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Chine : tuer le coq pour effrayer le singe

En ligne le 26 juillet

sha ji jing houTuer le coq pour effrayer le singe Shā jī jìng hóu. Ce proverbe quadrisyllabique typiquement chinois semble illustrer, de la part du régime communiste en quête de "cybersécurité" la volonté de tuer le faible pour effrayer le fort, afin de faire un exemple.

Winnie l’ourson, ce personnage un peu benêt créé par un dessinateur anglais en 1926, et la Chaise de Vincent, peinte par Van Gogh en 1888, sont en effet depuis quelque temps, note Libération du 25 juillet, la cible d’une traque impitoyable sur Internet en Chine. Leur crime ? Pour le premier, ressembler vaguement à Xi Jinping et être utilisé par les internautes pour se moquer de leur président. Pour la seconde, rendre hommage à Liu Xiaobo, mort le 13 juillet en captivité et dont le prix Nobel de la paix avait été posé sur une chaise vide en 2010.

"Le monde de "1984"" Depuis la disparition du poète et essayiste contestataire Liu Xiaobo, mort le 13 juillet en captivité et dont le prix Nobel de la paix avait été posé sur une chaise vide en 2010, le Parti communiste chinois a serré encore un peu plus la vis de la censure sur ses 1,37 milliard de citoyens.

Ainsi pour la première fois, des images ont été censurées dans des conversations privées entre deux personnes sur la messagerie WeChat, utilisée par 938 millions de personnes, en plus de tous les messages contenant le nom "Liu" ou même juste le prénom "Xiaobo". Les chercheurs du Citizen Lab de l’université de Toronto ont également constaté que, sur le Twitter chinois, Sina Weibo, les posts contenant les lettres "RIP" (rest in peace), "LXB", ou la phrase célèbre du prix Nobel "Je n’ai pas d’ennemis" sont supprimés au fur et à mesure. Même l’émoji "bougie" a disparu du microblog pour éviter toute forme d’hommage.

"La Chine a basculé dans le monde de 1984 d’Orwell, explique Michel Bonnin, directeur d’études à l'École des hautes études en sciences sociales. Les moyens de contrôle chinois sont infiniment supérieurs à ce qui existe dans les dictatures d’Afrique ou d’Amérique latine. La violence ne se montre pas, car tout est contrôlé depuis le départ. Rien n’échappe à Big Brother, et ceux qui résistent sont de plus en plus sous pression. Quelqu’un comme Liu Xiaobo, qui a toujours respecté l’humanisme, le pacifisme, la tolérance, est l’ennemi mortel à abattre." Et faute de pouvoir lire le contenu des échanges sur la messagerie cryptée américaine WhatsApp, la cyberautorité a bloqué le 18 juillet les messages contenant des vidéos, du son et des photos. Une première depuis l’instauration du "Great Firewall" en 2013.

Pékin consacre environ 5,4 milliards d’euros par an à filtrer Internet. Sur les 1 000 plus gros sites du monde, près de 200 sont interdits. Impossible, par exemple, depuis une adresse IP chinoise de se connecter à Facebook, Twitter ou Instagram, de consulter sa messagerie Gmail, de regarder une vidéo sur YouTube ou de lire Le Monde. Et depuis la publication d’une enquête sur l’immense fortune du Premier ministre Wen Jiaobo, le site du New York Times est inaccessible.

Jusque-là, les internautes assez malins ou curieux pouvaient contourner cette "grande muraille" via des VPN (Virtual Private Network), des logiciels permettant de se connecter virtuellement depuis une machine située à l’extérieur du pays. On estime que 90 millions de personnes utilisent un VPN en Chine, dont beaucoup d’étrangers. La pratique était plus ou moins tolérée par le pouvoir, qui ne pouvait pas paralyser l’économie en empêchant les entreprises de se connecter à leurs serveurs basés hors des frontières, ou les scientifiques de lire les publications étrangères. Mais le ministère de l’Industrie et des Technologies de l’information a annoncé qu’à compter du 1er février 2018, une autorisation serait nécessaire pour utiliser un VPN. Certains fournisseurs ont déjà dû mettre la clé sous la porte.

"Opération nettoyage" "Le pouvoir crée des lois pour que le pouvoir puisse s’exercer. C’est une façon de légaliser l’arbitraire, de créer un crime là où il n’existait pas, analyse Benjamin Ismaïl, ancien responsable du bureau Asie-Pacifique pour Reporters sans frontières. Par ailleurs, ne pas tout bloquer permet aussi de collecter des informations, par exemple en laissant les Tibétains communiquer avec l’extérieur sur WeChat."

Pour parfaire l’opération "nettoyage" d’Internet, l’Administration chinoise du cyberespace, créée en 2014, a convoqué la semaine dernière les plus gros opérateurs du Web, les sommant de mettre fin aux "mauvaises interprétations des directives du pouvoir, fausses nouvelles, déformations de l’histoire du Parti communiste chinois, plagiats de photos et défis à l’ordre public". L’administration a donné comme exemple d’"attaque irresponsable" la mise en ligne d’un article qui expliquait que la politique du gouvernement est à l’origine de la hausse des prix de l’immobilier.

Depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping, en 2013, le contrôle s’est fait de plus en plus étroit sur les médias traditionnels. Les directives pleuvent sur les rédactions, interdisant de parler de tel ou tel sujet ou imposant une version officielle. Un journal jusque-là indépendant comme le Yanhuang Chunqiu, porte-flambeau des réformateurs du Parti, a été poussé à la fermeture, et la journaliste du Nouvel Obs Ursula Gauthier s’est fait expulser l’an dernier après un article sur les attentats dans la province du Xinjiang. Les maisons d’édition ont désormais l’interdiction de traduire certains ouvrages étrangers, y compris des livres pour enfants (comme, décidément, ce pauvre Winnie l’ourson), sous prétexte de "résister aux forces hostiles occidentales". Des pans entiers d’ouvrages, même des classiques, sont caviardés sans prévenir les auteurs.

Les formes de contrôle à la source sont infinies : emprisonner toute voix dissidente, empêcher physiquement les journalistes de s’approcher de leurs sources, hacker l’ordinateur d’un sinologue français pour effacer des chapitres de son manuscrit, interdire aux cadres du Parti de parler en "off", filmer des cours à la fac pour prévenir tout écart avec la pensée officielle ou interdire des champs de recherche aux universités… Même le cinéma a été sommé par Xi Jinping de "servir le peuple et le socialisme". Le leader, par ailleurs fervent partisan du retour à une morale très conservatrice, cautionne l’interdiction de chansons accusées de faire l’apologie de la drogue, de l’avortement ou de la paresse, et de toute œuvre jugée "pornographique" ou "mettant en péril l’ordre social".

Tuer le coq pour effrayer le singe. Mais avec Internet, la maîtrise totale est impossible. Le temps que la police du cyberespace repère que les canards en plastique qui surgissent sur les réseaux sociaux font référence (après le détournement d’une photo par un artiste) aux chars ayant écrasé les manifestants sur la place Tiananmen en 1989, ou que la célébrissime Grande Vague de Hokusai rend hommage au Prix Nobel via un jeu de mots entre son nom et "déferlante", les images ont tourné une heure ou deux, et sont déjà détournées. "Ils ne peuvent pas gagner à ce jeu-là, constate Benjamin Ismaïl. Alors ils en reviennent à la punition dissuasive, à la terreur de la répression. Quand on voit un journaliste connu prendre dix ans de prison, un militant des droits de l’homme prendre quinze ans, ça fait peur. La réponse autoritaire est devenue la règle." Ce que les Chinois appellent "tuer le coq pour effrayer le singe" (1). Moins brutale mais très efficace, la stratégie de l’"astroturfing", en référence à une marque de gazon artificiel américaine championne des faux témoignages publicitaires, fait aussi des ravages. Nommée dans la novlangue pékinoise "la préservation de la souveraineté de l’espace numérique", elle inonde le Web de messages de propagande, stérilise toute discussion et noie toute information qui pourrait s’avérer gênante sous un déluge de posts à la gloire du régime. La propagande ultime étant la résurrection des séances publiques d’autocritique de la grande époque maoïste, qui voit des militants ou des journalistes forcés de dénoncer leurs "crimes" à la télévision.

Pour l’avocat Chen Guangcheng, qui s’est évadé aux États-Unis il y a deux ans, "avec la mort de Liu Xiaobo, le monde entier va comprendre plus clairement la manière dont le Parti communiste persécute son propre peuple". Xi Jinping, obsessionnel du contrôle, pourra se targuer d’excellents résultats sur ce plan lors du XIXe Congrès du PCC, prévu à l’automne, où il devrait se faire reconduire pour cinq ans à la tête du pays. L’immense majorité des jeunes Chinois n’a jamais entendu parler du printemps de Pékin écrasé dans le sang il y a vingt-huit ans, ni des opposants pourtant célèbres à l’étranger. Chez les intellectuels, l’autocensure est devenue la règle, imposée par la peur de perdre son emploi, son visa ou sa liberté. Ou achetée par de confortables salaires ou l’octroi de postes prestigieux, ce que Liu Xiaobo appelait "la philosophie du porc". Avant de se voir réduit pour toujours au silence, en 2009, pour avoir réclamé que soient respectées les libertés d’expression et de pensée, le futur Prix Nobel avait qualifié Internet de "don du ciel pour la Chine". Le Parti communiste chinois en a fait un nouvel outil du totalitarisme.

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