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Venezuela : le pouvoir s’en prend aux dissidents du chavisme

En ligne le 29 juin

Une Vénézuélienne pro-pouvoir manifeste contre la procureure générale Luisa Ortega, à Caracas, le 19 juinDans Le Monde Paulo Paranagua souligne le tournant actuel du régime chaviste qui est amené à mobiliser désormais ses "chemises rouges" contre les dissidents du chavisme. Ainsi en est-il quand la Cour suprême lance des poursuites contre la procureure générale Luisa Ortega, quand le président Maduro remplace de hauts gradés des forces armées.

La Cour suprême vénézuélienne a engagé, mardi 20 juin, des poursuites contre la procureure générale de la République, Luisa Ortega, la première figure de l’Etat à avoir critiqué la répression et les récentes initiatives du pouvoir, comme la convocation d’une Assemblée constituante. Elle est accusée de "fautes graves dans l’exercice de ses fonctions". "L’Etat de droit a été démantelé", a réagi Luisa Ortega face à cette escalade des autorités, alors que les affrontements ne cessent pas dans les rues du pays entre l’opposition au président Nicolas Maduro et les forces de sécurité. "Nous sommes dans un Etat de terreur, a-t-elle ajouté. Nous assistons à la mort des institutions, on referme la dernière porte de la démocratie, le ministère public."

L’Assemblée constituante, dont la date d’élection a été fixée au 30 juillet, devait remplacer les institutions qui échappent à l’emprise du pouvoir, comme le ministère public dirigé par Luisa Ortega ou le Parlement, contrôlé aux deux tiers par l’opposition. Cependant, les poursuites contre la procureure générale donnent un coup d’accélérateur au calendrier et changent la donne : la crise politique, économique et sociale qui ébranle le Venezuela est devenue aussi une crise de régime.

"Si on interroge le peuple, 90 % diront qu’ils ne veulent pas d’une constituante, mais la solution à leurs problèmes de santé, d’alimentation et d’insécurité", assure Luisa Ortega, une chaviste historique. Au lieu de serrer les rangs et de mettre un terme aux dissidences, l’Assemblée constituante a approfondi les divisions du chavisme, y compris au sein de l’armée, pilier du pouvoir. Le mode de scrutin sur des bases sectorielles et corporatives, destiné à assurer la domination des chavistes, contrarie le suffrage universel dont l’ancien président Hugo Chavez (1999-2013) tirait sa légitimité.

"L’unité monolithique de l’armée fracturée" "Au-delà des chavistes qui ont le courage de s’exprimer, il y en a beaucoup d’autres au gouvernement et dans l’Etat qui ne partagent pas l’appel à la constituante, a déclaré le général de réserve Miguel Rodriguez Torres, ancien ministre de l’intérieur, lui-même chaviste de la première heure. Dans les forces armées, il y a un rejet de la constituante. Le mode de scrutin a fracturé l’unité monolithique de l’armée."

Justement, le président Maduro a procédé, mardi, à un remaniement à la tête des forces armées. Il a congédié quatre hauts gradés et réduit les compétences du ministre de la défense, le général Vladimir Padrino Lopez, désormais sans prise sur le commandement opérationnel des troupes. Les nouveaux commandants de l’armée de terre et de l’armée de l’air, Jesus Suarez Chourio et Ivan Hidalgo Teran, avaient participé au putsch chaviste de 1992 et appartiennent à la promotion du capitaine de réserve Diosdado Cabello, numéro deux du régime.

Le chef de la gendarmerie, lui, a été remplacé par le général Sergio Rivero Marcano. Ce dernier "est très contesté sur le plan des droits de l’homme", affirme Rocio San Miguel, spécialiste des questions de défense. Il est impliqué dans une affaire d’exécution extrajudiciaire et des tortures au siège du renseignement militaire. Mme San Miguel craint une "radicalisation" de la répression et l’engagement de l’armée pour relayer la gendarmerie, épuisée par près de trois mois de déploiement dans les rues face à des manifestants déterminés.

Le 25 juin, les images de trois gendarmes utilisant leurs armes à feu sur des manifestants à Caracas ont fait le tour des réseaux sociaux : un jeune de 17 ans a été tué. Jeudi, un étudiant de 22 ans a été abattu lors d’une manifestation de soutien à Luisa Ortega. Le ministre de l’intérieur, le général Nestor Reverol, a dû reconnaître pour la première fois l’usage excessif de la force contre des opposants. Quelques jours auparavant, le général Padrino Lopez avait demandé à la gendarmerie de ne plus "commettre d’atrocités".

"Les violations des droits de l’homme commises ont été graves", affirme Luisa Ortega, qui en avait apporté des preuves le 24 mai lors d’une conférence de presse. On dénombre 80 manifestants tués depuis début avril, dont les trois quarts par balles. Un homme de 22 ans a été tué par balles jeudi 22 juin à Caracas, lors des manifestations de soutien de l’opposition à la procureure Luisa Ortega, chaviste entrée en dissidence,

On recense 3 278 interpellations, selon le Forum pénal vénézuélien, un réseau d’avocats : 388 détenus ont été déférés devant des tribunaux militaires, pourtant incompétents pour juger des civils.

"Gouvernement en marge de la Constitution" La procureure générale a ordonné l’arrestation de 23 agents de la gendarmerie impliqués dans la mort de manifestants, ainsi que la libération de prisonniers politiques détenus sans charges, mais les autorités refusent d’obtempérer. "Le gouvernement s’est placé en marge de la Constitution, a déclaré l’opposant Julio Borges, président du Parlement. Par conséquent, son autorité et ses décisions sont anticonstitutionnelles et ne peuvent pas être reconnues ni exécutées."

L’opposition réclame des élections générales, le respect de la séparation des pouvoirs et de l’Etat de droit, la libération des prisonniers politiques et l’autorisation d’une aide humanitaire internationale pour secourir les Vénézuéliens frappés par les pénuries, par l’hyperinflation et par la dévaluation vertigineuse de la monnaie, des salaires et des pensions. Renforcés par le mécontentement généralisé, les opposants ont l’intention de maintenir la pression de la rue.

L’apaisement des tensions ne viendra pas, pour l’heure, de l’Organisation des Etats américains, dont l’assemblée générale annuelle s’est achevée mercredi 21 juin à Cancun (Mexique) sans que soit adoptée une résolution sur le Venezuela. Le texte présenté par les principaux pays latino-américains critiquait la convocation d’une Assemblée constituante et proposait la formation d’un groupe de médiateurs. Ce projet a obtenu 20 voix, soit quatre de moins que les deux tiers nécessaires. Huit pays ont préféré s’abstenir. Caracas compte avec le soutien d’une poignée d’alliés et de bénéficiaires de pétrole vénézuélien à prix d’ami.

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