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La mort inhumaine de Liu Xaobo

En ligne le 19 juillet

mort de Liu XaoboIl y a sept ans déjà, l’équipe de l’Institut d’histoire sociale avait fêté à sa manière l’attribution du Nobel de la paix à Liu Xaobo en illustrant de son visage les cartes de vœux qu’elle voulait envoyer pour la nouvelle année 2011, advenue quelques semaines après l’attribution du prix.

Ce "trublion contre-révolutionnaire", comme l’avait désigné avec mépris le gouvernement chinois en protestant contre l’honneur qui lui était ainsi fait, avait beaucoup œuvré pour la diffusion deux ans auparavant, d’une "charte" en faveur de la démocratie, la "Charte 08". Le document, "lancé" par plus de 300 personnes, fut en peu de temps approuvé par plus de 8 000 autres signataires

Liu n’en était pas l’auteur mais il avait largement contribué à la faire connaître parmi les intellectuels et défenseurs des droits humains en Chine et hors de Chine.

Le préambule de cette charte la situe dans une ample tradition, nationale et internationale : "Cette année est celle du centenaire de la Constitution chinoise, elle est également le soixantième anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme, le trentième anniversaire de l’apparition du "Mur de la démocratie(1)" et le dixième anniversaire de la signature par la Chine du Pacte international des droits civiques et politiques des Nations Unies.

Après avoir fait la longue expérience d’une situation désastreuse en matière de droits de l’homme et de luttes difficiles, le peuple chinois se rend compte plus clairement chaque jour que la liberté, l’égalité et les droits de l’homme sont des valeurs universelles de l’humanité ; et que la démocratie, la république et un gouvernement constitutionnel forment le cadre fondamental d’un système politique moderne.

Une "modernisation" qui s'éloigne de ces principes universels et de ces éléments fondamentaux revient à dépouiller les gens de leurs droits, à dégrader les rapports humains, à supprimer la digne lutte des hommes contre le malheur. Dans quelle direction la Chine du XXIe siècle ira-telle ? Continuera-t-elle une "modernisation" dont la caractéristique est que ceux qui la dirigent menacent les droits des autres, ou bien, reconnaissant ces valeurs partagées et universelles, et se fondant dans ce courant commun de civilisation, va-t-elle bâtir un système de gouvernement démocratique ? C'est un choix qu'on ne peut se passer de faire.

Ce document ne s’inscrit pas seulement dans l’histoire. Il rappelle qu’il n’y a de véritable démocratie que liée au respect des droits de l’homme. Il est assez habile aussi pour admettre des changements positifs en Chine communiste même, au moins dans l’ordre de la reconnaissance sur le papier de certains principes, et assez audacieux pour faire référence à des luttes qui ne sont pas exclusivement chinoises. Jusqu’au titre choisi par ses auteurs est une référence au mouvement de la Charte 77 en Tchécoslovaquie communiste. La Charte 08 réclame diverses niveaux d’améliorations des droits de l'homme en Chine Mais le caractère des revendication est tel qu’on comprend que c’est la fin du régime communiste qui y est demandée : ni un système judiciaire indépendant ni la liberté d'association ou d’expression ni la fin du parti unique ne sont compatibles avec un Ètat communiste.

Le New York Times du 14 juillet 2017 a rappelé que Liu était le premier Prix Nobel à mourir en détention depuis Carl von Ossietsky, un pacifiste allemand anti-nazi, prix Nobel 1935 et mort en 1938 après des années de mauvais traitements. Liu eut une attitude particulièrement courageuse en juin 1989. Chargé de cours à l’université de Columbia à New York, il revint en Chine pour soutenir le mouvement en faveur de la démocratie, appelant les étudiants à quitter Tien An men avant le bain de sang qui se préparait mais en même temps, il fit une grève de la faim pour manifester sa solidarité avec les manifestants et négocia avec l’armée pour laisser ouvert un corridor par lequel les derniers partisans de la démocratie pourraient évacuer les lieux en sécurité.

Il fut arrêté quelques jours plus tard et emprisonné 21 mois.

Liu Xiao-bo soutenait toutes les décisions politiques qui pouvaient faire espérer en des progrès de la démocratie et il avait même, dans cette optique, soutenu l’entrée des troupes américaines en Irak. Soutenant les révoltes des manifestants de Tian Anmen encore en prison, il fut envoyé dans un camp de concentration pour trois ans.

Liu Etait né le 28 décembre 1955 dans la province de Jilin, voisine de la Corée du Nord. Sa mort a été pour les observateurs l’occasion d’un nouveau rapprochement avec le turbulent petit voisin totalitaire. Les autorités chinoises, en effet, relâchèrent Liu, mourant d’un cancer tardivement diagnostiqué et mal soigné peu de temps après que les autorités nord-coréennes aient libéré Otto Warmbier, un touriste américain de 22 ans tombé dans le comas après on ne sait quels sévices. Détenu dans une prison d’Etat pour une broutille, il mourut quelques jours après.

La Chine et la Corée du Nord se retrouvent ici dans le même registre lugubre et inhumain

Le totalitarisme ne se repère pas à la cruauté d’une administration pénitentiaire. Mais, plus fermé dans le cas nord-coréen, plus ouvert dans celui de la Chine, les deux systèmes politiques présentent bien des points communs et notamment l’indifférence à l’existence individuelle, le refus de tout contre-pouvoir et la haine de la démocratie.

Notes
(1) Un mur à l'ouest de la place Tian An-men, où, après la fin du maoïsme, furent collés entre novembre 1978 et décembre 1979 des textes politiques libres.
(2) Dans les années 1970, déjà, le Français Jacques Sédillot, traducteur aux éditions en langues étrangères de Pyongyang fut lui aussi  libéré quelques jours avant sa mort. Une affaire qui comporte encore aujourd’hui bien des zones d’ombre.

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