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tariq ramadanIslamisme : la chute d'une idole

En ligne le2 février 2018

Le 31 janvier, l'idéologue islamiste Tariq Ramadan, petit-fils du fondateur des Frères musulmans accusé de viol par deux femmes en France et d'abus sexuel sur des mineures en Suisse, a été placé en garde à vue par les enquêteurs de la police judiciaire parisienne dans le cadre de l'enquête préliminaire ouverte à Paris des chefs de "viol, agression sexuelle, violences et menaces de mort" à l’endroit de deux femmes qui l’accusent de les avoir violées en 2009 et en 2012. Parmi ces deux femmes, Henda Ayari, ancienne salafiste devenue militante féministe et laïque.

Dans Libération Bernadette Sauvaget estime son leadership irrémédiablement compromis :

Mis en cause depuis fin octobre par deux plaintes pour viol et placé en garde à vue mercredi, le théologien suisse aura, quoi qu'il arrive, du mal à redorer son blason auprès de la communauté musulmane.

Cette garde à vue était attendue. Depuis mercredi matin, le théologien et prédicateur musulman Tariq Ramadan est entendu dans les locaux de la police judiciaire à Paris. C’est la suite logique de l’enquête préliminaire d’envergure lancée fin octobre à la suite des deux plaintes pour viol à l’encontre de cette figure incontournable de l’islam francophone. L’affaire qui a éclaté dans la foulée du mouvement "Balance ton porc" a ébranlé les milieux musulmans.

De fait, quoi qu’il advienne des suites judiciaires, Ramadan a d’ores et déjà perdu de son aura. "Son avenir comme leader communautaire est très compromis", estime Omero Marongiu-Perria, sociologue de l’ethnicité et des religions. Le doute s’est installé, rendant infréquentable – au moins pour une très longue période – le leader islamique. "Je ne vois aucun responsable musulman qui pourrait aujourd’hui l’inviter dans sa mosquée", souligne Saïd Branine, responsable du site communautaire Oumma.com.

Une double vie dévastatrice Organisées par sa garde rapprochée, les tentatives de contre-feu (un "complot sioniste international" évoqué pour décrédibiliser la première plaignante, Henda Ayari) n’ont guère fonctionné. Pas même parmi les plus grands supporters du prédicateur. Racontées par d’anciennes relations, les frasques extraconjugales de Ramadan ont, en revanche, provoqué un tremblement de terre dans les milieux musulmans. Davantage sans doute que les accusations de viol pour lesquelles nombre de responsables musulmans attendent un éventuel procès (selon les suites judiciaires qui seront données à l’affaire) avant de se prononcer.

En contradiction totale avec la stricte et rigoureuse morale islamique, la double vie de Ramadan, connue jusqu’alors de quelques cercles, a "démonétisé" le théologien. C’est l’un des effets collatéraux majeurs des deux plaintes pour viol. "Tariq Ramadan a fondé sa carrière sur une entreprise politique et religieuse, analyse le politologue Haoues Seniguer, spécialiste de l’islam et du radicalisme religieux. C’est son gagne-pain. Il est en train de montrer qu’il est une sorte de Dr Jekyll et Mr Hyde."

Dans les réseaux fréristes qui le conviaient très régulièrement en France, l’effet a été dévastateur. C’est même un coup très dur pour Musulmans de France (l’ex-UOIF, la branche française de la confrérie). Murée dans un silence total, l’organisation, selon des sources internes, est accablée. "Ramadan était le pivot central de leur grand rassemblement annuel au Bourget", explique Haoues Seniguer. Mais pas seulement. "Tariq était une sorte de modèle, reconnaît l’un des dirigeants de Musulmans de France. Nous devons réfléchir à notre discours vis-à-vis de nos jeunes." L’ex-UOIF a été beaucoup sollicitée, à l’automne, par son réseau local, des associations et des lieux de culte (environ 200) qui se situent dans son orbite, tous ébranlés par les révélations.

L’organisation était-elle déjà au courant de la double vie du prédicateur ? Plusieurs dirigeants le démentent formellement à Libération. Mais des cercles proches de Majda Bernoussi, une ex-maîtresse de Ramadan, la première à avoir raconté publiquement ses aventures extraconjugales, affirment le contraire. Elle aurait prévenu, dès 2012, le président de l’organisation.

Cartes redistribuées Une certitude : la fin politique très probable de Ramadan rebat les cartes. "C’est un gros coup pour l’islam politique en Europe", soutient un expert de la question. "A l’international, Tariq Ramadan a incarné l’islam européen", acquiesce Bernard Godard, l’un des meilleurs spécialistes de l’islam hexagonal. Installé à Londres depuis le milieu des années 2000 et donnant des cours à Oxford jusqu’à récente suspension, Tariq Ramadan s’est rêvé un destin international. Sans vraiment y parvenir. Moins présent dans l’Hexagone depuis une dizaine d’années, il continuait quand même de donner régulièrement des conférences (au moins une à deux fois par mois) et de polariser autour de sa personne les débats sur l’islam. "Il commençait à être usé, à avoir du plomb dans l’aile", estime cependant Bernard Godard.

Depuis 2016, Ramadan tentait un retour remarqué (et presque réussi) sur la scène musulmane hexagonale. Il avait créé le buzz en annonçant qu’il allait demander la nationalité française, un dossier qui s’est depuis enlisé. Et avec son vieux compère Yamin Makri, son plus fidèle lieutenant depuis plus de vingt ans et basé à Lyon, Ramadan a créé en septembre 2016 un institut de formation qui l’amenait au moins une fois par mois en région parisienne, drainant autour de lui encore de nombreux jeunes.

Pendant une quinzaine d’années, Tariq Ramadan a joué un rôle central dans la réislamisation des générations issues de l’immigration, développant un discours sur la citoyenneté, plaidant pour une adaptation de l’islam au contexte européen, se situant à mi-chemin entre le politique et le religieux. Bernard Godard : "Sa principale réussite a été, dans les années 1990, l’éveil au militantisme des deuxième et troisième générations." Ses détracteurs l’ont d’ailleurs toujours suspecté de promouvoir, en réalité, un projet de conquête politique, à la manière des Frères musulmans.

Plusieurs "héritiers" La disparition politique de Ramadan met surtout au jour un problème de leardership au sein des milieux musulmans. "Il y a beaucoup de prétendants à la succession mais cela ne fait pas une relève", pointe Haoues Seniguer. Figure hybride, le prédicateur a manifestement "collé" à une certaine époque. "Il s’est toujours gardé d’aborder de front les questions théologiques", remarque Bernard Godard. S’il y a un "héritage Ramadan", il devrait se partager entre plusieurs héritiers.

Du côté religieux, le recteur de la grande mosquée de Bordeaux, Tareq Oubrou, incarnant l’aile libérale de la mouvance frériste, est devenue une autorité. Discret de nature, rétif à la médiatisation, il s’est toujours refusé à endosser un rôle qui le propulserait sur le devant de la scène malgré le soutien des gouvernements successifs. Sur le terrain proprement politique, l’ex-directeur exécutif et porte-parole du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), Marwan Muhammad, a acquis un vrai prestige. Même s’il est très clivant et polémique… Il a annoncé discrètement, fin octobre, son départ du CCIF, laissant planer des incertitudes quant à son avenir. Quoi qu’il en soit, Muhammad demeure très actif sur les réseaux sociaux.

Quelques autres jeunes imams commencent à se tailler une certaine réputation, comme, en région parisienne, Mohammed Bajrafil. Mais personne n’apparaît en mesure de reprendre le flambeau d’un Tariq Ramadan qui fut omniprésent.

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