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BELTRAME BRUCKNER POLONYTerrorisme islamique : Bruckner et Polony au soir de Trèbes

Chronique du 26 mars 2018

Au soir de l'attaque de Trèbes, le bilan s'est alourdi et la réflexion s'impose autant que l'action. Le chef de l'État a ainsi rendu hommage à l'héroïsme du lieutenant général Arnaud Beltrame, dans les termes suivants : "Le lieutenant-colonel A. Beltrame est tombé en héros pour mettre un terme à l’équipée meurtrière d’un terroriste djihadiste. J’adresse à sa veuve, à ses proches, à ses frères d’armes mes condoléances les plus sincères et j’appelle chaque Français à honorer sa mémoire."

Le soir même, le site du Figaro pouvait publier la réflexion de deux intellectuels français, Pascal Bruckner interrogé par Alexandre Devecchio et Natacha Polony dans une chronique intitulée "S comme sourates". On trouvera ci-dessous ces deux textes important :

1. Pascal Bruckner, philosophe et essayiste, réagit à l'attentat de Carcassonne et de Trèbes. Il y voit la persistance d'une menace islamiste sur notre territoire.

Le Figaro. – Vendredi matin, un terroriste islamiste a tué deux personnes lors d'une prise d'otages dans un supermarché de Trèbes. Plus tôt, il avait tué un homme et blessé un policier à Carcassonne…

Pascal Bruckner. - Daech n'est pas mort. C'est une grenade à fragmentation qui continue à frapper longtemps après le décès prononcé. Certes, il a perdu Raqqa et Mossoul, mais reste vivant dans le cœur et l'esprit de très nombreux radicaux. Il est possible que nous connaissions encore pendant dix ou 20 ans des attentats commis en son nom. Le fait que l'attaque se soit déroulée près de Carcassonne prouve qu'il n'y a pas une parcelle du territoire à l'abri du terrorisme. Les djihadistes ne sont pas des jacobins, ce sont des opportunistes qui tuent partout où ils le peuvent. Et même dans un supermarché de l'Aude. Leur but reste de désorganiser la société en semant la panique dans la population. L'ouvrage La Gestion de la barbarie, le "Mein Kampf" des djihadistes, publié en 2004 sur Internet, détaille cette stratégie de la terreur. Il faut aussi noter que le djihadiste a visé un boucher à l'intérieur du supermarché. Est-ce le hasard ou la volonté de frapper des infidèles qui ne mangent pas halal? On peut toujours le supposer sans en avoir la certitude.

"Les revenants sont des bombes vivantes chargées de haine qui vont essayer de faire payer aux citoyens français l'échec de leur guerre en Syrie et en Irak"

L'homme de 26 ans était franco-marocain, connu des services de police pour trafic de stupéfiants, condamné pour port d'arme.

C'est consternant. On se souvient que toute une partie de la classe politique avait hurlé quand l'État d'urgence avait été instauré par Hollande puis pérennisé par Macron en disant que c'était un sacrifice de nos libertés. Il faut croire que dans les deux cas nous ne sommes pas allés assez loin. Il est anormal et épouvantable que cet homme ait pu continuer à se promener sur le territoire alors qu'il avait été condamné et qu'il était surveillé. Il va falloir que la justice réponde de ce manquement inquiétant. Il faudra peut-être envisager un volet législatif avec notamment le rétablissement de la double peine. Au-delà de ce cas, la France ne peut pas garder sur son sol des étrangers condamnés. Cela pose aussi le problème des "revenants". Ce sont des bombes vivantes chargées de haine qui vont essayer de faire payer aux citoyens français l'échec de leur guerre en Syrie et en Irak. On ne peut pas se le permettre. À ce sujet, l'une des phrases les plus pertinentes que j'aie entendues est celle de Florence Parly, notre ministre de la Défense: «Il serait préférable qu'ils périssent sur le terrain."

Le Figaro. -Après l'assassinat de deux jeunes filles à Marseille l'année dernière, c'est le deuxième attentat majeur depuis l'élection d'Emmanuel Macron. La lutte sera-t-elle longue?

Le terrorisme islamiste n'est pas derrière nous, il reste, et pour longtemps, la menace majeure pour notre sécurité. Derrière Daech, il y a toujours al-Qaida et ses différentes nébuleuses, et Daech, telle une multinationale du crime, essaime en Afghanistan, en Indonésie, dans le Sinaï (Égypte) et dans beaucoup d'autres pays. L'islamisme ne peut pas mourir. La seule chose qui pourrait l'assécher, c'est une réforme théologique de l'islam qui tarde à venir, si elle arrive jamais. Le problème n'est pas seulement économique, politique ou militaire, il est d'abord culturel. Nous ne pouvons pas réformer l'islam à la place des musulmans. Jusqu'à ce que cette transformation éventuelle ait lieu, il faudra continuer à vivre sous la protection de la police, de l'armée. La menace terroriste restera une épée de Damoclès suspendue au-dessus de toutes les générations du XXIe siècle.

Vous avez cosigné avec une centaine d'intellectuels, il y a quelques jours, une tribune publiée par Le Figaro pour mettre en garde contre le séparatisme islamiste. Faites-vous un lien entre ce séparatisme et la violence terroriste?

Aussi bien les salafistes que les Frères musulmans ont compris que la conquête religieuse devait se faire par la prédication et le prêche plutôt que par les bombes. Cependant, le terrorisme et l'intégrisme sont des frères jumeaux qui s'épaulent et agissent par des moyens différents. Les terroristes tuent et font jurisprudence. Ils permettent aux intégristes de dire, "vous voyez si vous n'obéissez pas à nos demandes, abolition des lois sur le voile, statut séparé pour les femmes, cantines halal à l'école, vous aurez des attentats." Il y a une forme de porosité et de continuité entre les uns et les autres. Il sera aussi intéressant de voir comment des organisations comme l'UOIF (l'Union des organisations islamiques de France) et le CCIF (Comité contre l'islamophobie en France), qui dénoncent "le racisme d'État", vont réagir à cet attentat. Est-ce qu'ils vont expliquer qu'on montre l'islam du doigt? Vont-ils utiliser ce raisonnement tout à fait révisionniste qui sous-entend qu'il n'y a aucun lien entre l'islam et l'islamisme? Les terroristes se revendiquent pourtant bien de l'islam et du Coran. Il ne faut pas oublier qu'al-Azhar, qui est la "Sorbonne" de l'islam sunnite, a attendu la fin de l'année 2014 pour condamner Daech…

L'islam de France est pluriel, l'État doit résolument éviter de choisir les organisations les plus opposées aux valeurs de la République. À cet égard, j'espère que la langue de Benjamin Griveaux a fourché lorsqu'il a jugé notre tribune stigmatisante. Car nous ne confondons pas les musulmans de France avec les organisations séparatistes qui prétendent les représenter. Griveaux a peut-être mal lu la tribune. Il faudrait lui renvoyer pour qu'il comprenne que notre action et celle de son gouvernement sont parallèles, pas antagonistes.

2. S comme Souratespar Natacha Polony

La prise d'otages de Trèbes relance les mêmes polémiques qu'après chaque attentat. Contre la menace de la radicalisation, toutes les Task Force élyséennes demeureront impuissantes tant qu'elles ne seront pas articulées à un combat idéologique et à un réarmement moral du pays.

C'est une sorte de signal faible, un léger bruit de fond, qui à intervalles réguliers se transforme en fracas. Et tout à coup l'on se souvient. Nous sommes sous la menace permanente. Mais le fonctionnement médiatique en séquences hypertrophiées et frénétiques organise notre amnésie et nous incite à ne surtout pas agir, une fois l'émotion retombée. Le 1er octobre 2017, deux jeunes filles avaient été assassinées par un Tunisien en situation irrégulière à la gare Saint-Charles à Marseille. Qui se souvient de Laura et Mauranne, victimes d'un homme qui n'aurait jamais dû se trouver en liberté sur le territoire français? Aujourd'hui, les commentaires sont les mêmes, emprunts de fatalisme. On parle à nouveau "terrorisme low-cost", on s'interroge: un illuminé? Un terroriste formé? Mais avons-nous un tant soit peu progressé dans la lutte contre cette gangrène?

Le preneur d'otages de Trèbes s'est revendiqué de l'État islamique, demandant même à être reconnu comme un combattant, avant de réclamer la libération de Salah Abdeslam. Une fois de plus, le terroriste a d'abord ciblé des représentants des forces de l'ordre, des hommes incarnant l'État et la Nation. Cet homme était d'origine marocaine, déjà condamné pour délinquance. L'homme était "suivi", mais "nous pensions qu'il n'y avait pas de radicalisation", a précisé Gérard Collomb. Ce qui ouvre des polémiques sans fin. Les mêmes qu'à chaque attentat: peut-on repérer les processus de radicalisation? Contre une menace aussi diffuse, toutes les Task Force élyséennes demeureront dramatiquement impuissantes tant qu'elles ne seront pas articulées à un combat idéologique et à un réarmement moral du pays.

Salah Abdeslam, seul survivant des terroristes du 13 novembre, avait utilisé son procès belge comme une tribune. "Je constate que les musulmans sont jugés impitoyablement. Il n'y a pas de présomption d'innocence. (…) Jugez-moi, faites de moi ce que vous voulez. Je n'ai pas peur de vous, de vos alliés ou de vos associés. Je place ma confiance en Allah, mon seigneur." Les mots qu'il avait lancés à la juge avant de se murer dans le silence étaient adressés à une jeunesse musulmane chez qui il voulait susciter un réflexe victimaire. Le message, visiblement, a été entendu. Et ce d'autant plus facilement que ce même message est martelé, jour après jour, par toutes sortes d'associations et de défenseurs plus ou moins bénévoles de minorités essentialisées et transformées en damnées de la terre, opprimées par les "dominants" et les tenants d'une culture commune.

Comment, pour les autres, répondre à ce chantage permanent des intégristes selon lequel il n'y aurait de religion que littéraliste, et qu'un musulman « modéré » serait un peu moins musulman ?

Nous nous heurtons à la conjonction de plusieurs phénomènes. Les revendications identitaires soutenues par les gentils idéologues du multiculturalisme, concentré de ressentiment social et de narcissisme contemporain, arrivent à point nommé pour servir les intérêts d'un islam politique qui, lui, mène un combat de long terme: celui d'une conquête culturelle - et, dans certains quartiers, spatiale - des pays européens. Face à cela, l'immense majorité des musulmans, qui aspire à vivre sa foi dans un cadre pacifique et républicain, est prise en otage. Elle refuse à raison tout amalgame avec une idéologie mortifère, mais sans pouvoir empêcher ses enfants d'adhérer à une vision de plus en plus littéraliste de sa religion. Une étude de l'Institut Montaigne l'a montré: 28 % des musulmans, en France, estiment que la charia prévaut sur la loi de la République. Comment, pour les autres, répondre à ce chantage permanent des intégristes selon lequel il n'y aurait de religion que littéraliste, et qu'un musulman "modéré" serait un peu moins musulman?

Il appartient aux sociétés européennes d'enfin comprendre l'enjeu, et de réaffirmer leur modèle de civilisation, fait de sécularisation de la société et de valeurs d'émancipation. Mais il appartient à l'Islam d'opérer une réforme de l'ampleur de Vatican II, pour enfin nettoyer le Coran de tous les éléments qui peuvent permettre aux intégristes de se présenter comme les seuls véritables musulmans, pour enfin rendre obsolètes les sourates issues des périodes guerrières, qui prescrivent la violence et la mort, l'éradication des "mécréants". Le catholicisme n'a accepté le pluralisme, puis la laïcité, que sous les coups de boutoir des penseurs, des artistes, de tous ceux qui ont avec courage contestésa dimension totalisante. Ce qui signifie que, peu à peu, la peur a changé de camp. Elle doit le faire à nouveau. Et cela ne sera rendu possible que par le retour d'un débat intellectuel sur l'Islam, tel qu'il a longtemps existé. Sinon, toutes les fiches S du monde ne serviront à rien.

Il est sans doute regrettable que la voix du président de la République ne se soit pas fait entendre sur ces questions et que les seuls messages envoyés par lui aient été les nominations dans diverses instances des promoteurs de l'idéologie victimaire qui tend à minimiser le danger de cet islamisme du quotidien. C'est retarder d'autant le moment où tous les Français, de quelque religion que ce soit, se lèveront ensemble pour affirmer leur identité et leurs valeurs communes.

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