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kurdistanKurdes de Syrie : la France doit les soutenir

Chronique du 16 février

Dans le Figaro du 15 février, Pascal Bruckner a publié la tribune ci-dessous. Intitulée "La France doit soutenir les Kurdes de Syrie", elle a été rédigée en commun par Stéphane Breton, Pascal Bruckner, Gérard Chaliand, Patrice Franceschi, Bernard Kouchner et Sophie Mousset. Nous en partageons clairement le contenu (*), et ceux de nos amis qui seront parisiens ce jour-là, assisteront à la conférence de soutien du 19 février qu'ils organisent.

L'invasion, par la Turquie, de la région kurde d'Afrine, dans le nord de la Syrie, appelle une réaction de la diplomatie française, plaident en effet les auteurs :

Le 21 janvier 2018, l'armée turque appuyée par des groupes djihadistes bien connus pour leurs crimes de guerre et leur ancienne allégeance à Daech a lancé une invasion nommée "Rameau d'olivier" contre la région kurde d'Afrine.

Limitrophe de la Turquie, située au nord-ouest de la Syrie, Afrine est une enclave de peuplement kurde très ancien d'une soixantaine de kilomètres de long, séparée du reste des Kurdes de Syrie par l'armée turque et les milices islamistes. C'est en raison de son isolement que la Turquie se jette d'abord sur elle, voulant peut-être régler le "problème kurde" comme elle a jadis réglé le "problème arménien". Elle prétend que la présence immémoriale des Kurdes menace son intégrité territoriale. Elle justifie l'invasion qu'elle vient de lancer contre ceux qu'elle appelle des "terroristes" - alors qu'ils se sont battus avec une détermination exemplaire contre les terroristes islamistes - par des considérations relatives à sa sécurité. La Turquie a parfaitement raison de vouloir défendre ses frontières, mais celles-ci n'ont jamais été menacées par les Kurdes de Syrie. Le régime turc inspiré des Frères musulmans craint moins les islamistes, auxquels il n'a cessé d'apporter de l'aide, qu'il ne déteste les Kurdes, nos alliés dans la guerre contre le terrorisme. La France perdrait les acquis de trois ans d'engagement dans la région si elle laissait l'invasion turco-islamiste réussir. Plusieurs raisons devraient l'en empêcher.

Les Kurdes de Syrie sont nos amis. Les abandonner après nous être battus avec eux contre les islamistes serait une faute morale impardonnable. Elle contredirait tout ce que la France représente. Nous le paierions un jour au prix fort. Il y a trois ans, lorsque le président de l'époque avait reçu les Kurdes de Syrie à l'Élysée après leur victoire à Kobané pour leur exprimer le soutien de la France, cela avait été très bien perçu par l'opinion. Les Français savent qui sont leurs alliés dans la guerre de Syrie et que l'enjeu n'est pas seulement local mais concerne aussi leur pays. Les Kurdes de Syrie sont aussi les vainqueurs des islamistes qui ont causé chez nous les pires attentats de notre histoire. La capitale de Daech en Syrie, d'où ces attentats avaient été lancés, a été prise par les Kurdes en octobre 2017.

Que se passera-t-il demain si on laisse les djihadistes gagner cette manche ?

Maintenant que les combats font rage à Afrine, les Kurdes doivent dégarnir leur front contre Daech et cela n'est pas à notre avantage. L'invasion turque a des conséquences négatives sur la lutte contre le terrorisme et joue contre les intérêts occidentaux - auxquels la Turquie, pourtant membre de l'Otan, ne prête guère attention. Que se passera-t-il demain si on laisse les djihadistes gagner cette manche ? Les exactions turco-islamistes à Afrine ne laissent présager rien de bon. Lorsque les jeunes combattantes kurdes au courage admirable sont capturées par les djihadistes, elles sont torturées, éventrées et leurs seins tranchés. Une telle barbarie est insoutenable. Nous serions comptables devant l'Histoire si nous laissions continuer cela.

Les Kurdes sont en outre nos seuls alliés dans la région et ont montré leur efficacité sur le terrain. Si nous les abandonnons, il n'y aura plus personne sur place pour nous aider à contenir toute nouvelle éruption terroriste dirigée contre nous.

L'invasion turco-islamiste va créer de surcroît de nouvelles tensions avec les réfugiés. Des dizaines de milliers de gens vont tenter d'échapper à la guerre. La Turquie prétend nous protéger d'un afflux de migrants en échange de notre silence, mais elle fait tout pour que leur nombre augmente. Enfin, les Kurdes de Syrie sont en train de bâtir une société démocratique respectueuse de pluralisme ethnique et confessionnel et de l'égalité entre les hommes et les femmes. Cela aura une influence profonde dans une région déchirée par la tyrannie. Notre pays devrait encourager ces efforts qui s'inspirent des valeurs politiques et de la liberté qu'il a toujours défendues.

La France s'honorerait de demander un cessez-le-feu à Afrine et le retrait de l'armée d'invasion. Elle doit le faire pour défendre ses intérêts et la paix dans la région.

En savoir plus :
→   Lire notre chronique du 13.2.18 Les Kurdes trahis par les Occidentaux
→   Lire notre chronique du 27.7.17 Turquie : au procès de Cumhurriyet
→   Lire notre chronique du 4.7.17 Vers un Kurdistan enfin indépendant ?
→   Lire notre chronique du 14.3.17 Si personne ne bouge, nul ne sait où Erdogan s'arrêtera
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