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Azerbaïdjan : une dictature membre du conseil de l'Europe

Chronique du 13 avril 2018

Les résultats de l'élection présidentielle du 11 avril en Azerbaïdjan parlent d'eux-mêmes : Le président en exercice Ilham Aliyev du Parti du nouvel Azerbaïdjan était candidat à sa réélection, pour un quatrième mandat. Il a été proclamé réélu dés le premier tour avec 86,03 % contre 3,11 % à son adversaire Zahid Oruc. L'opposition avait appelé à boycotter des élections qu'elle dénonce comme truquée.

Leyla Yunus, une des principales opposantes au régime d’Ilham Aliyev, a été emprisonnée et torturée pendant seize mois en Azerbaïdjan, avant d’être relâchée en décembre 2015. Avec son mari, Arif Yunus, ils ont été condamnés par la justice de leur pays pour espionnage et vivent depuis à l’étranger. Dans un entretien accordé à Libération, Leyla Yunus alerte sur les graves violations perpétrées par le régime dans l’indifférence internationale. Le 6 février et le 15 mars, la Banque européenne d’investissement a accordé le plus gros prêt de son histoire – 1,5 milliard et 932 millions d’euros – au Corridor Sud, un projet de pipeline qui va permettre de transporter le gaz d’Azerbaïdjan en Europe.

Libération : Quelle est la situation des droits de l’homme en Azerbaïdjan ?
— Leyla Yunus : L’Azerbaïdjan est officiellement une république mais c’est, en réalité, un sultanat. Le président, notre dictateur, a été élu pour la première fois en 2003. Aujourd’hui, il n’y a plus d’ONG indépendantes en Azerbaïdjan, plus d’activistes des droits de l’homme, plus de journalistes indépendants. Nous avons dans notre liste de prisonniers politiques 161 personnes, dont 12 journalistes et blogueurs, un poète et un écrivain. Certains des prisonniers sont incarcérés depuis plus de vingt ans. En proportion, il y a moins de prisonniers politiques en Russie qui est beaucoup plus critiquée par les représentants de l’Union européenne.

Libération : Il n’y a pas de réactions de la communauté internationale ?
— Leyla Yunus : Non, personne ne s’y intéresse vraiment. Aucune sanction n’a été votée par le Conseil de l’Europe dont fait partie l’Azerbaïdjan, et qui dit être «la principale organisation de défense des droits de l’homme du continent». Par ailleurs, l’Union européenne s’apprête à signer avec notre dictateur un nouvel accord économique, le Partenariat oriental. En novembre, Ilham Aliyev est venu pour cela à Bruxelles et a rencontré Federica Mogherini [la haute représentante pour les Affaires étrangères pour l’UE, ndlr] qui a assuré que l’Union européenne et l’Azerbaïdjan entretiennent de bonnes relations. Pourtant, tous les ans, des personnes meurent sous la torture dans notre pays. En octobre 2017, une résolution spéciale a été adoptée par l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe qui dénonce la situation des droits de l’homme en Azerbaïdjan. Huit personnes sont mortes sous la torture entre mai et juillet 2017. Un d’eux a été arrêté car il a critiqué le président sur sa page Facebook. On a maintenant un groupe de prisonniers qu’on appelle les « prisonniers de Facebook ».

Libération : Les avocats sont-ils aussi visés ?
— Leyla Yunus : À cause d’une nouvelle législation approuvée en décembre dernier, seuls les membres du barreau peuvent défendre des citoyens en procès. Or le barreau n’a que 934 avocats, pour 10 millions d’habitants ! Les citoyens n’ont aucune possibilité de défendre leurs droits dans les tribunaux. Les avocats qui ont essayé de défendre des prisonniers politiques ont perdu leur emploi et ont été poursuivis par la justice. Par exemple, quand on était en prison avec mon mari, trois de nos avocats ont été renvoyés du barreau pour nous avoir défendus.

Libération : La situation ne fait que s’aggraver ?
— Leyla Yunus : Oui. C’est une dictature, sans que cela ne dérange les autorités européennes. Nous avons demandé des sanctions. Sans succès. Actuellement, la situation en Azerbaïdjan est très dangereuse, nous sommes proches d’un effondrement de l’économie. En conséquence, beaucoup de travailleurs quittent le pays pour partir en Russie. Nous sommes inquiets de la montée en puissance des groupes de pression musulmans soutenus par l’Iran et craignons qu’une crise comme celle en Syrie puisse se déclarer.

Libération : Comment expliquez-vous que le Conseil de l’Europe, dont fait partie l’Azerbaïdjan, ne réagisse pas ?
— Leyla Yunus : Je l’explique par la corruption des membres de cette institution. C’est ce qu’a exposé l’affaire dite de la « laverie azerbaïdjanaise » [révélée par l’Organized Crime and Corruption Reporting Project en septembre 2017, ndlr]. Il n’y a pas de sanctions car nous avons du gaz et du pétrole dont dépend l’UE pour être moins dépendant des énergies russes. C’est une question de géopolitique et d’argent. Aliyev a dit qu’il démonterait toutes les institutions de la société civile en Azerbaïdjan. Ils nous appellent les ennemis de la Nation. Maintenant ils s’attaquent à nous, même dans les pays européens.

Libération : Par quels moyens ?
— Leyla Yunus : Le régime utilise abusivement des demandes d’extradition sur de fausses accusations. Encore récemment, un journaliste azerbaïdjanais, Fikret Huseynli, qui a obtenu la nationalité néerlandaise par asile politique, a été arrêté le 14 octobre à l’aéroport de Kiev, en Ukraine, suite à une demande d’extradition par l’Azerbaïdjan. Les autorités ukrainiennes lui ont confisqué son passeport, il ne peut plus rentrer aux Pays-Bas. Il a déjà subi plusieurs agressions de la part d’anonymes et craint d’être kidnappé en Ukraine. Il y a eu un précédent. En mai 2017, un autre journaliste azerbaïdjanais, Afgan Mukhtarli, a disparu à Tbilissi, en Géorgie, où il vivait en exil, et est réapparu deux jours plus tard dans un centre de détention en Azerbaïdjan.

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