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chrétiens chinois priant dans une église clandestineChine : les chrétiens et l'oppression communiste

Chronique du 11 avril 2018

Sous la photo de chrétiens chinois priant dans une église "clandestine", le Figaro a publié le 30 mars une importante enquête en ligne : sous la signature de Cyrille Pluyette, celle-ci est consacrée au témoignage des catholiques chinois qui refusent de se soumettre au Parti communiste. L'immense majorité reconnaît l'autorité du pape et n'a jamais rejoint l'Église étatique, créée en 1957 par le régime maoïste de l'époque.

Alors qu'un rapprochement entre Pékin et le Vatican semble se profiler, les catholiques clandestins de Chine sont partagés entre inquiétude et résignation. Leurs évêques pourraient être contraints de se soumettre à l'autorité du Parti unique. Et les catholiques de se plier à la prière "officielle".

Chez les 80 000 catholiques du Mindong À l'intérieur d'une grotte traversée par un ruisseau, à laquelle on accède par un étroit passage obligeant à avancer accroupi, des fidèles, agenouillés devant un petit autel surmonté d'un crucifix, de bougies et de roses, chantent une prière en dialecte local.

Originaire de la région, M. Zhang, 74 ans, effectue chaque année avec sa femme, ses enfants et ses petits-enfants le pèlerinage à Lankou, dans le Fujian, dans le sud-est de la Chine. C'est dans ce village que s'était réfugié l'un des premiers martyrs de l'Église catholique en Chine : l'évêque Bai - de son vrai nom Pedro Sanz y Jordá. Il fut exécuté en 1747 par un empereur de la dynastie Qing, avec quatre missionnaires espagnols. La marche part d'une église ancienne empruntant des éléments d'architecture chinoise, puis serpente à travers la nature en suivant un chemin de croix, dont les stèles ont été recouvertes par des blocs de béton.

Cela fait près de quatre siècles, depuis que des frères dominicains ont débarqué sur les côtes vallonnées du Mindong, à l'est du Fujian. Les catholiques sont solidement ancrés dans cette région de cultivateurs et de pêcheurs. "Malgré des périodes d'extrêmes tensions avec le pouvoir chinois - entrecoupées de moments d'accalmies -, ils ont tenu bon, en s'adaptant au contexte local", explique Eugenio Menegon, professeur d'histoire à l'université de Boston. Certaines époques furent particulièrement douloureuses. Les missionnaires ont été bannis sous les Qing, pendant plus de cent ans, jusqu'à ce que les Occidentaux imposent leur retour au XIXe siècle, après les guerres de l'opium. La communauté religieuse fut ensuite persécutée sous Mao Tsé-toung, en particulier pendant la Révolution culturelle. "Quand j'étais enfant, toutes les églises étaient en ruine. On devait prier en secret à la maison", se souvient M. Zhang.

Des "sacrifices" pour mettre fin à sept décennies de divisions. Sur les quelque 80 000 catholiques que compte le Mindong, l'immense majorité appartient, comme lui, à l'église "clandestine", qui reconnaît l'autorité du Pape. Ils n'ont jamais rejoint l'Église étatique, supervisée par le Parti communiste chinois (PCC) depuis sa création en 1957. Mais aujourd'hui, cette population rurale, qui a souvent été l'enjeu de querelles se jouant très loin d'eux, entre Pékin et l'Europe, se retrouve au cœur d'un nouveau débat déchirant. Un rapprochement se profile en effet entre le Vatican et Pékin, qui n'ont plus de relations diplomatiques depuis 1951. Dans l'accord en cours de négociation, le Pape aurait son mot à dire concernant les nominations d'évêques - une concession de la part du régime chinois, très méfiant envers les religions sous influence étrangère. Il pourrait peut-être aussi disposer d'un droit de veto, dont les contours restent flous. En échange, Rome reconnaîtrait sept évêques "patriotiques" qui avaient été nommés sans l'aval du Saint-Siège (certains ont été excommuniés). Preuve de sa détermination, le Vatican a demandé à deux évêques "clandestins" de céder leur place à leurs homologues "officiels". Dans ce schéma, Mgr Guo Xijin, en charge du diocèse du Mindong, se placerait sous l'autorité de Mgr Zhan Silu, membre du Parlement chinois.

À Hongkong, le cardinal Joseph Zen, adversaire de longue date de ce projet, a accusé le Vatican de "vendre" les catholiques chinois, restés "loyaux" envers le Pape pendant des décennies malgré les souffrances que leur a infligées le régime. Sa position n'est pas isolée. "Beaucoup de catholiques clandestins sont inquiets : en particulier le clergé et les croyants les plus éduqués", insiste Ren Yanli, chercheur à l'Académie des sciences sociales de Chine, à Pékin. Le cardinal Pietro Parolin, le numéro deux du Vatican, a reconnu que certains devraient faire des "sacrifices" pour mettre fin à sept décennies de divisions entre les deux Églises, qui comptent de 10 à 12 millions de fidèles, à peu près répartis à parts égales. Cette réconciliation est d'autant plus cruciale pour Rome que le nombre de catholiques recule en Chine, alors que d'autres religions sont en plein essor.

Prêtres et évêques sous surveillance En ce dimanche soir de fin février, ce n'est pas Mgr Guo qui célèbre la messe, à Luojiang, dans la cathédrale de style néogothique, décorée de carreaux blancs et surmontée de deux grandes croix. Sur le parvis, beaucoup de paroissiens ne sont pas au courant des négociations. Mais la perspective de devoir passer sous la coupe de l'Église étatique en préoccupe plusieurs, dans les ruelles du village, dont de nombreuses portes sont ornées de croix. "Si c'était le cas, la plupart des croyants ne seraient pas d'accord. Tout le monde aime Mgr Guo, qui a toujours refusé d'appartenir à l'église officielle", réagit Luo Yong, très alarmé à l'idée que son Église puisse "être contrôlée par le PCC". «Je n'irai plus à la messe si elle devient patriotique. Dans les années 1980, un évêque officiel a essayé de venir ici et nous l'avons chassé !", s'emporte la patronne d'un petit restaurant, fière, comme beaucoup, d'appartenir à une famille catholique "authentique" depuis de nombreuses générations. Mais "si le Vatican et Pékin établissent des relations et que le Pape nous envoie un évêque patriotique en disant qu'il faut l'écouter, alors on n'aura pas le choix", conclut M. Chen, qui s'est joint à la conversation. Une formule qui revient souvent dans la bouche des habitants.

«Nous avons très peur que l'authenticité de la foi soit abîmée si on passe sous l'autorité du Parti." Une nonne de 38 ans Même si elle n'est pas reconnue par Pékin, cette communauté n'est cependant pas obligée de vivre cachée. Les dizaines d'églises du Mindong sont en effet très visibles, tout comme l'imposant évêché de Luojiang, où habite Mgr Guo. Et les gens sont libres de se rendre à la messe. Mais les religieux vivent mal les restrictions dont ils font l'objet. Plusieurs prêtres et évêques "clandestins" sont étroitement surveillés par le gouvernement. Signe, selon certains observateurs, que Pékin n'a guère l'intention de laisser de marges de manœuvre au Vatican, Mgr Guo, a été arrêté pendant 24 heures par les autorités chinoises peu avant ce week-end de Pâques. Le prélat, qui avait déjà été détenu une vingtaine de jours l'an dernier à la même époque, aurait refusé de servir la messe avec l'évêque officiel, avance un média spécialisé. Les cours de catéchisme pour les enfants et les adolescents, théoriquement interdits, doivent par ailleurs être donnés "discrètement", en ne réunissant pas trop de monde. Et il est compliqué pour les nonnes et les prêtres de suivre des études de théologie à l'étranger. "Nous avons très peur que l'authenticité de la foi soit abîmée si on passe sous l'autorité du Parti", confie une nonne de 38 ans, qui craint également que la "liberté d'expression" ne disparaisse. L'inquiétude des religieux peut se comprendre : le régime chinois a mis en œuvre début février de nouvelles réglementations visant à encadrer plus strictement la liberté de culte. Et une réorganisation gouvernementale récente devrait, en outre, permettre au PCC d'accroître encore son emprise sur les religions.

Aujourd'hui, "les paroissiens clandestins boycottent généralement les évêques étatiques", résume Ren Yanli. Mais il serait "trop simpliste de décrire les catholiques du Mindong comme deux groupes statiques en compétition", estime de son côté Michel Chambon, doctorant en anthropologie à l'université de Boston, pour qui, par endroits, les antagonismes tendent à se réduire avec le développement économique. Depuis les années 1990, beaucoup de croyants "clandestins" de la région se sont installés dans de grandes villes comme Shenzhen, Guangzhou ou Shanghaï pour y démarrer une affaire. "Plusieurs sont devenus des entrepreneurs établis qui, bien que fidèles à leur Église, se montrent très patriotes et ne sont pas dans une opposition frontale avec la structure officielle", poursuit ce chercheur, qui précise que la plupart des évêques nommés par Pékin ces dernières années ont également été reconnus par Rome. Une partie des ouailles ne se sentiraient d'ailleurs pas concernée par les débats actuels. "À quelle église appartient l'évêque, ce n'est pas vraiment mon problème… Je veux juste pouvoir aller à la messe", indique ainsi une jeune femme de Luojiang.

Blessures encore ouvertes Pour d'autres, notamment les plus anciens, les blessures du passé ne se sont pas refermées. Non loin de Luojiang, dans le village de Shangwan, deux visiteuses sont venues se recueillir près de la tombe du martyr Miao Zishan. Comme de nombreux prêtres chinois, il vécut un calvaire sous Mao. Emprisonné dans des conditions terribles en 1955, il fut ensuite envoyé dans un camp de travail, où il tomba gravement malade, avant de mourir dans son village natal. Après avoir récité des prières, les pèlerines s'allongent quelques instants dans un lit situé près de l'autel, accomplissant un rituel censé guérir les maladies. Aux yeux des prêtres restés dévoués au Pape, ce lieu revêt une signification beaucoup plus symbolique. La perspective d'un accord fait frémir l'un d'eux, formé en secret dans les années 1980, et emprisonné une dizaine de jours en 2002. Encore aujourd'hui, il ne peut pas sortir du pays, et ses mouvements sont observés. Il ne compte toutefois pas se rebeller. "Si le Pape nous demande d'obéir, nous le ferons", se résigne-t-il. Ce sera "bien sûr un sacrifice", admet cet ecclésiastique de 60 ans, mais dans cette région, "le catholicisme a toujours été une histoire de sacrifices".

Le 11 avril, on apprenait aussi que la Bible a disparu des principaux sites de vente en ligne chinois

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