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En Ouzbékistan un parfum de perestroïkaOuzbékistan : un parfum de perestroïka

Chronique du 10 avril 2018

Le 1er novembre 2017, au lendemain même, de l'attentat commis le 31 octobre à New York par un ressortissant ouzbek, Benoît Vitkine dans Le Monde présentait l’Ouzbékistan, pays musulman le plus peuplé d’Asie centrale, avec près de 32 millions d’habitants comme le foyer de radicalisme islamiste dans la région. "Dès 1991, année de la proclamation de son indépendance, écrivait-il alors, le pays a vu émerger un mouvement islamiste radical, le Mouvement islamique d’Ouzbékistan (MIO), apparu dans la vallée de Ferghana, peuplée de 12 millions d’habitants, dans l’est du pays, et qui englobe également une partie des territoires kirghiz et tadjik." À l'époque, les 25 années de fermeture du pays durant les années Karimov, étaient aussi avancées comme l’une des principales explications de la radicalisation d’une partie de la jeunesse ouzbèke. Plus encore que dans les autres pays d’Asie centrale — Kirghizistan, Tadjikistan, Turkménistan et Kazakhstan —, les sombres perspectives économiques, la corruption et la chappe de plomb pesant sur la société civile ont longtemps poussé beaucoup de jeunes hommes à l’exil, principalement en Russie, ou dans les bras d’extrémistes.

Quelques mois plus tard, le 6 avril, dans un article publié par Le Monde Isabelle Mandraud, envoyée spéciale à Tachkent décrit, "en Ouzbékistan, un air de perestroïka".

En effet, un an et demi après avoir succédé à Islam Karimov, le président Chavkat Mirziyoyev a entrepris une série de réformes inédites dans ce pays d’Asie centrale : "Il flotte, écrit désormais Isabelle Mandraud, "comme un air de printemps en Ouzbékistan, et pas seulement à cause des arbres en fleurs et de la douceur des températures" :

Dirigé d’une main de fer pendant 26 ans par Islam Karimov, premier et unique président avant et après l’indépendance acquise en 1991, lors de la chute de l’Union soviétique (URSS), le pays connaît un début de "perestroïka".

Élu en décembre 2016 après la mort du despote, son ancien premier ministre, Chavkat Mirziyoyev, 60 ans, s’est lancé à un rythme effréné dans une série de réformes inédites. Le som, la monnaie locale, est devenu convertible. Les monopoles d’exportation ont été supprimés, les cadres dans les administrations ont été changés – près de sept cents, rien qu’au ministère des finances. Le travail n’est plus obligatoire dans les champs de coton pour les étudiants et leurs enseignants.

Dans l’impasse depuis des années, les relations avec les pays voisins qui enclavent le territoire, le Kazakhstan au Nord, le Tadjikistan et le Kirghizistan à l’Est, le Turkménistan et l’Afghanistan au Sud, ont connu une subite embellie avec l’ouverture de frontières longtemps barricadées.

Début mars, Chavkat Mirziyoyev s’est rendu au Tadjikistan qui n’avait plus accueilli un chef d’État ouzbek depuis dix-sept ans, pour une visite saluée comme un événement "historique". Un précédent déplacement au Kirghizistan, où résident de nombreuses communautés ouzbèkes, a permis de sceller une réconciliation inimaginable il y a peu encore. Entre les deux pays, les tensions ont été récurrentes et violentes, notamment lors des massacres interethniques dans la vallée mitoyenne d’Och, en 2010.

Libération de prisonniers politiques. Avec tous les voisins de la région, les droits de douane ont été réduits, voire supprimés, dans la limite de 2 000 dollars (1 630 euros) pour les particuliers. Partout, de nouveaux points de passage ont surgi. Une nouvelle étape est prévue en 2019 avec la suppression des "visas de sortie", obligatoires jusqu’ici en dehors de l’ex-bloc soviétique.

Fidèle lieutenant de Karimov, dont il a été le premier ministre onze années durant, de 2003 à 2014, Chavkat Mirziyoyev s’est converti à l’ouverture. "C’est un impatient impulsif qui a une vision beaucoup plus réaliste de la situation que son prédécesseur vieillissant, décrypte un expert occidental. Mirziyoyev est surtout conscient que, s’il veut développer l’économie et attirer des investisseurs étrangers, il faut améliorer l’image du pays."

À la tête des redoutables services de sécurité ouzbeks (SNB) durant vingt-trois ans, l’ancien colonel du KGB, Roustam Inoïatov, principal artisan des massacres de 2005, à Andijan, dans la vallée de Ferghana, où des centaines de civils ont été tués, a donc été remercié. Devenu "conseiller" de la présidence, son immunité est toutefois assurée. Pas celle de son numéro deux, qui croupit en prison, condamné à perpétuité pour trafic de stupéfiants.

Le SNB, un État dans l’État, contrôlait en sous-main toute l’économie et exerçait une répression impitoyable contre toute voix discordante. Sa reprise en main, sous la direction, désormais, d’un civil, l’ancien procureur général, s’est accompagnée de la libération de vingt-sept prisonniers politiques dont celle du journaliste le plus longtemps emprisonné dans le monde : le 3 mars, Youssouf Rouzimouradov est sorti de sa geôle, après dix-neuf ans de captivité. Près de dix-huit mille personnes soupçonnées de sympathie islamiste ont également été retirées des "listes noires", sans être pour autant réhabilitées. "Un jour, la question de la réparation pour tous ces gens dont la vie a été brisée se posera", confie avec optimisme Sourat Ikramov.

"Éradication de la corruption". L’ère Karimov peut aujourd’hui être critiquée, moyennant quelques ratés dans la voie ouverte par son successeur. Début mars, le déplacement, à Samarcande, une région située dans le Sud, du président Mirziyoyev a été ternie par la mort d’une enseignante heurtée par un camion alors qu’elle nettoyait la route que devait emprunter le cortège officiel avec un metli, un balai traditionnel en paille.

Un travail forcé officiellement supprimé, en réalité toujours pratiqué. "Des exemples comme ça, il y en a à la pelle", a fustigé le journaliste Nikita Makarenko, dans un audacieux éditorial paru sur le site ouzbek russophone Gazeta.uz, en évoquant des "villages Potemkine dans lesquels personne ne veut vivre".

Dans un rapport de 37 pages, rendu public le 28 mars, intitulé "Vous ne pouvez pas les voir, mais ils sont toujours là", HRW dénonce, de son côté, la persistance de brimades et de pressions quant à la liberté d’expression.

"Bien sûr, les profondes réformes engagées depuis un an et demi et l’éradication de la corruption créent des résistances. Au sein de l’establishment, certains pensent qu’un petit groupe qui contrôlait tout était bien mieux, mais le président est un homme pragmatique, ouvert au dialogue et aux compromis", assure Sodik Safoïev, ancien ministre des affaires étrangères, aujourd’hui vice-président du Sénat.

"Scénario Gorbatchev". La marche forcée vers la modernisation du pays – qui se traduit aussi par la destruction de quartiers, avec expulsion des habitants à la clé – n’est pas exempte d’un contrôle toujours étroit exercé notamment dans le domaine religieux.

Le rôle des "mahalla", les chefs de quartier, a été renforcé, et les imams, convoqués, ont reçu pour consigne de prévenir toute tentation radicale en échange d’une pratique de l’islam traditionnel, en pleine expansion. Des concours de lecture du Coran sont organisés par les autorités. Des sites Internet exercent une influence rigoriste de plus en plus grande auprès de la population. "On ne veut pas être démocrates, plus communistes, du coup on assiste à une montée en puissance du conservatisme", témoigne Axhmed, un jeune entrepreneur.

"Certes, les gens ont plus de liberté, ils voient les changements, mais ils n’en perçoivent pas les bénéfices, les salaires sont restés les mêmes et l’inflation grimpe, met en garde Vladimir Paramonov, fondateur du cercle de réflexion baptisé "Central Eurasia". Si la situation économique ne s’améliore pas, alors ce sera le scénario Gorbatchev."

Pour l’heure, sans opposition, Chavkat Mirziyoyev hâte le pas pour effacer les traces de son prédécesseur dont la famille a été écartée des affaires. Tenue au secret en résidence surveillée depuis 2014, la femme d’affaires et fille aînée d’Islam Karimov, Gulnara Karimova, n’est pas réapparue. Sa cadette, Lola, a renoncé à son poste d’ambassadrice à l’Unesco.

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