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Ivan KrastevEurope : un découplage Est/Ouest ?

Chronique du 14 mars 2018

Ivan Krastev, politologue bulgare, est l'un des meilleurs spécialistes du monde postsoviétique. Auteur d'un remarquable essai, "Le Destin de l'Europe", aux éditions Premier Parallèle, il vient d'accorder un long entretien à Alexandre Devecchio pour Figarovox. Il met en garde contre un choc des cultures entre une Europe de l'Est attachée à son identité et une Europe de l'Ouest qui se veut à la fois individualiste et cosmopolite. À l'Est, sur fond de crise migratoire, se développent de nombreux mouvements eurosceptiques et souverainistes. Le politologue, "La crise migratoire a provoqué en Europe une fracture entre l'Est et l'Ouest"

Alexandre Devecchio : - Après l'euphorie des premières années de l'ouverture européenne, on assiste à une percée des mouvements "eurosceptiques" un peu partout en Europe de l'Est (Pologne, Hongrie, République tchèque, Slovaquie). Ces derniers entendent contrôler strictement leurs frontières au nom de leur souveraineté nationale. Peut-on parler de fracture entre l'Europe de l'Est et l'Europe de l'Ouest ?

Ivan Krastev : - Tout se passe comme si nous assistions à un grand retour en arrière. Le bouleversement libéral que l'Europe a connu dans les années 70 cède aujourd'hui la place à un bouleversement culturel et politique conservateur comparable. La période post-68 a été marquée par une progression des libertés individuelles et des droits des minorités. Aujourd'hui, dans un mouvement de balancier, nous assistons au retour de la primauté du politique et des "régimes majoritaires" prolifèrent aux quatre coins du monde. C'est le cas à l'Est, mais aussi à l'Ouest, avec le Brexit ou l'élection de Donald Trump aux États-Unis. Les gouvernements sont en train de retrouver leur capacité à régner mais - semble-t-il - aux dépens des libertés individuelles.

Il y a cependant une grande différence entre les conservatismes de l'Est et ceux de l'Ouest. Par exemple, le conservatisme de la Pologne et celui des Pays-Bas n'ont rien à voir. Le conservatisme occidental est imprégné malgré lui des idées de libération et d'émancipation de Mai 68.

On le voit bien dans le sens où, aujourd'hui, il serait possible sans aucun émoi aux Pays-Bas d'avoir une personne ouvertement homosexuelle à la tête d'un parti de droite ou d'extrême droite. Ce qui semble aujourd'hui rigoureusement impossible en Europe de l'Est. Malgré leur hostilité à l'islam et leur volonté de stopper l'immigration, les conservateurs de l'Ouest sont également plus ouverts à la "diversité" que ceux de l'Est. La composition ethnique des pays d'Europe de l'Ouest et de l'Est est très différente. En Autriche, un enfant sur deux a au moins un parent qui n'est pas autrichien ; 95 % des habitants de la Pologne sont polonais. En outre, n'ayant pas de passé colonial, les pays de l'Est n'éprouvent aucun sentiment de culpabilité vis-à-vis des pays d'Afrique et du Moyen-Orient. La crise migratoire a démontré avec éclat que l'Europe de l'Est envisage les valeurs cosmopolites qui sont au fondement de l'Union européenne comme une menace alors que, pour de nombreux citoyens de l'Ouest, ce sont encore ces valeurs cosmopolites qui constituent le cœur même de la nouvelle identité européenne. En résumé, les vagues migratoires ont provoqué une renationalisation de la politique et une résurrection concomitante de la ligne de partage entre l'Est et l'Ouest.

Alexandre Devecchio : Cette fracture s'observe à l'intérieur même de l'Allemagne. C'est à l'Est que le parti antimigrants AfD a fait ses meilleurs scores.

Ivan Krastev : C'est une très bonne illustration. La fin du communisme et la flopée de réformes libérales qui lui succéda ont généré parmi les peuples d'Europe centrale et de l'Est un profond sentiment d'insécurité économique. Mis en face de l'afflux de migrants, de nombreux Européens de l'Est considèrent que les espoirs qu'ils avaient placés dans une adhésion à l'Union européenne - espoirs qu'une telle adhésion soit génératrice de prospérité et mette un terme aux difficultés de leur quotidien - ont été trahis. Plus pauvres que les Européens de l'Ouest, ils ne comprennent tout simplement pas qu'on puisse attendre de leur part une solidarité humanitaire spontanée pour les réfugiés. La réaction des Européens de l'Est à la globalisation n'est d'ailleurs pas si différente de celle des Américains blancs membre de la classe ouvrière qui ont voté Trump. Ils se considèrent, de chaque côté de l'Atlantique, comme des perdants oubliés de tous. Il faut ajouter à cela le facteur de la panique démographique. Fait notable, celle-ci n'est paradoxalement pas tant liée à l'arrivée des réfugiés qu'aux conséquences du départ des personnes originaires de la région. Dans l'histoire récente de l'Europe de l'Est et de l'Europe centrale, les nations et les États ont montré une malheureuse propension à s'évider de l'intérieur. C'est le cas de l'Allemagne de l'Est. Plus de 15 % de ses habitants ont quitté la région. Les principaux bénéficiaires de la chute du mur de Berlin et de l'ouverture des frontières ont été les jeunes actifs brillants et individualistes. Émigrer à l'Ouest était vu comme le symbole d'une certaine ascension sociale. Conséquence ceux qui sont restés sont perçus et se vivent comme les perdants de l'Histoire. Le fait que les habitants d'Europe centrale exigent la fermeture des frontières de leurs pays constitue ainsi une réaction à retardement à l'hémorragie démographique qui suivit leur ouverture en 1989.

Alexandre Devecchio : La Bulgarie, dont vous êtes originaire, vient de prendre la présidence de l'Union européenne. Partage-t-elle ce sentiment mitigé concernant le bilan de l'Europe libérale ?

Ivan Krastev : Les statistiques officielles nous informent que 2,1 millions de Bulgares vivaient à l'extérieur du pays en 2011. C'est un chiffre exceptionnellement élevé pour un pays d'un peu plus de 7 millions d'habitants. L'ouverture des frontières, après la chute du mur de Berlin, fut à la fois la meilleure et la pire chose pouvant arriver à la société bulgare.

Une enquête d'opinion menée vingt-cinq ans après la chute du Mur a montré que les Bulgares considéraient l'ouverture de leurs frontières comme la réalisation la plus importante de la période postcommuniste. Mais l'émigration de masse a porté un coup spectaculaire à l'économie et à la politique de la Bulgarie. La révolution démocratique de 1989 s'est transformée en une contre-révolution démographique. Au cours des vingt-cinq dernières années, environ 10 % des Bulgares ont quitté leur pays afin de vivre et travailler ailleurs. À en croire les projections des Nations unies, la population de la Bulgarie devrait, en 2050, être inférieure de 27 % à ce qu'elle est aujourd'hui… La crainte d'une "disparition ethnique", comme l'appellent certains, y est palpable. Pour ceux qui utilisent ce genre de terme, l'arrivée des migrants vient sonner le tocsin, annoncer leur sortie définitive de l'Histoire. L'argument bien connu voulant qu'une Europe vieillissante ait besoin d'immigrés ne fait donc que renforcer un sentiment de mélancolie existentielle. Lorsque vous voyez à la télévision des villageois âgés protestant contre l'implantation de réfugiés dans leurs villages dépeuplés, où pas un seul enfant n'est né depuis des décennies, vous ne pouvez que penser avec émotion aux deux parties concernées - aux réfugiés, mais aussi à ces gens âgés, seuls, qui ont assisté à la disparition de leur monde. Y aura-t-il encore quelqu'un, dans un siècle, pour lire de la poésie bulgare ?

Alexandre Devecchio : La fracture Est-Ouest actuelle est-elle comparable à celle de la guerre froide ?

Ivan Krastev : La guerre froide était un affrontement entre deux idéologies. Aujourd'hui, ce sont deux sensibilités qui se confrontent. À l'Ouest, Mai 68 a été marqué par l'émergence de la souveraineté de l'individu. À l'Est, en revanche, le printemps de Prague ou les protestations en Pologne ont vu l'année 1968 marquée par un combat pour la souveraineté de la nation face à la présence soviétique. Ces pays de l'Est sont finalement assez nouveaux. Ils n'ont même pas un siècle. La percée de ce que j'appelle les "régimes majoritaires" dans ces pays est donc un mécanisme de défense. Ils ne se sont jamais vraiment sentis en sécurité ni fermement établis, ne serait-ce qu'en tant qu'États délimités sur une mappemonde. Un dicton reflète bien l'état d'esprit encore très présent en Europe de l'Est : "Si vous n'avez pas une place à la table, c'est que votre place est sur le menu."

Alexandre Devecchio : C'est ce qui explique le succès politique de dirigeants comme Jaroslaw Kaczynski en Pologne ou Viktor Orbán en Hongrie, pourtant jugés autoritaires par certains observateurs...

Ivan Krastev : Le paradoxe de la démocratie libérale, c'est que les citoyens sont plus libres, mais qu'ils se sentent aussi impuissants. Un élément clé de l'attrait exercé par les partis "populistes" est leur exigence d'une réelle victoire. Ils séduisent tous ceux qui considèrent que la séparation des pouvoirs, loin d'être un moyen de rendre les dirigeants comptables de leurs actes et de leurs décisions, est plutôt un alibi permettant aux élites d'éluder leurs promesses électorales. La montée en puissance de ces formations est symptomatique de l'irruption spectaculaire des majorités menacées, devenues une force capitale de la politique européenne. Les membres de ces majorités se plaignent d'avoir perdu le contrôle (réel ou imaginé) de leurs existences et s'insurgent contre ce qu'ils considèrent être une conspiration réunissant des élites à la mentalité cosmopolite et des immigrés aux mentalités tribales. Ils attaquent les idées et institutions libérales, leur reprochant d'affaiblir la volonté de la nation et d'éroder son unité.

Alexandre Devecchio : La fracture Est-Ouest n'est-elle pas, finalement, une autre version de la fracture entre les élites et le peuple ?

Ivan Krastev : Comme l'a bien montré le politologue britannique David Goodhart, les conflits opposant "ceux de n'importe où" et "ceux de quelque part", praticiens et adeptes de la globalisation et praticiens et adeptes du nativisme, sociétés ouvertes et sociétés fermées, façonnent aujourd'hui bien plus les identités politiques des électeurs qu'autrefois les identités fondées sur l'appartenance de classe.

L'exemple du Brexit est frappant : une étude a montré que ce ne sont pas nécessairement les campagnes qui ont voté majoritairement pour le Brexit, mais simplement les petites villes qui ont un mauvais système de transports publics ! Autre exemple : de nombreuses cartes électorales dessinées après la victoire de Trump aux dernières présidentielles américaines montrent très bien que, si les régions acquises à Trump correspondent à peu près à 85 % du territoire total des États-Unis, les régions acquises à Clinton représentent en gros 54 % de la population américaine. Si nous imaginons que ces régions constituent deux pays différents, nous notons que le "pays de Clinton", composé des régions côtières et d'îles urbaines, évoque l'Angleterre du XIXe siècle, tandis que le "pays de Trump" ressemble bien plus aux grandes étendues de l'Eurasie régentées par la Russie et l'Allemagne. Le combat politique qui a opposé Clinton et Trump fut un combat entre dimension maritime et dimension terrestre, entre des personnes pensant en termes d'espace et des personnes pensant en termes de lieux.

Alexandre Devecchio : Vous avez comparé la crise migratoire au 11 septembre. Pourquoi ?

Ivan Krastev : Si j'ai parlé de "11 septembre de l'Union européenne" au sujet de la crise migratoire, c'est parce que ce jour de 2001, l'Amérique a découvert sa vulnérabilité. Comme le 11 septembre la crise des réfugiés a fondamentalement changé la donne. On ne saurait seulement l'expliquer par l'afflux de réfugiés ou de travailleurs immigrés. Crise authentiquement paneuropéenne, elle remet en cause le modèle politique, économique et social de l'Europe qui se découvre à son tour vulnérable.

Alexandre Devecchio : Vous avez vécu l'effondrement de l'Union soviétique. La situation vous semble-t-elle comparable ?

Ivan Krastev : Ce que l'on peut dire c'est ce que l'on sait aujourd'hui de l'effondrement des organisations politiques de grande ampleur. Elles s'effondrent de la même manière qu'une entreprise qui fait faillite : de façon d'abord soudaine puis très rapide. Il faut aussi comprendre que l'effondrement de telles organisations politiques est généralement la conséquence d'une succession d'évènement malheureux, d'accidents, qui en d'autres circonstances auraient pu être considérés comme mineurs, et n'ont le fruit d'une volonté politique concertée.

Comme l'avance l'historienne Mary Elise Sarotte dans son ouvrage intitulé The Collapse (l'effondrement), "l'ouverture effective du mur de Berlin la nuit du 9 novembre 1989 ne fut pas le résultat d'une décision des dirigeants est-allemands, ni d'un accord conclu avec le gouvernement ouest-allemand… L'ouverture du Mur fut un exemple spectaculaire d'événement-surprise, un moment où les structures politiques, de façon tout à fait inattendue, s'écroulèrent, au sens littéral comme au sens figuré du terme". L'Histoire nous a aussi appris qu'un grand projet politique ne s'effondre jamais à cause de ce qui se passe en périphérie, mais toujours en fonction du cœur de l'organisation et de son centre.

Ce n'est pas parce que la Grande-Bretagne quitte l'Union européenne que celle-ci risque de s'effondrer mais cela serait une tout autre histoire si c'était au tour de l'Allemagne ou de la France d'avoir des doutes.

De ce point de vue, il faut noter un point qui devrait faire réfléchir en France : l'Union soviétique s'est effondrée non pas par le départ soudain des pays satellites, mais bien par le désir de la Fédération russe de former une plus parfaite union, une union plus homogène avec l'Ukraine qui leur ressemblait et la Biélorussie. Et ce faisant, l'URSS a négligé leurs autres satellites desquels elle se sentait in fine assez étrangère et culturellement éloignée. Et c'est à rapprocher de ce que semble être l'erreur commise par la France aujourd'hui. Vu de l'extérieur, on a en effet parfois l'impression que Paris et les décideurs français sont bien mal à l'aise avec tous les pays de l'Est et se satisferaient très bien d'une Europe étant celle de Maastricht de 1991 et 1992, d'une zone euro resserrée où les affinités culturelles seraient plus fortes. Or, l'histoire montre bien que lorsqu'un processus de désintégration est engagé, nul ne peut être certain qu'il puisse être totalement contrôlé. Si on essayait de réduire l'Union européenne à la zone euro, en écartant les pays les plus à l'est, la force imprévisible de l'idée de désintégration pourrait très bien finir par se répandre également au cœur de l'Union européenne historique.

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