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Le 18 Brumaire de Nicolas Maduro

En ligne le 8 août

Maduro IersMarx dit que Hegel dit quelque part que tous les grands événements et les grands personnages de l’histoire universelle se répètent, si l’on peut dire, deux fois. "Mais, précise le pamphlétaire rhénan, Hegel oublia d’ajouter : la première fois comme tragédie et la seconde fois comme farce".

Sur cette phrase s’ouvre une essai célèbre sur le coup d’Etat de 1851 en France, que Marx intitula Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte faisant ainsi allusion à la date à laquelle, un demi-siècle auparavant, l’autre Napoléon, le "vrai", était parvenu au pouvoir suprême. Le fond du livre consistait à démontrer que la dictature du neveu était un Empire à peine réel, une farce bourgeoise, sans gloire ni héroïsme, une pâle imitation du régime imposé par son oncle à la suite de la Révolution de 1789.

La description marxiste de l’origine du Second Empire français va comme un gant au coup d’Etat que Nicolas Maduro vient de perpétrer au Venezuela le 30 juillet dernier. Malgré le côté tragique de l’affaire – les jeunes manifestants assassinés par la police chaviste et le risque de voir le totalitarisme écraser définitivement le pays, avec son cortège de morts, de prisons, de misère et d’exil – l’événement et le personnage ont indéniablement un air de grand guignol, de mascarade tropicale, dans laquelle, à tout moment, les personnages peuvent se débarrasser  de leurs déguisements et disparaître.

Pour le moment, la manœuvre signe la mort du "socialisme du XXIe siècle" qui excitait tant quelques théoriciens de la gauche européenne et nord-américaine. Cette élucubration, qu’Orwell aurait sûrement abrégée  sous le sigle "socS21", fut ce qu’avait inventé Chavez pour dominer le pays et se maintenir perpétuellement au pouvoir, en maintenant dans le même temps une façade démocratique qui invalide les critiques et les opposants. Moyennant une combinaison d’autoritarisme, de corruption et de magouille politique, savamment facilitée par les dollars du pétrole et du narcotrafic, les révolutionnaires bolivariens, obtiendraient le contrôle de l’Armée, du Parlement, du système judiciaire, de la presse, des syndicats, de l’Eglise et des autres groupements de la société civile. La structure institutionnelle resterait debout, bien que vidée de son contenu, comme une scénographie de carton-pâte. L’exécutif disposerait d’une autorité illimitée et indéfinie. Les droits et les libertés garantis par la Constitution se changeraient en chiffon de papier. Et l’on y parviendrait sans exécuter ni emprisonner trop de gens, à la différence de ce qui était arrivé à Cuba un demi-siècle avant.

En réalité, le modèle n’était pas si original que ce que ses théoriciens prétendaient. La stratégie pour implanter au Venezuela le socS21 avait été ourdie à La Havane dont le gouvernement parrainait depuis la fin du siècle dernier la carrière politique de Hugo Chavez, et elle était une adaptation à de nouvelles circonstances de la méthode que Fidel Castro et ses acolytes avaient appliquée à Cuba en 1959. En janvier de cette année-là, quelques jours après la victoire de l’insurrection contre Batista, Castro installa un gouvernement formé de libéraux et de sociaux-démocrates ayant une solide crédibilité démocratique : le juge Manuel Urrutia, l’avocat Miro Cardona, l’universitaire Roberto Agramonte, l’économiste Rufo Lopez Fresquet, l’activiste sociale Elena Mederos et l’ingénieur Manuel Ray, entre autres. Mais le Conseil des ministres délibérait sur des sujets sans importance et le président manquait de pouvoir pour prendre des décisions de fond. Comme l’explique Tad Szulc dans sa biographie : Fidel, a critical portrait(1), les lois populistes qui pavaient le chemin du totalitarisme étaient rédigées secrètement dans les faubourgs de la capitale par une équipe de dirigeants du Parti socialiste populaire (communiste) en collaboration avec un groupe réduit de chefs du Mouvement du 26 juillet. Castro les présentait ensuite au Conseil des ministres, non pour qu’elles soient discutées ou modifiées mais pour qu’ils apposent leur signature au bas du document. Ainsi furent approuvés la Réforme agraire, la Réforme urbaine et tout un éventail de lois et de décrets confiscatoires qui contribuèrent à la ruine du pays et facilitèrent la poursuite de la dictature marxiste-léniniste.

Mais Castro bénéficia de quelques avantages que le chavisme n’a pas eu, du moins jusqu’à présent. Une semaine après qu’il a pris le pouvoir, l’armée de la République, le Parlement et les partis politiques avaient déjà disparu de l’île; et dans le vide juridique créé par le changement furent instaurés en grande hâte les tribunaux révolutionnaires qui permirent de fusiller et d’emprisonner avec une apparence de légalité quiconque gênait. Le reste fut un sanglant défilé de carnaval au rythme de "au mur, au mur!" et de "Pin pon ! Dehors, la vermine ! À bas la vermine !".

Confronté à l’échec du socS21 et à l’insurrection populaire contre le régime, Maduro  essaiera maintenant de reproduire au Venezuela le modèle qui a permis à Cuba l’intronisation définitive du communisme pur et dur : des milliers de gens fusillés, des dizaines de milliers de prisonniers politiques et plus d’un million d’exilés. La formule originale fonctionna très bien dans l’île, au point qu’aujourd’hui, soixante ans après, la même famille continue de détenir le pouvoir et l’horizon des Cubains reste aussi sombre que dans la décennie 1960.

En revanche, le succès de la copie tragi-comique n’est pas garanti. Personne ne peut assurer qu’à notre époque, Maduro et ses conseillers cubains peuvent commettre avec l’impunité suffisante l’ensemble des crimes qu’une telle stratégie exigerait.

De plus, la bêtise avec laquelle Maduro a rempli ses fonctions depuis qu’il est arrivé à la  présidence et le caractère massif et résolu de l’insurrection civile l’ont placé dans une situation très précaire. Responsable direct de plus de cent morts, répudié par la communauté internationale, tourné en ridicule même par un secteur critique du chavisme, il n’est pas absurde de penser que les hiérarques de La Havane puissent le considérer comme "fini" et tentent de le sacrifier sur l’autel d’un accord avec l’opposition pour sauver les meubles. L’ineffable conducteur d’autobus aspirant dictateur deviendrait ainsi le bouc émissaire (le bœuf, dans son cas !) d’une expérience – le socS21 et ses ressources en baisse – qui n’a pu survivre à la mort de son créateur et à la chute des cours du pétrole sur le marché mondial.

Miguel Sales

Cet article de notre ami Miguel Sales est paru en espagnol dans El Diario de Cuba, de Madrid. Nous le remercions de nous donner l’autorisation d’en diffuser la traduction française sur notre site

Note :
(1)  Morrow éd., 1986. Traduction française chez Payot, l’année suivante : Castro, 30 ans de pouvoir absolu.

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