibées, mais les crimes de guerre en Syrie et l’invasion de l’Ukraine auraient dû déjà donner lieu à des positions beaucoup plus fermes et concrètes qu’elles ne le furent. Donc il va falloir observer si ce durcissement est durable, ce que je souhaite, et jusqu’où il va pouvoir aller – là aussi, j’espère le plus loin possible. Cette politique ferme de la part des Occidentaux doit en particulier concerner le domaine économique et, de manière générale, il faut renoncer aux arguments stratégiquement ineptes du genre "nous avons besoin de la Russie pour lutter contre le terrorisme". Il est temps que les pays de l’Union européenne gèlent tous leurs projets économiques avec la Russie. Je crains aussi que l’Europe ne se divise sur le sujet – ce qui est l’un des buts du Kremlin – quand je vois des pays comme la Hongrie, l’Italie, la Grèce, Chypre s’adonner à du lobbying pour revenir à une collaboration plus active avec la Russie et parfois tenter d’abolir les sanctions contre elle. Heureusement, pour l’heure, ils ne sont pas parvenus à leurs fins. Mais soyons vigilants : il existe un vrai risque que ce prétendu pragmatisme l'emporte.

Alla Lazareva : En parlant des relations franco-russes, la semaine passée Emmanuel Macron a renoncé à visiter le stand russe au Salon du livre à la suite de l’affaire Skripal, mais en même temps Paris a laissé participer à cet événement un écrivain russe Zakhar Prilepine, un officier qui combat l’arme à la main contre l’armée ukrainienne au Donbass. Pourquoi telle incohérence ?

Nicolas Tenzer : Je ne pense pas que l’Élysée ait été au courant de cette invitation, ni même la ministre de la Culture. Très souvent, ce genre de choses se décident au niveau de fonctionnaires de pas très haut niveau, qui ne disposent pas de toutes les informations nécessaires… (…)

Alla Lazareva : Macron a refusé de visiter le stand russe, mais il s’apprête à participer au Forum économique de Saint-Pétersbourg… Qu’est-ce que vous en pensez ?

Nicolas Tenzer : Je crois comprendre que la décisions définitive n’est pas encore arrêtée… En tout cas, cela serait une très mauvaise idée. Ni le Président, ni des ministres français ne doivent se rendre à Saint-Pétersbourg en mai. Participer à au tel forum, a fortiori comme invité d’honneur (puisque tel fut le piège grossier de Poutine), c’est légitimer le régime et le renforcer. Là aussi, ne nous plaçons même pas sur le plan moral, mais sur le plan stratégique : en participant à un tel forum, nous affaiblirions notre position, blanchirions le Kremlin de ses agressions et contribuerions encore plus à diviser l’Europe. Si la France participe à ce forum, quelle serait notre légitimité pour nous opposer aux Italiens, au Grecs, voire aux Allemandes dans leur politique d’apaisement avec la Russie ?

Alla Lazareva : L’Allemagne a désormais enfin son gouvernement, et Angela Merkel peut reprendre son travail sur la scène internationale. Qu’est-ce que vous pensez du format de Normandie, auquel participent la France, l’Allemagne, la Russie et l’Ukraine ? Est-ce que des négociations pourront reprendre et auront-elles une chance être efficaces ?

Nicolas Tenzer : Tout d’abord, tout n’est pas si simple en Allemagne. Mme Merkel ne peut pas vraiment faire ce qu’elle veut en politique étrangère ou ailleurs. Constitutionnellement, son pouvoir n’est pas l’équivalent de celui des présidents français et américain ou du Premier ministre britannique ou canadien. Ensuite, elle est affaiblie politiquement. La coalition avec le SPD est aussi problématique en raison des positions de ce parti souvent beaucoup plus lénifiantes, sinon complaisantes, envers la Russie. On sait qu’ils poussent le gazoduc North Stream 2 alors que cela serait une catastrophe géopolitique pour l’Europe en termes de sécurité énergétique et une victoire incroyable pour la propagande du Kremlin. Sur la question des accords de Minsk, j’ai une double position. D’un côté, je suis plutôt pessimiste et ne crois pas que, dans les circonstances présentes, la Russie étant ce qu’elle est, les accords de Minsk puissent aboutir. D’un autre côté, les abolir serait très problématique et risqué, parce que les sanctions contre la Russie liées à l’invasion du Donbass sont juridiquement liées à eux. Donc, il vaut mieux les préserver, au moins pour l’instant, quel que soit leur absence de chance d’aboutir. Je doute fort qu’il soit aisé aujourd’hui de remplacer les accords de Minsk par un autre document, qui bénéficierait de l’unanimité des voix des pays de l’Union européenne. En revanche, je vois la coopération entre les Etats-Unis, d’un côté, la France et l’Allemagne, de l’autre, s’accroître sur ce sujet, et on peut espérer qu’il existera un peu plus de pression militaire sur la Russie pour qu’elle évolue dans la bonne direction. Sans menace crédible, elle ne bougera évidemment pas.

Alla Lazareva : Le concept de défense européenne apparaît dans les milieux politiques de temps à l’autre. Emmanuel Macron, en tant que candidat à la présidentielle, l’a évoqué aussi, mais assez vaguement. Qu’est-ce que vous en pensez ? Vu le désengagement des Etats-Unis de l’OTAN, pourrait-il voir le jour ?

Nicolas Tenzer : Pousser dans le sens de la défense européenne est une bonne chose et depuis novembre l’Union européenne a franchi quelques étapes positives en ce sens. Il y a eu comme une prise de conscience des Européens qu’ils ne pouvaient pas se reposer uniquement sur la garantie européenne. Les premiers propos de Donald Trump, fort dommageables, sur l’OTAN, qualifiée d’organisation « obsolète", y ont certainement contribué. Les Américains se sont toutefois repris depuis. Mais c’est vrai que la tendance isolationniste et non-interventionniste se renforce aux Etats-Unis, et ce n’est pas nouveau. Obama en fut aussi une illustration, fût–elle plus sophistiquée dans son expression. Il est aussi exact que l’OTAN traverse une période difficile et qu’elle cherche sa doctrine depuis déjà plusieurs années. Mais de manière immédiate, nous ne verrons pas une Europe de la défense digne de ce nom émerger. Au-demeurant celle-ci n’aura pas une vocation à la défense collective à la différence de l’OTAN. Nous ne pouvons pas imaginer que, dans le court ou moyen terme, on voie une armée purement européenne capable nous défendre en cas de menace grave contre un Etat européen, ni frapper à l’extérieur un ennemi menaçant pour nos alliés et nous. Une majorité de pays européens n’enverra pas ses troupes dans des opérations létales à l’étranger avant longtemps, dont l’Allemagne. Donc l’OTAN demeure indispensable, en attendant de trouver, à moyen terme, les moyens d’un rapprochement opérationnel, sinon institutionnel.

Alla Lazareva : Et la cyber défense commune, au niveau de l’EU ? C’est un projet plus réalisable, vu les interférences russes dans les élections, la production de fake news et d’autres manifestations de l’hostilité de la part de Kremlin ?

Nicolas Tenzer : Les consultations entre des services de renseignement, militaires, policiers et judiciaires – mais aussi financiers et douaniers ‑, dans ce domaine, sont absolument indispensables. Il faut mettre en commun autant d’informations qu’il est possible sur les réseaux associés à ces activités, leurs financements et leur mode opératoire. Nous entrons aussi dans des domaines où il existe une course technologique entre les organisations criminelles, parfois dans la main des Etats, et ceux qui entendent les combattre et il est indispensable de mutualiser réflexions et connaissances. En revanche, nous devons reconnaître qu’une confiance similaire n’existe pas entre tous les services, pour user d’un euphémisme. Tous les pays n’ont pas aussi la même puissance. Enfin et surtout, il faut tordre le cou, dans ce domaine comme dans celui du renseignement en général, à l’idée qu’une nouvelle structure supra-étatique, nécessairement bureaucratique, serait plus efficace que les structures nationales. On risquerait de créer un monstre sans crédibilité opérationnelle alors que les informations pertinentes se collectent le plus souvent au niveau national. Renforçons à tout le moins d’abord nos capacités nationales et, j’y insiste particulièrement, nous devons être beaucoup plus attentifs à la provenance des ressources financières des personnes, morales et physiques, qui propagent de la désinformation et il faut se donner les moyens, légaux et opératoires, de les traquer et de les exposer au grand jour selon la pratique du "name and shame".

Note : (*) cf. Les ouvrages de Nicolas Tenzer.

→ en savoir plus: sur le site Stopfake consacré à la lutte contre les informations falsifiées sur les événements en Ukraine.

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