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Staline et JegovRussie : Touche pas à mon Staline

Occultation des crimes staliniens et nouvelle guerre froide
En ligne le 26 janvier 2018

Dans un reportage publié par Le Figaro du 25 janvier Pierre Avril envoyé spécial à Petrozavodsk souligne à nouveau que "Poutine pourchasse ceux qui dénoncent les crimes staliniens" :

Dans une forêt de la région russe de Carélie, proche de la Finlande, 1 500 victimes de la terreur stalinienne enterrées à la hâte étaient ces dernières années honorées. Mais, constate-t-il, "la Russie de Poutine combat aujourd'hui ces commémorations et poursuit ceux qui s'opposent à sa réécriture de l'histoire."

C'est une forêt paisible, dont la route avoisinante perturbe à peine le silence. Des croix plantées çà et là, orthodoxes et catholiques confondues, des défunts de confession juive ou musulmane, des Russes, des Polonais, des Finlandais, des Ukrainiens : mille cinq cents victimes de la terreur stalinienne, fusillées entre août 1937 et novembre 1938, reposent pêle-mêle, sous terre. Leurs noms ont été placardés au hasard des innombrables fosses qui parsèment la forêt, le signe distinctif qu'ici la terre et la neige se sont affaissées sous le poids des cadavres. En Carélie, dans cette région russe proche de la Finlande, chaque automne, depuis 19 ans, le site de Krasny Bor, "la pinède rouge", accueillait les édiles locaux et les défenseurs des droits de l'homme, tous unis dans la mémoire des victimes du tyran soviétique. Depuis un an, l'œcuménisme de la mémoire a laissé place à la discorde et à la peur.

Le 30 octobre, jour officiel de commémoration, après les mots d'usages prononcés d'un ton monocorde par un haut fonctionnaire local, une députée de la Douma, Valentina Pivnenko, a provoqué la stupeur dans l'assistance en associant dans une même prière les victimes et leurs bourreaux. "Je veux dire pardon à ceux qui gisent sur cette terre et à ceux qui ont dû appliquer les ordres", a déclaré la parlementaire. Lorsqu'Arto Rino, le petit-fils d'un Finlandais de Carélie, exécuté en 1938 pour "sabotage" et espionnage au profit de la Finlande, a voulu prendre la parole, les apparatchiks locaux la lui ont refusée. "J'ai compris qu'ils avaient reçu des ordres de plus haut", se rappelle-il. Avec un groupe d'activistes, le musicien de Petrozavodsk a alors improvisé, à l'écart, une cérémonie concurrente où, loin des discours officiels, les identités des 1 500 victimes ont été égrenées.

Ce jour-là, il est un nom qu'aucun officiel ne voulait entendre prononcer, celui de Iouri Dmitriev. Mémoire vivante de Krasny Bor dont il a animé l'hommage chaque année jusqu'en 2017, cet homme de 61 ans a consacré sa vie à creuser les fosses communes de Carélie, à fouiller dans les archives de la police politique, et à offrir un semblant de sépulture aux martyrs de Staline. Ce travail a permis de dévoiler à ce jour quelque 14 000 identités. "Se souvenir de ses racines, connaître l'histoire de sa famille, c'est comme ça que pour chacun d'entre nous commence l'histoire de la Russie", écrivait-il en 1999.

Nouvelle guerre froide

Pour les historiens de la Grande Terreur, Iouri Dmitriev est une référence. Devant le tribunal de Petrozavodsk, il comparaît comme "pédophile", soupçonné d'avoir "utilisé et exploité un mineur dans le but de fabriquer des matériaux pornographiques", en l'occurrence sa fille adoptive, Natacha, âgée de 12 ans. Un délit passible de 15 ans de prison maximum. D'ici au 29 janvier, le centre psychiatrique Serbski, de Moscou, qui enfermait les dissidents à l'époque soviétique, est chargé d'évaluer l'état de santé mentale de Dmitriev, en attendant - théoriquement - sa libération, sous contrôle judiciaire. Lorsqu'il a adopté la petite fille, qui avait 3 ans, l'historien était une personnalité respectée des autorités locales. Après la chute de l'URSS, les responsables policiers lui facilitaient l'accès aux archives, sollicitaient du parquet les autorisations nécessaires à ses fouilles. "Le travail de Iouri Dmitriev s'est accompli en collaboration avec les organes du pouvoir d'État et la république de Carélie", confirme l'administration locale au Figaro.

C'est particulièrement vrai s'agissant de Sandarmokh, l'autre grand mémorial de la région, inaccessible l'hiver. Entre le Moyen Âge et l'intermède de la Seconde Guerre mondiale, cette partie orientale de la Carélie a toujours été sous contrôle russe puis soviétique. 7 500 fusillés de la grande terreur y ont été recensés, en mémoire desquels une cérémonie est organisée le 5 août de chaque année. L'an dernier, contrairement aux usages, aucun officiel local ne s'est associé à l'hommage.

Pour tenter de comprendre comment cet homme respecté est tombé en disgrâce, ses amis décrivent le parcours d'un historien militant et d'un père trop scrupuleux, pris au piège de la nouvelle guerre froide opposant la Russie à l'Occident. De sa fille, Natacha, qu'il a sortie de l'orphelinat atteinte de rachitisme, il a pris des centaines de clichés afin de fixer sur pellicule les différentes étapes de sa croissance, jusqu'à sa puberté. Une fois par mois, de face, de dos et de profil. Nue à chaque fois. Ce sont ces images stockées dans son ordinateur qui le feront chuter. "La petite était très maigre et se rendait sans arrêt chez le médecin. Comme mon père était habitué à tout documenter et photographier, il a fait de même avec Natacha, pour démontrer au besoin aux organes d'adoption qu'il prenait son rôle de tuteur à cœur", explique son autre fille, Katerina Klodt. Pendant ce temps, la petite histoire était rattrapée par la grande.

Contre-offensive idéologique

Lors de l'annexion de la Crimée et le début de la guerre du Donbass, en 2014, Iouri Dmitriev a pris publiquement fait et cause pour l'Ukraine. Plus grave, il a accepté à cette époque de devenir le représentant en Carélie de l'association Memorial, qui instruit les crimes staliniens, avant que celle-ci soit classée "agent de l'étranger". Aux yeux de Moscou, la Carélie est une région sensible, proche de la Finlande et de l'Occident et perméable à ses influences. Entièrement envahie par l'URSS lors de la guerre d'hiver de 1939, consécutive à la signature du pacte germano-soviétique de partage de l'Europe, la région a été reconquise par les Finlandais alliés aux nazis entre 1941 et 1944, puis réintégrée par le Kremlin après la contre-offensive de l'Armée rouge. Lors des dernières élections présidentielles en 2012, Vladimir Poutine n'y a recueilli que 55 % des voix, l'un des scores les plus bas enregistrés dans le pays. Il y a deux ans, une contre-offensive idéologique a été lancée.

Début 2016, Iouri Kilin, professeur à l'Institut d'histoire de Petrozavodsk, publie dans un journal finlandais un article à sensation émettant l'hypothèse que des prisonniers de guerre russes, abattus par leurs gardiens finlandais, aient pu être enterrés à Sandarmokh. Si le principe de ces exécutions, souvent consécutives à des tentatives d'évasion, est bien documenté, c'est la première fois que Moscou associe le nom de ce gigantesque charnier, regroupant des victimes de la terreur stalinienne, à ces événements de la Seconde Guerre mondiale. En juillet 2016, dans une interview au quotidien pro-Kremlin de juillet 2016, Izvestia, le directeur de ce même institut d'histoire, Sergueï Veriguin, juge "exagéré" le bilan des victimes de Staline enterrées sur place. Au Figaro, l'intéressé reconnaît l'absence d'archives susceptibles d'accréditer "l'idée et la version" (sic) selon lesquelles des prisonniers russes seraient enfouis dans ce charnier. Il n'en appelle pas moins à l'organisation, sur place, de fouilles "alternatives" destinées à rechercher leurs hypothétiques traces.

Entreprise révisionniste
Pour les spécialistes de la Grande Terreur, ces demi-vérités, désormais relayées par les pouvoirs locaux, relèvent d'une entreprise révisionniste. "Selon une tradition soviétique bien connue, ces gens-là ont décidé d'entacher la compréhension de ce gigantesque mausolée qu'est Sandarmokh, un lieu de répression stalinienne. Ils veulent en faire porter la responsabilité sur les Finlandais, comme ils ont essayé de le faire à Katyn avec les Allemands", s'insurge Anatoly Razoumov, qui compile depuis près de trente ans à Saint-Pétersbourg une encyclopédie de "la martyrologie". Katyn est le nom de cette forêt proche de Smolensk dans laquelle 25 000 Polonais ont été fusillés et enterrés en 1940, sur ordre de Staline. Jusqu'en 1990, l'URSS avait entretenu le mensonge selon lequel ce massacre avait été perpétré par les nazis.

C'est dans ce contexte, expliquent ses soutiens, que Iouri Dmitriev a été arrêté le 13 décembre 2016. Quinze jours plus tôt, une étrange coïncidence l'avait alerté, alors qu'il était depuis de longues semaines sur ses gardes. Le 30 novembre, il avait été convoqué à la police du quartier, le même jour que sa compagne était invitée à l'hôpital en vue d'une opération pourtant planifiée à longue échéance. "À leur retour, il a compris que quelqu'un était passé dans l'appartement", relate son avocat, Viktor Anoufriev. Le temps, selon lui, d'extraire les clichés de sa fille adoptive de son ordinateur. Les fameux "Kompromat". À deux jours d'intervalle, une lettre anonyme parvenait à la police qui dénonçait Dmitriev pour avoir photographié son enfant nue.

Très vite, le "pédophile" Iouri Dmitriev est passé à la une des journaux télévisés. "Il y a des rumeurs selon lesquelles il a chargé ses photos sur le Web profond, pour lequel de nombreux pédophiles sont prêts à payer. Mais ce n'est pas confirmé", avançait le présentateur de la chaîne Rossia 1, tout en attaquant Memorial. Il s'agit d'une "association qui se proclame défenseur des droits de l'homme et dont la principale activité est de s'opposer aux faits historiques démontrés et officiels", ironisait le journaliste.

Une première expertise juridique a relevé le caractère pornographique de neuf photos sélectionnées sur 140. La défense a mis en doute son impartialité relatant que, parmi les spécialistes réquisitionnés, figuraient un professeur de mathématiques et un traducteur d'anglais. Une seconde a alors été est diligentée, démentant la première, mais à laquelle vient de s'ajouter, fin décembre à la demande du juge, une troisième enquête, aux résultats inconnus. Quant à l'expertise psychiatrique actuellement conduite au centre Serbskii, elle fait suite à un premier examen qui avait conclu à l'absence de troubles mentaux… Dès le début de l'affaire, la télévision publique a accusé la "soi-disant presse libérale de croire qu'un nouveau procès politique avait débuté".

→ lire aussi "Les descendants des victimes de Staline en quête de vérité" par Pierre Avril

→ et le livre La Seconde Guerre Mondiale dans le discours politique russe" À la lumière du conflit russo-ukrainien, sous la direction de Galia Ackerman, Stéphane Courtois

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