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L’après Poutine avant longtemps ?

En ligne le 25 juillet

mort de Liu XaoboL’impression accablante que la population russe dans son ensemble approuve la politique de Vladimir Poutine doit sans doute être nuancée. C’est en tout cas ce que montrent Kathrin Hille et Max Seddon, deux journalistes du Financial Times : "Non seulement le nombre et l’intensité des mouvements de protestation s’accroît mais ils s’étendent comme une vague de fond depuis des endroits traditionnellement plus contestataires comme les grandes villes, jusqu’ à des régions où nous n’avions pas noté un tel activisme depuis des années, leurdit Alexei Titkov, chargé de cours de sociologie à l’École supérieure d’économie de Moscou qui suit les mouvements de protestation.

Bien que des statistiques globales soient difficiles à établir, les analystes affirment que les difficultés économiques liées à la récession qui dure depuis deux ans et qui est due à la chute des cours du pétrole et aux sanctions occidentales, ont mené à un pic de protestations en 2015 et 2016. Le Centre pour la réforme économique et politique, un groupe non gouvernemental de Moscou, a relevé pour l’an dernier, 1 141 mouvements de protestation, seulement sur les questions liées à l’emploi.

Parmi les actions les plus frappantes : des grèves et des blocages de routes par des camionneurs dans tout le pays contre un nouveau système de péage mis en place par une société liée à Arkady Rotenberg, l’ami d’enfance de M. Poutine et son sparring partner au judo.

Ont eu lieu aussi des manifestations d’épargnants entraînés dans l’effondrement d’une banque au Tatarstan et des meetings à Novosibirsk, la troisième plus grande ville du pays, contre une hausse brutale des tarifs des services.

M. Navalny, qui veut affronter M. Poutine lors des élections présidentielles est très désireux d’exploiter ce mécontentement. Une inculpation pour crime qui repose, dit-il, sur des charges inventées de toutes pièces, l’empêche de prétendre à toute responsabilité officielle, mais M. Navalny espère bien rassembler assez de soutiens publiques pour forcer le Kremlin à le lui permettre. Parcourant le pays depuis le mois de mars, le blogueur anti-corruption de 41 ans a mis en place des équipes de campagne dans 45 villes de la Fédération de Russie.

En mars, il a pris la parole lors d’une manifestation à Novosibirsk et a fait aussi campagne pour soutenir les camionneurs (...). M. Navalny a un objectif simple : lier les causes des différents mouvements de protestation à la question de la corruption, clé de voute de sa campagne. De sa capacité à créer ce lien dépendra l’avenir des protestations en Russie : soit elles feront long feu soit elles deviendront une force débouchant sur un changement politique.

"Les gens disaient toujours que les aspirations sociales et politiques se retrouveraient tôt ou tard. C’est ce qui est en train d’arriver maintenant,affirme-t-il. Tous veulent parler de la pauvreté comme liée au gouvernement de Poutine. Chacun associe directement cette pauvreté à la politique gouvernementale. Il y a un consensus qui se forme à travers le pays chez toutes sortes de gens".

La analystes notent aussi que l’objectif des mouvements de protestation dans les différentes régions s’éloigne peu à peu du seul domaine économique Selon le KGI – le Comité pour les initiatives civiles, un think tank pourtant fondé par un conseiller du président, – presque la moitié des mouvements de protestation dans la seconde moitié de 2016 se sont concentrés sur des questions politiques au sens large. Le changement est radical par rapport à 2015 (…) "Si les gens qui auparavant ne s’intéressaient pas à la politique se mobilisent, par exemple contre de nouvelles restrictions  sur internet, explique M. Titkov, et en arrivent à la conclusion que leur problème concret et des remises en cause plus larges sont d’une certaine façon, liées, nous aurons une plus grande masse de participants dans les futurs mouvements de protestation."

Les adolescents et les étudiants qui ont rejoint en force les réunions anti-corruption organisées par M. Navalny dans plus de 80 villes russes en mars dernier semblaient indiquer que ceci est peut-être déjà en train de se produire (…) "En mai dernier à Moscou, beaucoup dans la foule qui se trouvait avenue Sakharov, étaient des gens aisés qui n’avaient jamais manifesté auparavant."

Après les manifestations d’une ampleur inattendue le 26 mars, des milliers de manifestants, souvent très jeunes, descendirent dans la rue le 12 juin. Sans doute, la plupart des manifestants de Moscou tournaient leur colère contre M. Sobanin, le maire, plutôt que contre M. Poutine. Mais leurs insatisfaisantes rencontres avec les officiels locaux ont inspiré à plus d’un millier de volontaires leur initiative de désigner des candidats d’opposition pour les élections locales.

Le mouvement des camionneurs a montré aussi des signes de politisation (…) Plusieurs de ses animateurs ont avancé des revendications politiques. "Personnellement, affirme Rustam Malamagomedov, dirigeant du syndicat des camionneurs du Daghestan, la République rebelle du Nord-Caucase, je suis pour qu’on demande au gouvernement de démissionner. Notre problème est l’ensemble du système politique qui ne fonctionne pas dans l’intérêt de la population ".

Mais le syndicat de M. Malamagomedov n’a pas voté l’appel à la démission du gouvernement. "Ce sont des gens qui luttent d’abord pour nourrir leur famille. Ce dont ils ont besoin, ce n’est pas de la politique – qui signifie problèmes. Ils ont besoin de l’annulation du nouveau système de péage pour vivre".

Le mouvement des épargnants du Tatarstan, la dernière des enclaves ethniques de Russie à garder de jure le statut de République, connaît lui aussi des difficultés pour se lancer. Le Tatarstan est, il est vrai, une des régions les plus favorables au gouvernement. Aux élections présidentielles, elle a voté à 83 % en faveur de M. Poutine. Aussi, les autorités locales ont été complètement surprises devant le mouvement de protestations qui a surgi en décembre dernier après que la banque centrale ait gelé les transferts de la Tatfondbank, le deuxième organisme de prêts de la république, après qu’on ait découvert un  trou équivalent à 780 millions de dollars. Furieux contre les  manquements du gouvernement – le Tatarstan possédait 40 % de la banque et le premier ministre, Ildar Khalikov en présidait le conseil d’administration – quelques centaines de déposants tentèrent même d’occuper le bureau de M. Khalikov. Quand la Banque centrale ferma la Tatfondbank en mars, le nombre de manifestants monta  à un millier, un nombre énorme pour le Tatarstan et M. Khalikov et la direction de la banque régionale démissionnèrent.

Or. M. Navalny ouvrait un bureau de campagne à ce moment-là. Un groupe de protestataires le rencontra mais ils furent déçus par l’entrevue, jugeant qu’il n’avait rien fait pour les aider ou pour lancer une enquête (…) Les organisateurs se penchent plus sur les procédures de banqueroutes et les suites judiciaires à donner qu’ils ne cherchent à élargir leur mouvement de protestation. "Nous sommes les victimes. Nous voulons qu’on nous rende notre argent. Nous n’essayons pas de renverser qui que ce soit" affirme un membre du Comité d’organisation des déposants. Beaucoup voit même dans le Kremlin un allié contre le gouvernement du Tatarstan. En décembre, Poutine promit donc de suivre personnellement cette affaire et en avril un fonds de secours était mis en place. Le nombre de manifestants s’est ainsi réduit (…).

La situation est  assez différente à Novosibirsk, une ville d’ 1,5 million d’habitants, avec un ensemble de groupes locaux représentatifs de la société civile. Les militants y sont dynamisés par la référence à une glorieuse victoire chèrement acquise en avril : Vladimir Gorodietsky, le gouverneur de la région, a en effet annulé son plan d’augmentation de 15 % du prix des services qui avait provoqué des mouvements de protestation en décembre. "Nous utilisons cette conjoncture pour nous attaquer au problème suivant, dit Sergei Dyachkov, propriétaire d’une petite société de conseil et co-organisateur des manifestations". Le comité d’organisation s’est dissous mais un tiers de ses membres préparent des manifestations contre une nouvelle procédure  d’attribution du marché du traitement des ordures qui, pensent-il, va conduire à une augmentation des prix. Mais les activistes avertissent qu’on aura du mal à  voir là le signe d’une révolution. Novosibirsk a une culture politique de compromis. Plusieurs des organisateurs des manifestations récentes sont d’anciens officiels du gouvernement ayant des liens forts dans les rangs du parti présidentiel et l’influence qu’il faut pour parvenir à des accords. L‘apparition de M. Navalny à un meeting reposait sur un de ces accords.  "Certains membres du comité d’organisation lui demandèrent de ne pas se situer sur le plan politique. Et c’est ce qu’il a fait", selon Sergei Gladchenko, un autre organisateur du mouvement de protestation et représentant local du Parti du Progrès de M. Navalny. Pour lui, le principal succès du mouvement de protestation sur les services est d’avoir fait un peu reculer la résignation politique : "Nous avons à la fois aidé les gens d’ici et de tout  le pays à une compréhension plus large de ce qu’on peut faire et des changements qu’on peut initier". Mais il croit qu’il faudra des années avant que les gens à Novosibirsk soient prêts à pousser en faveur de grandes remises en cause politiques. "Nous ne bâtissons pas une armée de combattants, dit-il encore.  C’est ce que nous laissons à Navalny. Il rassemble les jeunes et ils amènent leurs parents. Voilà l’avenir".

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