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Russie : les milices pro-Poutine harcèlent les opposants

En ligne le 13 juin

À Moscou, en marge des cérémonies du 1er mai 2017, un militant anti-Poutine, Vladimir Yonov, est aspergé de détergent par des nervis du mouvement Serb, une milice nationaliste dirigée par Gosha Tarasevich. - Crédits photo : Capture d'écranCorrespondant du Figaro à Moscou, Pierre Avril publiait en ligne le 12 juin un reportage sur le mouvement Serb et entretien avec Gosha Tarasevich :

"Les groupuscules pro-Kremlin, souligne-t-il, multiplient les intimidations, voire les agressions, contre les adversaires de Vladimir Poutine et leurs soutiens. En plein essor depuis le début de la crise ukrainienne, ils tentent de perturber toutes les manifestations de l'opposition."

Gosha Tarasevich ne supporte pas qu'on puisse honorer la mémoire de Boris Nemtsov. Ainsi, il y a deux semaines, ses amis du mouvement Serb - dont il est le fondateur - sont venus un dimanche, sur le pont près du Kremlin, où a été abattu en février 2015, l'ex-opposant à Vladimir Poutine. Et ils ont dispersé un petit groupe de militants. Ils ont déchiré les brochures que ces derniers distribuaient aux passants. Une autre fois, ils ont jeté les fleurs et provoqué une bagarre avec les membres du parti du défunt, qui se relaient jour et nuit pour protéger leur mémorial improvisé. "Régulièrement, ils se moquent de nous, ils expliquent que Nemtsov était avec une prostituée lorsqu'il a été abattu et nous traitent de fascistes. Lorsque nous sommes allés déposer plainte, les policiers nous ont dit : votre mémorial c'est une poubelle", raconte Grigori Samsonov, l'un des gardiens du lieu.

Serb - acronyme de Mouvement révolutionnaire du Sud-Est en référence aux séparatistes du Donbass - fait partie de cette nébuleuse des milices pro-Kremlin, s'estimant en droit de prêter main-forte à la police dans leur traque aux opposants. Ses volontaires étaient présents, lundi, à la manifestation organisée par Alexeï Navalny. Auparavant, le mouvement s'est vu imputer une agression contre un militant anti-Poutine de 75 ans, Vladimir Yonov, qui avait déployé une banderole près de la place Rouge. "Son action laissait penser à la jeunesse qu'on peut en toute impunité injurier la Russie. Il fallait réprimer ça à temps", explique Gosha Tarasevich, également connu pour avoir entarté Alexeï Navalny. Plus récemment, l'un de ses camarades a été accusé d'avoir jeté un liquide corrosif sur le visage du célèbre blogueur, qui a dû subir une opération des yeux. "Ce sont les gens de Navalny qui ont mis en scène cette agression" réplique Tarasevich.

Ce comédien russe de 40 ans résidant en Ukraine, s'était pour la première fois illustré en mars 2014, lorsqu'il participa à l'assaut du bâtiment du gouvernement régional de Kharkiv, dans l'est de l'Ukraine. Lorsque la guerre du Donbass a éclaté, il a fui à Moscou où il se sent désormais investi du devoir d'empêcher un Maïdan russe, susceptible d'emporter le pouvoir. Derrière la menace d'un "complot" visant Vladimir Poutine, il voit la main de différents ennemis : des banquiers et des metteurs en scène libéraux, comme le président de Sberbank, Herman Gref, le metteur en scène Kirill Serebrennikov, qu'il accuse "d'homosexualité et de pédophilie" ainsi que des "nationalistes juifs".

"Nous ne voulons pas leur donner la moindre chance. C'est pourquoi on leur jette à la figure de la peinture verte ou qu'on les jette dans un bac à ordure, tout comme le faisaient les Ukrainiens de Maïdan. Après on leur demande : ça vous a plu, vous voulez recommencer ?", raconte Gosha Tarasevich. Serb revendique une vingtaine de membres actifs, notamment des anciens policiers et militaires, ainsi qu'un député moscovite du parti Russie Juste, Igor Broumel. Ces derniers tentent de perturber la moindre opération organisée par l'ennemi. Pour avoir jeté de l'urine dans une exposition consacrée à des jeunes naturistes, l'un de ses leaders a écopé d'une semaine de prison. Mais peu après, Tarasevich a été invité à la Douma où il explique avoir reçu un "soutien moral" du Parlement et s'est fait photographier aux côtés de son vice-président, Piotr Tolstoï. Lundi, il a été arrêté durant la manifestation organisée par Navalny... en même temps que les opposants à Vladimir Poutine.

Les événements ukrainiens ont catalysé l'émergence de ces mouvements pro-Kremlin, dont Serb est le plus radical. Se concentrant sur des actions ciblées, ces derniers ont remplacé à leur façon, les mouvements de jeunesse massifs, comme les Nachi ou la Jeune Russie, actifs lors des élections parlementaires de 2012.

L'ancien curateur des Nachi, le conseiller spécial de Vladimir Poutine, Vladislav Sourkov, a changé de fonctions et gère les gouvernements séparatistes du Donbass. "Nous sommes comme votre armée française, elle ne tire pas tant que la guerre n'a pas débuté. Mais on se prépare", explique Nikolaï Starikov, l'un des leaders du mouvement anti-Maïdan, chargé de traquer ce qu'il appelle une "cinquième colonne" inféodée à l'Occident. Celui-ci compte parmi ses pères spirituels le motard Alexandre Zaldostanov, dit le Chirurgien, leader du mouvement "les Loups de la nuit" qui a roulé en Harley-Davidson aux côtés de Vladimir Poutine. Pour sa part, le Mouvement de libération nationale (NOD), qui revendique 160 000 volontaires, s'illustre surtout lors des manifestations patriotiques. Mais ces deux organisations se voient reprocher par Serb - qui, lui, se targue de ne recevoir aucune aide financière du Kremlin - leur passivité face à l'opposition.

Dans les régions, comme à Novossibirsk, en Sibérie, ou à Saint-Pétersbourg, NOD organise des meetings patriotiques à la demande des autorités locales, afin d'empêcher toute contre-manifestation de l'opposition. Pour faire le coup de poing, ils sont souvent secondés par des recrues individuelles. "Ces derniers sont des cosaques, des gardiens d'entreprises, des semi-criminels ou des gens embauchés par les gouverneurs locaux", constate Ivan Jdanov, chef juriste de l'équipe d'Alexeï Navalny. Le jour où l'avocat anticorruption a annoncé sa candidature à l'élection présidentielle de 2018, une vingtaine de militants de NOD se sont rendus à son siège, relayant auprès des passants des appels à un nouveau procès. "Tout ce qu'ils peuvent faire, c'est intimider l'opposition", ajoute Ivan Jdanov, qui table sur la progressive disparition de ces mouvements. En attendant, Navalny songe à recruter un garde du corps.

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