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La bataille militaire de Mossoul

En ligne le 11 juillet

La libération de MossoulLa libération de Mossoul, annoncée officiellement le 9 juillet, a évidemment impressionné les observateurs du monde entier et elle suscite d'innombrables commentaires. Jean-Dominique Merchet, responsable de la chronique militaire de L'Opinion tire les leçons militaires de la bataille de Mossoul :

Le Premier ministre irakien, Haïdar al Abadi, s’est rendu dimanche à Mossoul, dans le nord de l’Irak, où il a annoncé la "victoire" des forces irakiennes sur les djihadistes du groupe État islamique qui tenaient la ville depuis trois ans.

Or, la ville était devenue, observe-t-il, "l’ultime champ de bataille", où se conjuguent hautes technologies et combat à l’ancienne. La plus grande bataille urbaine depuis celle de Stalingrad (1942-1943) vient de s’achever. Appuyées par une coalition dirigée par les États-Unis, les forces irakiennes peuvent célébrer leur victoire à Mossoul contre l’État Islamique, au terme de près de neuf mois de combats au sol. Et au prix d’un nombre inconnu de victimes – qui se comptent assurément par milliers – et de la destruction d’une grande partie de la deuxième ville du pays.

Les retours d’expérience de cette bataille, les "Retex" en jargon militaire, vont être soigneusement observés par toutes les grandes armées, tant ce qui s’y est déroulé apparaît comme l’archétype du champ de bataille moderne, avec son mélange d’archaïsme et de modernité. Avec, par exemple, ces kamikazes, guidés par des drones, qui se suicident en devenant des systèmes de guidages de bombes roulantes…

La bataille de Mossoul a débuté le 17 octobre 2016 : elle aura donc duré 8 mois et 22 jours - plus longtemps que Stalingrad (6 mois et 16 jours). En réalité, le 17 octobre ne marquait que le début de l’offensive terrestre, après deux ans d’une campagne aérienne. Depuis octobre 2014, les avions de la coalition - dont ceux de la France - ont systématiquement recueilli du renseignement et frappé des objectifs dans Mossoul, tout en limitant la liberté de mouvement des forces de l’État Islamique sur les routes du Califat.

Phase de démantèlement. Après avoir bloqué – "fixé" disent les militaires – l’avancée de Daech durant l’été 2014 pour éviter la prise de Bagdad après la chute de Mossoul, une longue phase de "démantèlement" s’est engagée. "Il s’agissait d’affaiblir et de désorganiser" l’ennemi. "On travaille la viande pour l’attendrir", selon l’expression d’un officier français.

La guerre moderne obéit avant tout une planification. Dans le cas de l’Irak (Opération Inherent Resolve), celle-ci a été définie par la coalition dès l’été 2014 et comprend quatre phases : "Degrade", "Counterattack", "Defeat", "Support Stabilization". La reconquête de Mossoul marque quasiment la fin de la troisième phase, au moins en Irak, où le Califat ne tient plus que quelques poches territoriales.

En octobre dernier, deux facteurs se sont conjugués, permettant de lancer l’offensive terrestre : l’affaiblissement de Daech au terme de la campagne aérienne et la montée en puissance, jugée suffisante, des forces irakiennes. L’assaut, plusieurs fois annoncé, a donc pu être lancé, les combats en ville débutant réellement en novembre dernier.

Le plan de campagne s’est déroulé comme prévu, même si les opérations ont duré plus longtemps que les responsables politiques ne le promettaient : d’abord la reconquête de la rive orientale du Tigre, achevée fin janvier. Après une pause, la partie occidentale de la ville a été attaquée à partir du 19 février. Depuis lors, les combats n’ont plus cessé et sont devenus particulièrement difficiles lors de la reprise de la vieille ville, après le 18 juin.

On ignore toujours le nombre exact des combattants de l’État Islamique - évalué à plusieurs milliers. Une chose en revanche est sûre : ils se sont battus de manière très professionnelle et la reprise de la ville n’a pas été une campagne facile pour les forces irakiennes. Les concernant, on a parlé de 100 000 hommes, mais ce chiffre est trompeur, car les troupes engagées dans les combats de première ligne étaient beaucoup moins nombreuses, de l’ordre de quelques milliers. Plusieurs unités, comme la Division d’Or de l’Iraqi Counter-Terrorism Service se sont particulièrement illustrées et elles ont été très sérieusement éprouvées avec des taux de pertes (morts et blessés) de plus d’un tiers.

Innovations tactiques. La bataille de Mossoul a été l’occasion d’innovations tactiques et opérationnelles appelées à faire date. D’abord l’emploi massif des drones. En permanence, la coalition a maintenu au-dessus de la ville ce que les militaires occidentaux appellent des "Armed Airborne Intelligence Surveillance and Reconnaissance Platform", observant l’ennemi et le frappant à la première opportunité, soit directement, soit en faisant appel à l’aviation ou à l’artillerie (dont les obusiers français). La séquence de tirs se comptant en minutes… Des minidrones, pilotés depuis une tablette, ont également été largement employés, cette fois-ci par les deux camps. Ils permettent d’aller observer de l’autre côté d’un pâté de maison, et même d’attaquer par les airs.

Autre innovation largement employée par les djihadistes : les "Vehicle Borne Improvised Explosive Device". Il s’agit de véhicules blindés chargés d’explosifs que leur conducteur, parfois guidé par un drone, va faire sauter contre un objectif ennemi. Pour s’en protéger, les forces irakiennes devaient en permanence "aménager le terrain" en créant des barrages dans les rues. Comme on l’avait déjà vu dans les territoires palestiniens, le bulldozer blindé est devenu une arme indispensable. L’État Islamique a également fait preuve d’un grand savoir-faire de camouflage souterrain et de piégeage - obligeant les assaillants à progresser lentement derrière des équipes de démineurs et à littéralement créer leur passage au travers des murs des maisons…

Cette guerre urbaine est une affaire de petits groupes, très motivés et très entraînés. En clair, de troupes d’élites disposant d’une large autonomie sur le terrain, et appuyées par des moyens très sophistiqués à l’arrière et dans les airs. Comme le résument deux officiers français : "Les zones urbaines et confinées sont l’ultime champ de bataille, car un duel tactique est encore possible entre deux adversaires" (1). Hors des villes, l’asymétrie entre les deux camps est telle que la bataille classique y est devenue impossible, le plus faible n’ayant aucune chance de survie. Sauf à recourir au terrorisme, ce dont l’État Islamique - défait en tant qu’armée - ne va donc pas se priver.

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→ Frédéric Chamaud et Pierre Santoni,