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Pierre Rigoulot La véritable performance olympique de Kim Jong-un*

par Pierre Rigoulot

Chronique du 12 février 2018

Dormez, braves gens. Il n'y a pas eu d'essais nucléaires nord-coréens. Une vingtaine de missiles, dont certains capables de franchir le Pacifique, n'ont pas été tirés. Kim Jong-un n'a pas déclaré que les "salauds d'Américains" allaient "payer pour leurs crimes", que "le Japon allait être coulé" et Séoul "noyé dans un océan de flammes".

C'est juste un mauvais rêve. La preuve : nous nous réveillons et observons les manifestations d'une entente presque parfaite entre la Corée du Nord et la Corée du Sud à l'occasion des Jeux olympiques d'hiver qui s'ouvrent aujourd'hui en Corée du Sud. La délégation coréenne défilera sous un drapeau unique. L'équipe féminine de hockey sur glace sera composée de sportives des deux pays. Quelques centaines d'officiels et de sportifs nord-coréens assisteront aux Jeux de Pyeongchang. Les représentants des deux Corées vont discuter de l'avenir, de coopération et de détente. Ils se feront photographier avec le sourire et se serreront ostensiblement la main…

Est-ce le premier revirement du régime nord-coréen ? Nullement. Le Nord avait déjà signé un accord avec le Sud, le 13 décembre 1991, qui annonçait un avenir radieux et fraternel. Mauvaise pioche : un premier essai balistique eut lieu en mai 1993. Le dirigeant du Nord (Kim Jong-il) et le président élu du Sud (Kim Dae-jung) s'étaient ensuite rencontrés en juin 2000 sous les auspices de la "sunshine policy", la politique de la main tendue. Les délégations des deux pays avaient défilé ensemble lors de l'ouverture des Jeux olympiques de Sidney en 2000, d'Athènes en 2004 et aux Jeux olympiques d'hiver de Turin en 2006. L'année du premier essai nucléaire nord-coréen. Un an et demi plus tard, c'était au tour du nouveau président de Corée du Sud, Roh Moo-hyun, de se rendre à Pyongyang. Après quelques envolées lyriques, le climat se tendit à nouveau.

Les relations du Nord avec le monde extérieur, en particulier avec États-Unis et Corée du Sud, sont en dents de scie. Aux temps de tension et d'affrontement succèdent ceux de calme et d'ouverture. Dans ses bons jours, Pyongyang a pour objectif d'obtenir une aide financière, alimentaire ou sanitaire pour atténuer les séquelles humaines de ses choix en faveur du nucléaire militaire. Jusqu'ici, ce régime a toujours trouvé, en Corée du Sud ou ailleurs, des institutions ou des individus prêts à l'aider, et qui espèrent ainsi l'apaiser.

Telle est la fonction des "ouvertures" et des "périodes de rapprochement": endormir la vigilance des démocraties, sans cesser de se renforcer militairement. Et, en outre, dans la conjoncture actuelle, alléger les sanctions qui pèsent sur la Corée du Nord et diviser son voisin du Sud et son allié américain.

On a connu cette alternance de la part d'autres régimes totalitaires. Pourquoi en irait-il autrement cette fois-ci ? La Corée du Nord a-t-elle renoncé à son armement nucléaire ? À ses camps de prisonniers ? À ses exécutions capitales en public ? Sa propagande abêtissante s'est-elle tue ? Le culte de la personnalité qui entoure son dirigeant a-t-il cessé ? La Corée du Nord permet-elle à ses citoyens de se déplacer à l'intérieur de leur pays sans demander l'autorisation de la police et de voyager à l'étranger ? Autorise-t-elle une presse d'opposition ? La liberté de croyance, d'opinion ou de religion ? Des élections libres ? Non, naturellement.

La population de la Corée du Nord reste divisée par le régime en trois catégories : ceux qui ne sont pas fiables, les incertains et ceux acquis au pouvoir, qui seuls ont le droit d'habiter dans la capitale et d'assurer aux rares voyageurs occidentaux que tout va très bien et que le pays est en pleine transformation.

Tous les États totalitaires adorent exhiber leurs sportifs lors des JO. Mais pendant ce temps, en Corée du Nord, les tortures continueront et les scientifiques peaufineront leurs missiles nucléaires

Ils défileront donc ensemble, les sportifs coréens, sous les auspices de l'olympisme et de ses valeurs, dont le monde a en effet tant besoin. Mais la Corée du Nord est aussi conforme à ces valeurs de paix et de tolérance que pouvait l'être l'Allemagne nazie en 1936. Elle sera pourtant applaudie aux Jeux olympiques. Ses athlètes, ses pom-pom girls, ses officiels, ses policiers, ses espions vont pouvoir montrer au monde – tous frais payés par le naïf gouvernement sud-coréen – qu'ils viennent d'un pays comme les autres, d'un État respectable. Tous les États totalitaires adorent exhiber leurs sportifs lors des Jeux olympiques.

Séoul n'a rien demandé en échange de cette concession. Même pas que la population du Nord soit informée précisément du déroulement des JO.

Pendant les Jeux, les tortures continueront, les camps de prisonniers resteront clos, les enfants auront toujours faim, les conditions sanitaires seront toujours aussi lamentables - ça coûte cher, un missile - et les scientifiques, dans leurs complexes souterrains, peaufineront sans relâche leurs missiles nucléaires. Car Kim Jong-un ne va pas s'arrêter là - à moins qu'on l'en empêche. Le 12 décembre 2017, il annonçait que son pays allait devenir "la plus grande puissance nucléaire et militaire du monde".

Elle est là, sa véritable performance olympique. Dormez, braves gens.

*Cette tribune est parue dans l'édition du "Figaro" du 9 février 2018. Pierre Rigoulot a publié Corée du Nord. État voyou ed. Buchet/Chastel, 2007.
Il a également collaboré à l'ouvrage collectif Le Livre noir du communisme ed. Robert Laffont, 1997, qui fit événement.
L'Institut d'histoire sociale publie une revue trimestrielle, "Histoire et liberté".

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