logo ihs

djihadistes marocainsDjihadistes : un patrimoine de haine intact

Chronique du 2 mars

Louis Gautier est, depuis 2014, secrétaire général de la défense et de la sécurité nationale. Il était interrogé le 27 février, pour Le Figaro par Isabelle Lasserre, grand reporter au service étranger du journal. Ayant géré en direct les principales crises de ces dernières années, il analyse ainsi la menace terroriste après la défaite de Daech :

Isabelle Lasserre  : Quelles sont les conséquences du recul de Daech au Levant pour la France ?

Louis Gautier  : — Ce n'est pas un recul, c'est une défaite. Le projet de Daech, qui consistait à installer un califat islamiste sur un vaste territoire au nord de l'Irak et en Syrie, a vécu. Si nous n'avions pas agi, nous aurions laissé se développer un monstre. Après avoir fait main basse sur des gisements pétroliers en Irak, Daech disposait de moyens financiers considérables. Sa capacité à se projeter en faisait une organisation terriblement dangereuse. Par ailleurs, ses succès militaires initiaux exerçaient une attraction magnétique, comme en attestent les 20 000 combattants étrangers, dont 1300 Français, qui ont rejoint ses rangs. Il fallait détruire, sur place, cette puissance maléfique, propageant la mort et la haine autour d'elle.

Isabelle Lasserre  : Sa défaite n'annonce pas pour autant la fin du djihadisme dans la région…

Louis Gautier  : — Non, bien sûr. Si la stratégie de Daech a échoué, celle d'al-Qaida, qui consiste à adouber des groupes terroristes à travers le monde, fonctionne encore très bien. Devant sa défaite annoncée, Daech a également changé de méthode. Aujourd'hui retranchée dans la moyenne vallée de l'Euphrate, elle procède désormais à des actions de guérilla et à des attentats sporadiques.

Isabelle Lasserre  : En Irak et aussi ailleurs, non ?

Louis Gautier  : — Nous avons réussi à éviter que la Libye devienne un nouveau sanctuaire de Daech. L'organisation est également présente dans le Sinaï égyptien ou au Mali avec le groupe État islamique dans le Grand Sahara. Par ailleurs, elle a déjà essaimé en Asie : en Afghanistan, au Bangladesh, aux Philippines, en Malaisie… Al-Qaida avait accordé des franchises - Aqmi (al-Qaida au Maghreb islamique), Aqpa (al-Qaida dans la Péninsule arabique). Daech l'imite aujourd'hui.

Le retour de djihadistes vers le Maghreb et l'Europe constitue un autre sujet de préoccupation pour notre sécurité. Daech fait toujours peser sur la France le risque d'une menace projetée de l'extérieur et celui d'une menace endogène, pas forcément structurée mais non moins redoutable. Il existe une porosité entre ces deux types de menace, à travers des réseaux de radicalisation et de possibles cellules dormantes.

Isabelle Lasserre  : Jusqu'à quel point cette menace endogène peut-elle profiter de l'échec au Levant ?

Louis Gautier  : — Les idéologues de Daech ont perdu leur assurance. Leur discours désormais est celui de vaincus. Techniquement, ils n'ont plus les mêmes moyens financiers et les mêmes relais pour attirer de nouvelles recrues. Depuis la prise de Mossoul et de Raqqa, leur propagande est en berne. Mais leur extrémisme continue à travailler nos sociétés. L'organisation a utilisé divers moyens asymétriques pour gagner des combats et frapper les esprits : multiplication des attentats, recours aux drones, tentative de militariser des engins chimiques… Surtout, joignant à la violence physique la violence psychologique, elle a cherché à produire un effet de sidération. La graduation dans l'horreur vise à saper notre paix civile : attaque à la kalachnikov, kamikazes, voiture-bélier, femmes mercenaires et peut-être demain enfants terroristes. Les terroristes de Daech ont pris nos sociétés à contre-pied, infligeant un démenti cinglant aux théoriciens d'une mondialisation heureuse. Les milliers de djihadistes survivants gardent un patrimoine de haine et un fanatisme intact. Ces soldats d'une cause perdue d'avance peuvent-ils revenir en arrière, seront-ils un jour récupérables ?

Isabelle Lasserre  : Comment expliquez-vous le fait qu'il n'y a pas eu d'attentats en France depuis longtemps ?

Louis Gautier  : — L'attentat de Nice en juillet 2016 n'est pas si lointain et une vague d'attentats a touché l'Europe, de Manchester à Barcelone, en 2017. En France, depuis 2015, nous avons considérablement revu et renforcé les dispositifs de protection et de prévention. Sur le plan interministériel, le SGDSN a coordonné cet effort dont l'expression la plus connue est Vigipirate. Des moyens supplémentaires ont été accordés à la police et aux services de renseignements. La surveillance des réseaux radicalisés et la lutte contre la propagande djihadiste ont porté leurs fruits, quand on regarde le nombre d'entreprises terroristes avortées ou déjouées par nos services, en particulier la DGSI. Chaque année, en effet, entre dix et vingt projets conspiratifs plus ou moins élaborés ont été démantelés en France (deux projets d'attentats ont été déjoués depuis le 1er janvier, a annoncé dimanche le ministre de l'Intérieur, Gérard Collomb, NDLR). Cela dit, nous ne sommes pas au bout de nos peines. Il va falloir surtout inscrire les efforts dans la durée, ne pas relâcher notre vigilance en ce qui concerne le phénomène de radicalisation ou la surveillance, une fois leur peine purgée, des individus condamnés pour s'être rendus en Irak ou en Syrie.

Isabelle Lasserre  : La France est-elle toujours la cible principale des terroristes ?

Louis Gautier  : — Elle a été, c'est un fait, la première ciblée à partir de 2014. Mais les attentats qui depuis ont frappé l'Europe prouvent que les terroristes agissent de façon opportuniste et indiscriminée. Les États-Unis pensaient être à l'abri : ils ont été visés, en décembre 2015, à San Bernardino. Dès 2015, je disais aux Américains, aux Britanniques comme à mes autres collègues européens qu'il ne fallait pas s'arrêter à des explications simplistes, comme le passé colonial de la France, son engagement militaire au Mali ou notre conception de la laïcité. Tous nous étions susceptibles d'être frappés un jour. L'intensification de la coopération européenne doit se poursuivre, progresser dans le sens d'une Union de la sécurité.

Isabelle Lasserre  : La fin de Daech permettra-t-elle à la France de revenir sur le dossier diplomatique syrien ?

Louis Gautier  : — La partie est de toute façon très difficile pour la France et la coalition, car elle dépend de très nombreux acteurs - Turquie, Iran, Arabie saoudite, Russie, Israël – dont les agendas militaires et diplomatiques divergent. Pour nous, la lutte contre Daech était l'unique objectif de notre engagement en Syrie. Pour d'autres, elle n'était qu'un prétexte pour revenir dans le jeu régional. La France, membre permanent du Conseil de sécurité de l'ONU, essaie de rechercher une solution politique pour la Syrie, accablée par sept ans de guerre et confrontée au risque d'une catastrophe humanitaire.

Isabelle Lasserre  : Tirez-vous d'autres leçons de la victoire de la coalition ?

Louis Gautier  : — La société française a démontré une grande sagesse et sa résilience face au choc. Après chaque attentat – Charlie Hebdo, Saint-Quentin-Fallavier, le Bataclan, Saint-Étienne-du-Rouvray, Nice -, je me suis demandé si cette ligne de résistance allait céder. Mais les Français ont fait preuve de discernement. Le pays a été fort dans l'épreuve. La France a serré les rangs derrière sa police et son armée. Le consensus forgé sur la défense nationale sous la Ve République a joué à plein dans la lutte contre-terroriste, sur les théâtres de conflit comme sur notre territoire. Ce capital national de confiance, il faut le préserver.

→  Chronique précédenteChronique suivante →  Recevoir nos mises à jour – →  Contribuer au débat
→   Revenir au fil de nos chroniques
   →  Recevoir nos mises à jour

Tweet