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Le chef mafieux et la ministreVenezuela : Les prisons contrôlées par la pègre chaviste

Chronique du 30 mars 2018

Après l'incendie d'un commissariat et ses 68 morts, la polémique enfle autour de la surpopulation carcérale et de la politique pénitentiaire, souligne François-Xavier Gomez dans un article intitulé Les prisons du Venezuela sous la loi des "pranes" publié par Libération. Le gouvernement du prétendu socialisme du XXIe siècle, y abandonne en effet les centres de détention à la pègre.

La colère dans le pays, après l’une des pires mutineries de son histoire.

Ce 27 mars, 68 personnes (dont deux femmes) sont mortes et 98 ont été blessées dans l’incendie d’un commissariat surpeuplé de Valencia, à deux heures de route de la capitale, Caracas. Tardivement, le procureur général Tarek William Saab a confirmé, dans la nuit du 28 au 29, le nombre de victimes. "Nous avons désigné quatre procureurs pour faire la lumière sur ce qui s’est passé", a indiqué cette figure du pouvoir chaviste sur son compte Twitter.

Les autorités n’ont pas précisé les circonstances de la tragédie, mais l’organisation Une fenêtre vers la liberté, qui défend les droits des prisonniers, assure que l’incendie est lié à une tentative d’évasion. "Les détenus ont tenté de kidnapper deux policiers puis déclenché une émeute et décidé d’incendier des matelas, en pensant qu’on leur ouvrirait alors les portes. Mais les grilles sont restées fermées", a déclaré le 29 mars à l’AFP le directeur de cette ONG, Carlos Nieto. "Certains prisonniers sont morts brûlés, d’autre par asphyxie", a-t-il ajouté.

"On lui a tiré dans la tête." Le 29 mars, des familles en quête d’information se sont agglutinées devant les portes du commissariat principal de la capitale de l’Etat de Carabobo. La veille, des heurts avaient opposé des proches des détenus et les forces de l’ordre à proximité du bâtiment. Des barrières métalliques étaient disposées devant l’une des entrées, carbonisée, de l’édifice en briques. "Hier [le 28 mars], on m’a remis le corps de mon neveu, et je suis là aujourd’hui, depuis 6 heures du matin, pour qu’on me rende sa carte d’identité afin de pouvoir l’enterrer", a déclaré Carmen Varela à l’AFP. "Il n’a pas été brûlé, on lui a tiré dans la tête. De ce qu’on peut voir, ça a été un massacre", a-t-elle dénoncé.

Le surpeuplement représente 400 % de la capacité d’accueil des prisons du Venezuela. Ceci oblige les forces de l’ordre à utiliser les commissariats comme lieux de détention de longue durée, au mépris de la loi qui stipule que la détention ne doit pas excéder 48 heures dans ces locaux. La Cour interaméricaine des droits de l’homme, qui siège à San José (Costa Rica), a exigé du Venezuela des garanties de respect de l’intégrité physique des personnes privées de liberté, et dénoncé de façon répétée la situation dans quatorze prisons du pays. Le gouvernement a assuré en 2017 que des mesures avaient été prises et que "l’État [avait] repris pacifiquement le contrôle des centres", mais sans autoriser les visites que demande la Cour.

Au Venezuela, les prisons sont dirigées par des chefs de gangs, appelés pranes (au singulier : pran). Ces détenus organisent tous les aspects de la vie carcérale, sauf (en principe) les entrées et sorties, dans un système d’autogestion par la terreur.

Quand un nouveau arrive, le pran lui attribue une place, en cellule ou en dortoir, plus ou moins confortable en fonction de ce qu’il peut payer. Le loyer doit être renouvelé chaque mois. Le pran et ses hommes de main gèrent aussi les restaurants internes. Certains ont bâti dans l’enceinte de la prison une chapelle, ou installé dans leur cellule home-cinéma et jacuzzi. Tout le trafic de drogues, d’alcool, de médicaments, de téléphones portables et d’armes est entre les mains des pranes. Quand l’un d’eux est libéré, s’il n’a pas assuré sa succession, les disputes pour occuper la place vacante sont souvent le déclencheur de mutineries.

Les médias vénézuéliens commentent abondamment depuis une dizaine d’années les frasques des pranes, utilisant les images diffusées par les taulards eux-mêmes, et dans certains cas des reportages réalisés à l’intérieur. Le pran le plus célèbre est Teófilo Rodríguez, alias «El Conejo" (le lapin). En signe d’allégeance, ses sbires se faisaient tatouer le logo du magazine américain Playboy. Condamné en 2010 à 11 ans de prison, il est enfermé dans le pénitencier de l’île Margarita, où il fait régner sa loi. Admirateur de Hugo Chavez, une fresque représente les deux hommes dans la cour de la prison.

El Conejo a des contacts de haut niveau avec les autorités, comme le prouve la photo où, sur le lit de sa coquette cellule, il enlace Iris Varela. Celle-ci n’est autre que la ministre en exercice des Prisons. Celle-ci authentifie le document en déclarant que, dans le cadre de ses attributions, elle s’est fait photographier "avec des milliers de détenus".

Libéré en 2014, après avoir purgé un tiers des 11 années de prison dont il avait écopé, El Conejo est abattu en 2016 à la sortie d’une discothèque. En hommage à leur ancien patron, les détenus d’Isla Margarita se réunissent sur le toit du bâtiment et tirent en l’air pendant cinq minutes, exhibant devant les caméras un arsenal impressionnant.

La politique pénitentiaire du pays repose sur les épaules d’Iris Varela depuis 2011, date à laquelle, après plusieurs mutineries sanglantes, Hugo Chavez créa le ministère du Service pénitentiaire. Elle démissionne en 2017 pour rejoindre l’Assemblée constituante nouvellement formée, mais reprend son portefeuille (tout en restant députée) en janvier 2018. C’est un record de longévité dans un pays où la rotation des ministres est permanente.

Varela est en outre accusée d’avoir fait libérer un autre pran, Wilma Briguera alias "Willémite", ancien espoir de la boxe condamné à 23 ans de prison pour assassinat. Explication : la ministre a accordé à l’assassin le "régime de confiance sous tutelle", pour lui permettre d’aller d’une prison à l’autre exercer sa fonction de moniteur sportif. Le régime de faveur est révoqué quand Wilmito se fait tirer dessus alors qu’il profite d’une journée de plage en famille. Transféré à la centrale de Tocoron, il est sitôt abattu, en avril 2017 : le pran en exercice voyait d’un mauvais œil l’arrivée d’un concurrent.

Depuis la prison de Sabaneta, à Maracaibo, le pran Edwin «Mocho" Soto donnait régulièrement des interviews téléphoniques à la presse, où il affirmait «collaborer à la politique d’humanisation et de réinsertion" d’Iris Varela. En 2013, sa fête d’anniversaire derrière les barreaux fit grand bruit: de nombreux invités (dont des prostituées) venaient de l’extérieur, et le reggaeton à fort volume priva de sommeil les riverains. El Mocho (le mutilé) est célèbre aussi pour les fêtes des mères qu’il parrainait : en présence des femmes et des enfants des incarcérés, il organisait une tombola riche en appareils électroménagers.

Sabaneta, où eut lieu en 1994 la plus sanglante mutinerie dans l’histoire du Venezuela, n'a été démantelée qu'en 2015. Son évacuation fut l’occasion de mettre la main sur le butin de guerre d’El Mocho : des centaines d’armes, dont un lance-missiles. Et permit la libération des animaux de son zoo personnel. Transféré à Tocoron, Edwin Soto s’est fait discret et a coupé la communication avec les journalistes. Il a tout de même été capable, l’an dernier, de faire exécuter une sœur et deux frères qu’il soupçonnait d’avoir trempé dans la mort de son propre frère.

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