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gregor gyziAllemagne : le retour d'un stalinien

Chronique du 12 avril 2018

La parution des Mémoires de Gregor Gysi, nommé en 2016 successeur du communiste français Pierre Laurent, à la présidence du Parti de la gauche européenne connaît un succès certain. Né en 1948 dans le secteur, soviétique de Berlin, il était le fils de Klaus Gysi, lui-même ministre de la Culture à Berlin-Est de 1966 à 1973. Gregor fut notamment désigné, le 9 décembre 1989, comme dernier président du parti communiste de l'ex-RDA.

Tout en préconisant une collaboration des deux États allemands, il s'oppose alors à la dissolution de l'Allemagne de l'Est et à l'unification. Il refuse de dissoudre le parti communiste SED, lequel prendra le nom de Parti du socialisme démocratique (PDS). Il en garda la présidence jusqu'au 31 janvier 1993. En 2007, ce Parti, ayant absorbé la minuscule Alternative électorale travail et justice sociale [Wahlalternative Arbeit und soziale Gerechtigkeit, dissidence de la sociale démocratie créée en 2005] prit le nouveau nom de die Linke [La Gauche]. Gysi continue aujourd'hui encore, d'exercer d'importantes responsabilités au sein des reliquats impénitents du communisme européen tels que le PCF en France. Voici comment Thomas Wieder correspondant du Monde à Berlin recense le succès, jugé insolite, de ces mémoires :

Mardi 20 mars, Francfort-sur-l’Oder. Au Kleist Forum, le centre culturel de cette ville des confins du Brandebourg, située sur la frontière avec la Pologne, on joue ce soir-là à guichets fermés. Voilà déjà plusieurs jours que les 600 places de l’auditorium ont été vendues. Dehors, dans un froid glacial, une dizaine d’entêtés espèrent trouver des billets de dernière minute. La plupart repartiront bredouilles, sans avoir pu approcher la vedette de la soirée : Gregor Gysi, venu présenter et dédicacer son autobiographie, Ein Leben ist zu wenig – "Une vie, c’est trop peu", éd. Aufbau, non traduit, – un des plus gros succès de librairie, ces derniers mois, en Allemagne.

Plus de 100 000 exemplaires écoulés en cinq mois. A priori, ce livre de 580 pages n’était pas programmé pour devenir un best-seller. À 70 ans, l’auteur est certes une figure de la gauche allemande, pilier du groupe Die Linke (gauche radicale) au Bundestag, mais il n’a jamais exercé de responsabilités de premier plan. Dès sa sortie, le 19 octobre 2017, l’ouvrage a pourtant rejoint la liste des meilleures ventes, se hissant même pendant plusieurs semaines en tête du classement du Spiegel dans la catégorie non-fiction. Plus de 100 000 exemplaires écoulés en cinq mois. "Il est exceptionnel que les Mémoires d’un homme politique connaissent un tel succès, qui plus est quand l’auteur n’a pas exercé le pouvoir", observe Jörg­Magenau, auteur d’une passionnante étude sur les best-sellers qui ont marqué l’Allemagne depuis 1945 – Bestseller, Hoffmann und Campe, 288 pages, non traduit.

Comment, dès lors, expliquer un tel engouement ? Certes, Gregor Gysi est un excellent tribun, à la fois jovial et mordant, aussi à l’aise au Bundestag que dans les talk-shows télévisés. "C’est quelqu’un qui s’exprime avec ses tripes. Je pense que son succès traduit un désir de politique et de débat en Allemagne", analyse M. Magenau. Parmi le public présent à Francfort-sur-l’Oder, le 20 mars, beaucoup partagent ce sentiment. À l’instar de Daniel, étudiant en science politique de 23 ans : "Merkel a anesthésié le débat politique. À force de gouverner ensemble, les chrétiens-démocrates et les sociaux-démocrates sont devenus des clones qui n’ont plus rien à dire. Les gens ont à nouveau envie d’entendre des voix fortes."

Mais ces qualités n’expliquent pas tout. Car Gregor Gysi, c’est d’abord une histoire. Son père fut ministre de la Culture de la République démocratique allemande (RDA), de 1966 à 1973. Son oncle maternel fut marié à l’écrivaine Doris Lessing, future Prix Nobel de littérature. Avocat lui-même, Gregor Gysi est devenu célèbre à l’automne 1989 en accédant à la présidence du SED, le Parti socialiste unifié de RDA.

Cela aurait pu lui coûter sa carrière : accéder à un tel poste après la chute du mur de Berlin n’était pas, a priori, une rampe de lancement. Ce fut le contraire : en transformant le SED en Parti du socialisme démocratique (PDS), il comprit qu’il y avait une place pour un mouvement à gauche du Parti social-démocrate (SPD) dans l’Allemagne réunifiée. Un mouvement incarné depuis 2007 par Die Linke, issu de la fusion du PDS et d’une petite formation rassemblant des déçus du SPD en rupture avec l’orientation trop libérale donnée au parti par Gerhard Schröder.

"Une sorte de fierté". Pour Franziska Günther, l’éditrice de Gregor Gysi, qui reconnaît être elle-même surprise de l’intérêt suscité par le livre, notamment à l’Ouest, ce parcours est la première raison de son succès. "Sa biographie est celle d’un Allemand de l’Est qui a réussi. Rares sont les dirigeants politiques issus de la RDA encore là aujourd’hui. À part Angela Merkel et Joachim Gauck [président de la République de 2012 à 2017], je n’en vois pas d’autre de ce calibre."

Or, de cette RDA défunte, Gregor Gysi brosse un tableau assez nuancé, s’évertuant à en sauver les idéaux sociaux et culturels tout en condamnant les dérives autoritaires et les folies bureaucratiques. Et c’est cela qui plaît. "Après la réunification, on a réécrit l’histoire en noir et blanc. Tout ce qui venait de l’Est était à jeter. Gysi, lui, n’a pas renié son passé, même s’il sait aussi être critique. Je partage cette vision. Ce n’est pas parce que l’État dans lequel nous avons grandi a disparu que ses idéaux ne valent plus rien. Avec lui, on retrouve une sorte de fierté", explique Hans Westphal, 78 ans, policier à la retraite venu à Francfort-sur-l’Oder se faire dédicacer l’ouvrage qu’il a "dévoré en trois jours".

Et si le succès de ces Mémoires reflétait au fond un moment singulier de l’histoire allemande ? C’est l’avis de Jörg ­Magenau. "Les Mémoires d’hommes politiques intéressent généralement quand ils s’apprêtent à quitter la scène et que ce qu’ils racontent appartient au passé. C’est le cas ici. Presque trente ans après la chute du mur de Berlin, la RDA a quitté le temps de la politique et est entrée dans celui de l’histoire", explique le spécialiste des best-sellers.

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