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Afrin sous les bombes turquesLes Turcs à Afrin : une honte pour l'occident

Chronique du 16 mars 2018

Sous le titre "Afrin : Le prix de la trahison" Ara Toranian dénonce :
L’offensive turque qui frappe depuis plus d’un mois les Kurdes au nord de la Syrie constitue sans doute l’un des événements les plus honteux qui ne se soient jamais produits pour le monde occidental. Avoir utilisé de cette manière les YPG contre Daech pour les jeter ensuite en pâture à la soldatesque de l’État génocidaire turc, relève de la plus haute ignominie. Les dirigeants politiques des pays de l’OTAN, couchés devant Erdogan, portent la plus grande part de responsabilité dans cette véritable catastrophe morale. Quant à la voix des intellectuels et des éditorialistes indignés, elle se perd malheureusement dans le désert avec les cris de rage et de désespoir de ces combattants héroïques du Rojava écrasés par les bombardements aériens d’une des armées les mieux équipées de la région. Et pour cause : elle est l’un des fleurons de notre système d’alliance.

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Quelle désolation ! Quel spectacle affligeant que ce pseudo-combat totalement inégal et le silence qui l’accompagne à l’ère d’Internet et du satellite ! Rarement sans doute les forces dites de progrès, les démocrates, les défenseurs des droits de l’homme n’auront été autant impuissants face à une telle abjection. Et la situation est d’autant plus désolante, qu’il ne s’agit pas là seulement de s’ingérer dans un conflit étranger ou de s’indigner devant les crimes de tel ou tel dictateur contre sa population. Il s’agit d’être cohérent avec nous-même. Car nous sommes totalement impliqués dans le drame qui se joue sous nos yeux. Qui a armé les Kurdes ? Qui les a entraînés ? Qui s’en est servi ? Et pour solde de tout compte, qui les livre à leur pire ennemi ? Et quel ennemi ! Une Turquie fascisante, qui s’est construite sur le génocide des Arméniens, le cadavre des Assyro-Chaldéens et des Grecs et qui après avoir éliminé toute présence chrétienne ou presque de "son" territoire, s’en est prise aux Kurdes, aux Alévis, et aux forces progressistes turques, sans compter l’occupation de Chypre et les menaces permanentes contre ses voisins immédiats. Autant de crimes passés par pertes et profits par l’Occident, c’est-à-dire par nous, et dont les impunités successives ont nourri la série des massacres à la chaîne, jusqu’à ceux d’aujourd’hui.

Avec une telle culture de l’immunité, les dirigeants turcs, biberonnés au cynisme auraient tort de se gêner. Pour ces hypernationalistes qui se piquent à l’occasion d’islamisme, les chiens d’étrangers et d’infidèles vont encore aboyer quelques semaines, et la caravane passera, de toute manière. Elle laissera derrière elle, comme tant de fois, son lot de charniers. Et ultime victoire, ce spectacle funeste finira de détruire en nous ce qu’il reste de croyance en nos valeurs, en notre mission, en nos discours. Erdogan pourra pérorer : en même temps qu’il aura donné une leçon aux Kurdes, il aura rabattu le caquet à ceux qui se font fort de lui en donner en matière de droit de l’homme. A ces "prétentieux", ces "hypocrites", ces "lâches" qui en perdant la face devant une Turquie qui a érigé l’Honneur guerrier en vertu cardinale, perdront non seulement tout espoir de regagner quelque crédit dans cette région du monde, mais qui, pire encore, auront perdu pour longtemps, ce qui leur reste d’estime pour eux-mêmes. Une pantalonnade grotesque dont nous n’avons pas fini de nous repentir. Et de payer le prix. Car il y aura une note à régler. Et ce sont peut-être les fils des Kurdes trahis qui viendront un jour nous la présenter. Avec intérêts.

Ara Toranian

Directeur du magazine mensuel Les Nouvelles d’Arménie qu’il a fondé en 1992, Ara Toranian milite pour la reconnaissance du génocide arménien. Il préside le Comité de coordination des organisations arméniennes françaises (CCAF) avec Mourad Papazian.

Il a publié en août 2017 "Erdogan : l’extension du domaine de la peur":
La longue histoire des persécutions politiques vient d’entrer dans une nouvelle ère. Celle de la mondialisation. Certains despotes ne se contentent plus de réprimer aveuglément à domicile. Ils poussent le vice jusqu’à instrumentaliser Interpol pour étendre leur terreur au-delà de leurs propres frontières, notamment en Europe. Un dossier d’accusation bricolé par un État voyou assorti d’un mandat d’arrêt international, et le tour est joué ! N’importe quel opposant, où qu’il se trouve, se voit exposé à un risque d’interpellation, voire d’extradition.
Ce scénario cauchemardesque ne relève pas de la fiction. Deux personnalités hostiles à Erdogan, d’origine turque, mais respectivement de nationalité suédoise et allemande, sont en train d’en faire l’amère expérience. Le premier se nomme Hamza Yalcin. Ce critique des autorités turques, collaborateur de plusieurs médias de gauche, a été arrêté le 3 août à Barcelone, en vertu d’un mandat lancé par Ankara. Motif : il lui est reproché de «soutenir des organisations terroristes». Comprendre : il est contre ce régime. Hamza Yalcin se demande aujourd’hui s’il ne va pas être extradé. En attendant, il passe bien ses vacances au-delà des Pyrénées, mais dans une prison…
Son cas n’est malheureusement pas isolé. Toujours selon le même scénario, la police espagnole a procédé le 19 août à l’arrestation de l’écrivain allemand d’origine turque, Dogan Akhanli. Accusé par Ankara d’être membre d’une «organisation terroriste», il est interpelé le 19 août à Grenade, où il était allé en touriste. Remis en liberté provisoire, grâce à une intervention diplomatique de l’Allemagne, il est depuis assigné à résidence à Madrid. La chancelière Angela Merkel a certes accusé la Turquie d’avoir abusé d’Interpol dans cette affaire. À l’instar de Margot Wallstrom, chef de la diplomatie suédoise, dans celle de Hamza Yalcin. Il n’empêche que la procédure administrative mise en place prolonge à l’étranger le climat de terreur que fait régner le nouveau sultan dans son pays.
Ces deux cas, aussi graves soient-ils, n’ont cependant pas encore atteint les proportions totalement effrayantes de ce véritable kidnapping légal qu’a subi M. Alexandre Lapshin, cueilli alors qu’il était en transit à l’aéroport de Minsk, l’année dernière. Faisant l’objet d’un mandat d’arrêt de l’Azerbaïdjan pour s’être rendu (comme des dizaines de milliers de touristes) dans la République arménienne du Haut Karabagh, qui a fait sécession il y a plus de 20 ans, ce blogueur russo-israélien a été incarcéré durant deux mois par le régime biélorusse avant d’être finalement extradé à Bakou. Totalement isolé du monde, il vient d’être condamné à 3 ans de prison ferme, dans l’indifférence générale.
L’Azerbaïdjan, qui se présente comme un État frère de la Turquie, ne fait certes pas partie de l’UE. Mais les affaires qui ont actuellement cours en Espagne sont similaires et elles mettent l’Europe face à un double défi. Le premier, d’ordre juridique, a trait à ce nouveau mode de répression qui opère via des mandats d’arrêt fantaisistes dans leurs contenus, mais terriblement liberticides dans leurs effets. Il est en effet clair que les auteurs de ces procédures (en l’espèce la Turquie et l’Azerbaïdjan), ne visent qu’à propager la répression, qu’à transformer le monde en souricière pour leurs opposants et rappeler ainsi à l’ordre l’ensemble de leurs ressortissants à l’étranger. Ne convient-il pas, dès lors, d’envisager une riposte commune contre ce détournement par des régimes autoritaires de structures comme Interpol, qui ont pour mission de lutter contre la criminalité et non de s’en faire le relais ?
Le deuxième défi est relatif aux mesures à prendre face au danger croissant que représente l’un des responsables de ces agissements, en l’occurrence le très récidiviste Recep Tayyip Erdogan. Depuis son accession au pouvoir, le bilan du président turc n’a de cesse d’inquiéter. Et force est de constater que ses projets à l’export ne se limitent pas à sa sphère régionale, ni même aux «originaires» de Turquie.
Ses velléités d’élargir son emprise concerne au premier chef l’Europe dont il cherche à tout prix à forcer la porte. Les exemples abondent, depuis l’instrumentalisation de la question migratoire, jusqu’aux différentes arrestations arbitraires de citoyens européens, qui apparaîssent comme autant de prises d’otage. À cet égard, les incarcérations successives en moins d’un an de trois journalistes français (Olivier Bertrand, Mathias Depardon, Loup Bureau), visent clairement à peser sur nos autorités, qui se voient contraintes, jusqu’au plus haut niveau, d’implorer à chaque fois la clémence du despote. Idem pour la Suède ou l’Allemagne, qui comptent nombre de ressortissants emprisonnés en Turquie. Cette situation est également à mettre en rapport avec les chantages d’Erdogan sur les migrants dont il conditionne la régulation du passage à la levée des visas européens pour les citoyens turcs. On pense aussi, dans le même ordre d’idées, à ses tentatives d’impliquer les communautés turques dans ses plans de pouvoir. L’expérience en France du PEJ (Parti Egalité et Justice), organisation communautariste turque pro AKP qui s’est présentée aux dernières législatives françaises, constitue un exemple caractéristique de cette volonté. Elle s’est heureusement heurtée à l’indifférence de la communauté concernée. Mais son équivalent aux Pays-Bas, le Denk, a tout de même obtenu plusieurs députés. Et ce, sans compter sur l’ambition de l’autocrate de peser sur les prochaines élections en Allemagne, à travers des consignes adressées à ses «ressortissants» pour qu’ils fassent barrage au SPD, à la CDU et aux Verts, désignés comme «ennemis» de la Turquie !
Cette situation ubuesque n’a pourtant rien de surprenant. Voilà des décennies que les militants des droits de l’homme dénoncent la passivité internationale à l’égard du tropisme totalitaire de cet État. En vain. L’Europe, témoignant en cela d’un certain mépris pour les peuples concernés, a imperturbablement passé l’éponge sur toutes les turpitudes des régimes turcs successifs. Erdogan tire son arrogance, sa mégalomanie, de cette culture de l’impunité. Et il est vraiment à craindre, au regard de l’aggravation de la situation, que nous n’ayons pas fini d’en payer le prix.

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