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les Turcs à AfrineAfrin : Le temps du nettoyage ethnique

Chronique du 22 mars 2018

Dans un entretien donné au Figaro, Kendal Nezan président de l'Institut kurde de Paris, estime qu'un minimum de devoir moral aurait dû conduire les alliés occidentaux à condamner formellement la Turquie pour son intervention à Afrine. "Malheureusement, souligne-t-il, personne n'a eu le courage d'affronter diplomatiquement le président Erdogan par peur de représailles."`

→ Vidéo à voir sur le site du Figaro : L'armée turque le 18 mars dans le centre de Afrin.

Le Figaro : – Faut-il craindre un nettoyage ethnique dans l'enclave d'Afrine ?
Kendal Nezan : – Les habitants d'Afrine se sont installés dans des conditions effroyables dans un no man's land qui n'est contrôlé ni par les Kurdes, ni par le régime syrien. Les Turcs ne les laissent pas revenir chez eux. On peut craindre une opération de nettoyage ethnique car les Turcs ont fait savoir qu'ils comptaient installer à Afrine des centaines de milliers de réfugiés syriens en Turquie, pour l'essentiel des Arabes. Erdogan parle de rendre ces territoires à leurs "véritables propriétaires". Il a fait fabriquer des statistiques selon lesquelles il y aurait une majorité arabe, 15 % de Turkmènes et 25 % de Kurdes.

S'il y a un domaine où la Turquie excelle, c'est bien celui de l'ingénierie démographique. Elle sait modifier la géographie d'un peuple comme elle l'a démontrée en 1915 avec les Assyro-Chaldéens puis avec les Kurdes, et dans les années 1980-1990 en forçant à l'exil plus de 3 millions d'entre eux. Le projet turc était connu depuis le début de la guerre en Syrie: elle voulait créer à la frontière syro-turque une zone "tampon" d'une trentaine de kilomètres de profondeur et y installer une population arabe pour couper les Kurdes de Syrie des Kurdes de Turquie, au nom de la sécurisation des frontières. Le même prétexte a été utilisé en 1915, quand la Turquie a déporté les Arméniens pour les éloigner de la Russie, soi-disant pour les mettre à l'abri. D'un siècle à l'autre, les arguments, les techniques et les modes opératoires sont identiques.

Le Figaro : – Vous dénoncez un abandon des Kurdes par les Occidentaux…
Kendal Nezan : – Malheureusement personne n'a eu le courage d'affronter diplomatiquement le président Erdogan par peur de représailles. Les Kurdes ont été sacrifiés. C'est une faute morale incommensurable, car ceux qui sont morts là-bas sont ceux que l'on célébrait, il y a quelques mois, quand ils ont libéré Raqqa et le nord de la Syrie de Daech. Ce sont eux qui ont neutralisé des milliers de djihadistes occidentaux, y compris des Français. Le devoir de loyauté, de solidarité est oublié. On est plus dans les temps où l'on parlait du sens de l'honneur, mais un minimum de devoir moral aurait dû conduire les alliés occidentaux à condamner formellement la Turquie pour son intervention. Personne ne l'a fait. On leur a donné carte blanche. Au-delà de la faute morale, c'est une erreur politique aux graves conséquences. Les combattants kurdes sont le rempart contre Daech. Mettez-vous à leur place ? Pourquoi se battre contre Daech alors qu'ils ont été abandonnés à Afrine ? L'État islamique n'est pourtant pas fini. Sur qui peuvent compter aujourd'hui les Occidentaux ? Sur la Turquie ? Sur ceux que l'on appelle par commodité les rebelles, alors que ce sont des mouvements salafistes et pour certains d'entre eux djihadistes ?

Le Figaro : – Quel jugement portez-vous sur la position de la France ?
Kendal Nezan : – La France a fait le service minimum. On compatit aux malheurs des Kurdes et en même temps on accorde le droit à la Turquie de sécuriser sa frontière qui n'est pas menacée. On ménage la chèvre et le chou, au lieu de mobiliser l'Europe et le Conseil de sécurité des Nations unies. Il y a un changement important avec les Kurdes de Syrie. Le président Hollande les avait soutenus en les recevant et en les armant, avec l'appui des forces spéciales qui opéraient en Syrie. C'étaient des alliés. Le président Macron n'a pas cette histoire et cette sensibilité. Il est intervenu auprès d'Erdogan, mais ce dernier n'entend pas les discours modérés. Le sentiment des Kurdes est que les Occidentaux ont laissé faire. La France a fait plus que les autres, mais pas assez pour prévenir cette catastrophe alors qu'elle en avait les moyens.

Le Figaro : – Les combattants kurdes pourront-ils maintenir leur contrôle sur le nord de la Syrie ?
Kendal Nezan :

Après Afrine, je crains que cela se passe de la même manière au Rojava. Tout dépendra des Américains. Il se peut qu'ils s'opposent à l'invasion turque du Rojava, mais à l'heure actuelle personne ne peut dire ce qu'ils vont faire. Le Rojava est pour les Américains l'occasion non pas d'imposer une entité kurde mais de peser sur les négociations sur l'avenir de la Syrie, car ils n'ont pas d'autres leviers. Ils ne veulent pas que les Iraniens contrôlent toute la région, et menacent gravement Israël. Les Kurdes dans ce jeu sont des alliés de circonstance.

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