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Croissance économique nord-coréenne ? réalités et tricheries

En ligne le 31 juillet

kim homme d'affaires ou capomafioso ?"Ça bouge" sur le plan économique en Corée du Nord. Il faut le reconnaître tout en précisant que :
   - l'essentiel du développement se fait malgré le gouvernement dont les fonctionnaires se contentent de taxer des entreprises de l’économie "souterraine ".
   - la situation alimentaire n’est guère brillante en province.
   - les statistiques des douanes chinoises sont sujettes à caution  mais pas seulement elles, comme le souligne avec raison Bernard Féron, chercheur au Center for Korean Legal Studies dans l’entretien qu’il a donné le 26 juillet dernier à Laurence Defranoux, une journaliste laquelle suit avec beaucoup de compétence la question nord-coréenne pour Libération.
   - les achats par la R.P. de Chine de charbon nord-coréen, normalement interdits du fait des sanctions de l’ONU par exemple, semblent se poursuivre par des voies détournées, comme l'indique un article du Financial Times du 10 juillet dernier . Les think tanks sud-coréens et même les organisations humanitaires infléchissent aussi leurs données statistiques en fonction de la politique  gouvernementale du moment ou de leurs tentatives pour vaincre le scepticisme et l’indifférence des observateurs et des donneurs éventuels.
   - la Russie de Poutine semble aussi vendre (à quel prix? On aimerait le savoir) du pétrole à la Corée du Nord.

Quoiqu'il en soit, le développement des échanges de la Corée du Nord avec la Chine illustre l'échec américain de tentative de règlement de la question nucléaire nord-coréenne via les pressions chinoise. Pékin joue clairement un double jeu : vote de sanctions à l'ONU et détournement des sanctions sur le terrain. "Au moins, on aura essayé ", a déjà déclaré Donald Trump. Certes. La question est maintenant de savoir ce que les responsables américains vont tenter ensuite. "Toutes les options sont sur la table" ont-ils déjà déclaré. Toutes, et même les plus inattendues. Il est de bon ton de dire que le président américain est capable de mettre le feu aux poudres et pourrait lancer une attaque contre les installations nord-balistiques coréennes. Il ne faut pas oublier qu’il a aussi envisagé une rencontre avec le n°1 nord-coréen.
                                                                                                                                                                                                                PR

On trouvera ci-dessous l’entretien donné par Bernard Féron à Libération.

Laurence Defranoux : En 2016, l’économie de la Corée du Nord aurait bondi de 3,9% après une année 2015 négative (-1,1%). Ce serait donc sa croissance la plus forte depuis dix-sept ans, en dépit des sanctions internationales. C’est en tout cas ce qu’a affirmé le 21 juillet la Banque centrale sud-coréenne (BOK), qui publie ses propres analyses en l’absence de données fournies par le régime de Pyongyang. Entre propagande et réelle évolution, Henri Féron, chercheur associé au Center for Korean Legal Studies, à l’Université de Columbia, à New York, décortique cette annonce.

Sur quoi s’appuie la Banque centrale de Corée du sud pour calculer la croissance du régime voisin ? Bernard Féron : - La BOK ne rend pas publique sa méthodologie, qu’elle décrit ainsi : "La Banque de Corée estime le PIB de la Corée du Nord chaque année depuis 1991, utilisant des données de base sur la production globale fournie par les institutions concernées [sud-coréennes, ndlr]." On peut partir du principe qu’elle se base sur des images satellite, des informations du NIS [renseignement sud-coréen] et des estimations du commerce avec la Chine fournies par la Kotra [l’Agence sud-coréenne pour la promotion du commerce et de l’investissement]. Ces données sont particulièrement incomplètes, ce qui laisse aux Sud-Coréens une grande marge politique pour déterminer un taux de croissance. Bas, il sert une politique de pression et d’isolement contre la Corée du Nord, car il suggère que le régime est en train de s’effondrer. A l’inverse, un taux de croissance relativement haut sert une politique d’engagement parce qu’il laisse supposer que le Nord est là pour rester et qu’il faut faire avec. D’ailleurs, les estimations que donne la BOK sont basses quand un président conservateur est au pouvoir et hautes quand il s’agit d’un président progressif (comme Moon Jae-in, élu en mai, ndlr). Je suspecte donc que ces chiffres soient directement ou indirectement sous influence politique.

LD- Faut-il voir dans ce rebond un effet de rattrapage de la sécheresse de 2015 ? BF- La BOK estime en effet que la croissance du secteur agricole a été négative en 2015 (- 0,8%) et qu’elle a atteint 2,5% en 2016. Cela dit, je ne pense pas que la taille du secteur agricole nord-coréen soit telle qu’une sécheresse puisse faire une telle différence sur le PIB, estimé à 32 milliards de dollars [plus de 27,5 milliards d’euros]. La croissance du Nord repose plus sur des opérations minières et de développement de l’industrie légère. Par ailleurs, les rapports sur la sécheresse peuvent être eux-mêmes teintés de politique. Autrement dit, certaines organisations humanitaires ont tendance à l’alarmisme, car il leur est difficile de lever des aides pour cette destination impopulaire.

-LD - Quelle est la part du commerce avec la Chine dans l’économie nord-coréenne ? BF - La douane chinoise indique que le commerce avec la Corée du Nord s’élève à environ 5 milliards ou 6 milliards d’euros, ce qui représenterait, selon la Kotra, 90% du commerce extérieur nord-coréen. La Kotra se base sur des informations douanières, or les douanes étrangères ne reflètent probablement pas les transactions avec l’importante industrie de l’armement nord-coréenne, car ce serait admettre avoir outrepassé les sanctions internationales. Il n’est pas déraisonnable d’estimer que l’écrasante majorité des interactions économiques de la Corée du Nord avec le reste du monde se font en fait avec la Chine. Mais des rapports font état d’une part grandissante des échanges avec la Russie, notamment dans le secteur de l’énergie.

LD- Quelle est la part de l’aide internationale dans l’économie de Pyongyang ? BF- Si l’on excepte l’aide de la Chine, qui n’est pas quantifiable, la part de l’aide internationale dans l’économie nord-coréenne est minuscule. Il n’y a plus vraiment d’aide américaine et celle de la Corée du Sud s’est tarie sous les présidents conservateurs, passant de 300 à 400 millions de dollars sous Roh Moo-hyun, jusqu’à moins de 20 millions de dollars sous Park Geun-hye [démise en 2017, ndlr]. L’aide du Programme alimentaire mondiale se monte à quelques dizaines de millions de dollars, alors qu’il estime le besoin à environ 150 millions de dollars. Quant aux devises envoyées par les travailleurs nord-coréens employés à l’étranger, seul le gouvernement nord-coréen peut vraiment en connaître le montant. A ce sujet, on évoque souvent le chiffre de 50 000 travailleurs pour un milliard de dollars de revenus par an, mais ces estimations, généralement avancées par des activistes, sont si rondes qu’elles apparaissent suspectes.

LD - Est-ce que le pays poursuit ses activités criminelles (armes, drogue, piratage…) à grande échelle ? BF- Comme les sanctions empêchent la Corée du Nord de commercer normalement, il y a lieu de penser que le pays pratique une contrebande à grande échelle. Une fois les réseaux logistiques en place, la légalité de l’objet de contrebande ne fait plus une grande différence. Pendant la crise économique post-soviétique, l’Etat n’était plus en mesure de financer toutes les unités (de production, militaires, etc.), ce qui a forcé beaucoup d’entre elles à trouver leurs propres sources de revenus. On entend moins parler de contrebande à haut risque comme la drogue. Il est possible que l’amélioration de l’économie ait "mollifié" l’appât du gain.

LD- Certains estiment que le secteur privé, officiellement illégal, représenterait désormais au moins un quart du PIB. Le pays prend-il le chemin d’un capitalisme chinois ? BF -Le gouvernement nord-coréen déniera prendre la route du capitalisme chinois, qu’il considère comme étant idéologiquement dégénéré. Cela dit, il est évident que Pyongyang adopte des réformes qui s’inspirent de mécanismes plus communs dans les économies de marché. Même si je ne pense pas qu’on puisse estimer la taille du secteur privé sur la base de témoignages de transfuges, il est indéniable que des opérations privées existent dans des zones de "gris" juridique. Au centre commercial Kwangbok, j’ai constaté une quinzaine de marques différentes de soju [spiritueux proche de la vodka]. La guide m’expliqua que ces marques étaient en compétition, bien qu’il s’agisse d’entreprises d’Etat. Le gouvernement nord-coréen envoie régulièrement des experts en Chine ou à Singapour pour étudier le système local (et probablement les règles du commerce international). Je pense qu’il continue à croire qu’il peut créer une forme de socialisme qui pourra se mesurer économiquement aux économies de marché. La Chine avait aussi utilisé un argument de perfectionnement du socialisme au début de son ouverture…

LD -La croissance nord-coréenne peut-elle bénéficier à la population alors que, selon l’ONU, 40% de la population ne mange pas à sa faim et que le programme nucléaire et militaire poursuit son développement ? BF- Les budgets officiels nord-coréens montrent des investissements grandissants dans tous les secteurs de l’économie plutôt que seulement dans le militaire. Le budget militaire nord-coréen ne peut pas suivre le budget militaire américain ou même sud-coréen… Il serait insensé pour le gouvernement de tout investir dans une course à l’armement qu’il ne peut pas gagner. L’investissement dans le nucléaire ne suivra probablement pas une courbe exponentielle, car il y a moins de différence psychologique entre un saut de 10 à 50 bombes nucléaires qu’entre un saut de 0 à 10 bombes nucléaires. Ce qui a du sens, c’est l’amélioration du standard de vie général pour pouvoir s’assurer la loyauté du peuple.

Note : Trade with China offers clues to North Korea’s economic health - Le commerce avec la Chine donne certaines clefs de la santé économique de la Corée du Nord.

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