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Alain FinkelkrautIslamisme : face au déni

Chronique du 4 avril 2018

L'attaque de Carcassonne, venant après une série de crimes présents dans tous les esprits, impose que soit désigné et combattu l’islamisme. Au nom de l'Institut d'Histoire sociale, Pierre Rigoulot et André Senik le soulignent : Les attentats de la région de Carcassonne ont été condamnés par Emmanuel Macron dans les termes qui s'imposaient : "Notre pays a subi une attaque terroriste islamiste". Malheureusement, la plupart des plus hauts responsables politiques – à l’exception de Manuel Valls, remarquable dans ses récentes interviews, et de Marine Le Pen – semblent toujours réticents à désigner par son nom l’adversaire, le terreau des attentats, à savoir l’idéologie islamiste, qu’elle soit jihadiste ou salafiste. Ce sont donc certains intellectuels, en l’occurrence les signataires de l’appel contre le séparatisme islamiste publié par Le Figaro du 20 mars 2018, qui mènent le plus activement ce combat que les politiques ne reprennent pas assez à leur compte.

Les milieux religieux musulmans se sont peu manifestés. Le recteur de la mosquée de Lyon, Kamel Kabtane, a heureusement condamné dès samedi l'assassinat "odieux et lâche" du lieutenant-colonel Arnaud Beltram, un acte qui, selon lui, "vient une fois de plus jeter l'opprobre sur toute une communauté". Autre exception : l'imam de la mosquée du Viguier à Carcassonne, Mohamed Belmihoub, qui, après avoir assisté à un office catholique a affirmé que "la communauté (musulmane avait été) poignardée, (et) l'islam lui-même (…) par des gens qui utilisent des symboles chers à nos cœurs. "Allah Akbar", c'est un symbole d'adoration de Dieu, ça veut dire : Dieu est plus grand que la haine", a-t-il précisé encore, ajoutant, avec ses mots à lui, "que la France, c'est la maman de tout le monde (…) et qu’on est condamnés à vivre ensemble et à combattre ces brebis égarées".

Trop peu de journalistes, il est vrai, tendent leurs micros aux autres imams, pour qu’ils aient l’occasion de condamner ce qui se fait au nom de l’Islam. Les radios et les télévisions semblent préférer les réflexions d’experts du renseignement ou du terrorisme, voire les témoignages insipides de voisins ou de clients.

Il est pourtant urgent que l'ensemble de la société française mène un combat culturel sans merci contre une idéologie inacceptable dans un cadre démocratique, et qu’en particulier les terroristes islamistes se voient désavoués et rejetés publiquement, avec horreur et mépris, par la masse de leurs coreligionnaires.

Il convient de ne pas considérer la religion musulmane comme un sanctuaire, où l'on n'aurait pas le droit d'intervenir à cause de la séparation entre les religions et l’État. Il faut au contraire traiter les religions qui interviennent dans la sphère publique comme des idéologies politiques, tenues de respecter les lois démocratiques de la République et donc de s’interdire notamment toute violence meurtrière ou promotion de celle-ci, tout comme le mépris des femmes ou des Juifs.

Si les musulmans de France doivent se manifester publiquement contre le terrorisme islamiste, ce n'est pas pour rassurer les Français non musulmans, ce n'est pas pour "éviter l'amalgame", c'est avant tout pour que les "fous d'Allah" se sentent rejetés par leur propre milieu, et pour que des enfants d'origine musulmane ne soient pas conduits à penser que la charia doit s'imposer dans notre pays.

Telle est la responsabilité des musulmans de France.

Pierre Rigoulot et André Senik

Or, à propos de l'Islamisme, "le règne du déni touche peut-être à sa fin."

Dans un entretien réalisé par Vincent Tremolet de Villers et publié par le Figaro le 3 avril, Alain Finkielkraut décèle, en effet, dans les événements tragiques, deux lueurs d'espoir : le fait qu'avec Arnaud Beltrame la France ait trouvé un contre-modèle à la barbarie et que l'on ouvre enfin les yeux sur "le nouvel antisémitisme".

Le philosophe évoque la figure héroïque d'Arnaud Beltrame et le sort tragique de Mireille Knoll. Il se félicite du discours prononcé par Emmanuel Macron aux Invalides et espère que cette "nouvelle clairvoyance" orientera favorablement le gouvernement sur la laïcité et la politique migratoire. Il regrette profondément la "profanation" du silence du deuil lors de la marche blanche en mémoire de Mireille Knoll et considère que les représentants et les sympathisants du FN et de La France insoumise avaient leur place dans ce cortège. "Il ne revient pas aux Juifs de briser l'union républicaine contre la barbarie qui les vise", explique-t-il.

Le Figaro : Vous avez confié avoir trouvé des aspects de sainteté dans l'acte d'Arnaud Beltrame. Pourquoi ce terme? Celui de héros n'est pas, selon vous, suffisant?

Alain Finkielkraut : - L'acte d'Arnaud Beltrame est héroïque mais si j'ose dire pas seulement. Dans l'espoir de neutraliser le terroriste, il a proposé de se substituer à une otage, ce qui témoigne d'une rare bravoure et d'une exceptionnelle abnégation. Pousser le désintéressement jusqu'à faire le choix ou prendre le risque de mourir pour l'autre, c'est très exactement, nous dit Levinas, la définition de la sainteté. Il y a quelque chose de commun entre ce lieutenant-colonel de gendarmerie français et le prêtre polonais Maximilien Kolbe qui dans le camp d'Auschwitz a pris la place d'un père de famille désigné avec neuf autres détenus pour être enfermé et tué par la faim en représailles à une évasion....

Le Figaro : Service, sacrifice, uniforme, hiérarchie, amour de la patrie, inquiétude spirituelle: Arnaud Beltrame ne croyait-il pas en tout ce que la déconstruction culturelle et morale a remis en question?

Alain Finkielkraut : - Comme l'avaient annoncé Henry James et Tocqueville, la démocratie est sortie de son lit. Du principe de l'égale dignité des personnes, on a conclu naturellement que nulle hiérarchie n'était légitime, que rien n'était supérieur à rien, que toutes les pratiques se valaient, qu'aucun choix de vie n'était préférable à un autre. L'acte d'Arnaud Beltrame redonne momentanément le sens de la hauteur. La confusion nihiliste s'estompe et l'opposition apparaît flagrante entre son sacrifice et celui des djihadistes qui font don de leur vie pour tuer en devenant eux-mêmes une arme de destruction, le plus possible d'apostats ou d'infidèles. Il y a martyr et martyr.

Les attaques de Carcassonne et de Trèbes nous ont sidérés, mais pour la première fois dans l'histoire déjà fournie du terrorisme islamiste en France, l'admiration l'emporte sur l'effroi. Alors que personne n'a retenu le nom du tueur, celui du sauveur s'est inscrit dans la mémoire nationale. Ce n'est pas la fin de la guerre mais c'est déjà une victoire.

Le Figaro : Le président de la République dans son discours d'hommage a pointé l'ennemi, "l'islamisme souterrain" comme aucun ne l'avait fait avant lui. Vous reprochiez à Emmanuel Macron d'être naïf sur ce sujet. Êtes-vous rassuré?

Alain Finkielkraut : - "Si le communautarisme notamment religieux a prospéré, c'est bien sur les ruines de nos politiques économiques et sociales. La société statutaire sans perspective de mobilité a créé le désespoir social", disait naguère Emmanuel Macron. Aujourd'hui, il appelle l'ennemi par son nom et il ne transfère pas sur notre société la responsabilité de sa violence. Il semble donc revenu de l'illusion économique qui lui tenait lieu de réalisme. Espérons que cette nouvelle clairvoyance orientera son discours sur la laïcité et inspirera la politique migratoire du gouvernement.

Le Figaro : La notion d'État de droit s'impose de plus en plus comme le facteur d'une forme d'impuissance face au terrorisme. La période dans laquelle nous sommes nous oblige-t-elle à revoir notre philosophie du droit, c'est-à-dire à faire primer dans certains cas la sécurité sur nos libertés publiques?

 Alain Finkielkraut : - Nous le savons depuis Hobbes, le droit à la sûreté est le premier des droits de l'homme. Quand on est attaqué, il faut savoir se défendre et je ne vois toujours pas ce qu'a de liberticide l'application de la déchéance de nationalité aux titulaires de double passeport qui projettent de tuer des Français pour les punir d'être français.

Le Figaro : La mort de Mireille Knoll a provoqué une émotion profonde dans tout le pays. Vous étiez à la marche blanche mercredi 28 mars. Quelles leçons pouvez-vous en tirer?

Alain Finkielkraut : - Soixante-dix ans après avoir échappé à la rafle du Vél' d'Hiv', Mireille Knoll a été assassinée à coups de couteau dans son appartement parisien. Le nouvel antisémitisme prend le relais de l'ancien et finit le travail. Des Juifs d'Île-de-France déménagent massivement parce qu'ils ne sont plus en sécurité. Né quatre ans après la Seconde Guerre mondiale, je n'aurais jamais pensé pouvoir vivre ça. Je croyais les Juifs définitivement protégés par le souvenir d'Auschwitz. J'étais sûr comme Bernanos qu'Hitler avait déshonoré pour toujours l'antisémitisme. Il me faut en rabattre.

Une seule chose me console: lors de la manifestation en mémoire d'Ilan Halimi, kidnappé, torturé et sauvagement assassiné par "le gang des barbares", nous étions entre Juifs, les autres Français n'étaient pas au rendez-vous car les assassins n'avaient pas le bon profil identitaire, ils ne correspondaient pas au portrait-robot de la bête immonde et l'on craignait par-dessus tout de stigmatiser à travers eux la jeunesse en déshérence des "quartiers sensibles". Pour Mireille Knoll, les Juifs n'étaient plus seuls, le règne du déni touche peut-être à sa fin.

Le Figaro : La venue de membres du FN et de La France insoumise a perturbé la manifestation…

Alain Finkielkraut : - Le président du Crif a eu la très mauvaise idée d'interdire la manifestation aux représentants du Front national et de La France insoumise. Quand j'ai vu des jeunes gens survoltés profaner le silence du deuil en vociférant des insultes à leur endroit, j'ai éprouvé un sentiment de colère et de honte. Que voulons-nous? Que les militants et les sympathisants du Front national défilent dans les rues en criant "Mort aux Juifs" ou que Jean-Luc Mélenchon dénonce le caractère sioniste de ce rassemblement? Je combats les idées du Front national et je n'oublierais jamais les propos indignes de Mélenchon sur les prétendues accointances de Manuel Valls avec l'extrême droite israélienne, mais le député de La France insoumise a rendu dans l'Hémicycle un très bel hommage à Arnaud Beltrame et il ne revient pas aux Juifs de briser l'union républicaine contre la barbarie qui les vise.

Le Figaro : Diriez-vous qu'une forme d'antiracisme féconde l'antisémitisme qu'il voulait combattre?

Alain Finkielkraut : - La parenthèse raciste de l'antisémitisme se referme. Les antisémites du XXIe siècle se veulent antiracistes. Du fait de l'occupation par Israël de la Cisjordanie, ce n'est plus l'étoile jaune qu'ils clouent imaginairement sur l'objet de leur détestation, c'est la croix gammée. "Sionistes  = nazis", disent-ils. Ils parlent la même langue que leurs accusateurs et sont donc imperméables à la mauvaise conscience.

Le Figaro : Vous avez signé le texte des cent intellectuels contre le séparatisme islamiste, texte publié par Le Figaro. Diriez-vous que le tueur de Trèbes est l'enfant de ce séparatisme?

Alain Finkielkraut : - Le tueur habitait Ozanam, un quartier de Carcassonne, refait à neuf où les journalistes ne peuvent pas pénétrer et où les policiers venus perquisitionner ont été accueillis par des insultes et des jets de pierre. L'arbre des attentats ne doit pas dissimuler la forêt des Molenbeek qui se multiplient sur le territoire national. Élisabeth Badinter a raison: "Une seconde société s'impose insidieusement au sein de notre République, tournant le dos à celle-ci, visant explicitement le séparatisme voire la sécession." On ne peut plus fermer les yeux sur cette fracture française.

Le Figaro : Cette semaine dramatique a aussi montré une forme de sursaut. A-t-on assisté selon vous à un réveil français?

Alain Finkielkraut : - Sursaut et réveil sont les mots qui ont été prononcés sur les chaînes d'information continue le mercredi 28 mars au soir. Le lendemain sur les mêmes chaînes, il n'était question que de la bataille autour du testament de Johnny Hallyday. La passion du potin a repris ses droits comme si de rien n'était. Tout va très bien la marquise.

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