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Face à l'horreur de Manchester : Pascal Bruckner

En ligne le 29 mai

Pascal BrucknerLe 24 mai, à la suite de l'attaque islamo-terroriste de Manchester, Le Figaro, publiait, parallèlement à celle de l'islamologue Gilles Kepel, l'interview ci-dessous du philosophe Pascal Bruckner. Réalisé par Vincent Tremolet de Villers, elle a été intitulée : "Le terrorisme islamiste exige une réponse militaire, mais aussi culturelle"  :

Le Figaro  : On a le sentiment que la rhétorique politique condamne le "terrorisme" comme une entité propre sans que l’on sache ce qu’il contient…

Pascal Bruckner : Le mot "terrorisme" est un voile pour ne pas nommer le cœur du problème qui est théologique : l’interprétation radicale ou erronée du texte coranique. C’est pour cela que la réponse ne peut être uniquement répressive, elle repose sur la capacité des musulmans à réformer leur religion. Ce que le professeur de droit tunisien Hamadi Redissi disait en ces termes, en 2004, dans son livre L’Exception islamique : "Qu’est-ce que cette culture religieuse qui fournit périodiquement à grande échelle et sur une si longue période des contingents entiers de gens impatients de rejoindre le paradis ?"

Le Figaro  : L’État Islamique recule à Raqqa et à Mossoul…

Pascal Bruckner : La croyance naïve selon laquelle le terrorisme est le fruit de l’État islamique doit voler en éclats. Daech va disparaître, c’est une excellente nouvelle, mais une autre organisation naîtra. Al-Qaida se porte bien et ne vaut pas mieux. Je le répète : la solution n’est pas militaire, elle est idéologique, elle est culturelle, religieuse, ce que répètent depuis des décennies les grands penseurs de l’Islam, hier Mohammed Arkoun ou Abdelwahab Meddeb, aujourd’hui Adonis, le plus grand poète arabe contemporain. C’est aux mêmes sources du fanatisme islamiste, wahhabisme, salafisme ou Frères musulmans que se recrutent les candidats aux expéditions mortelles. Même s’il s’agit d’une fraction infinitésimale, tentée de hâter l’avènement du califat en faisant couler le sang. Le problème, c’est l’islam lui-même paralysé par une sclérose doctrinale, incapable de mener à bout la renaissance entamée au XIXe siècle, échappant à l’autocritique pour mieux se présenter en victime des sionistes, des croisés, des infidèles. Le discours de Donald Trump à Ryad, le 20 mai dernier, est, en ce sens, préoccupant. Il a exonéré l’Arabie saoudite de toute responsabilité dans la genèse de Daech alors que Ryad est le centre mondial de production du terrorisme. Ce discours est aussi erroné que le discours, angélique, de main tendue à l’islam, prononcé par Obama le 4 juin 2009 au Caire.

Le Figaro  : Faut-il invoquer des causes économiques et sociales ?

Pascal Bruckner : Certains invoquent même des causes climatiques. Tel Nicolas Hulot qui voit dans le réchauffement et la sécheresse la cause indirecte de la guerre au Proche-Orient. À côté de cette reductio ad climatum, l’autre explication, celle des marxistes et des libéraux, est économique. Elle dit en substance : donnons du travail à ces jeunes gens et ils rentreront dans le droit chemin. Les faits témoignent du contraire. Ben Laden et ses amis n’étaient pas des damnés de la terre. Coulibaly, l’assassin de l’Hyper Casher travaillait chez Coca-Cola et passait ses vacances au sport d’hiver ou dans des îles lointaines. Une majorité des cadres de Daech, selon une étude de la Banque mondiale de 2016, viennent des universités.

Plus encore : la proportion de candidats au suicide augmente avec l’éducation. Il est rassurant d’appréhender ces phénomènes avec notre vision occidentale de l’existence, fondée sur l’intérêt et le niveau de vie. C’est oublier que le ressort du djihad est métaphysique : c’est la peur des sociétés ouvertes, et de la liberté, génératrice de doute et d’incertitude. Le salut par la mise à mort des autres et de soi-même règle cette inquiétude propre aux sociétés modernes.

Le Figaro  : Cela fait deux fois en deux mois que l’Angleterre est frappée…

Pascal Bruckner : Encore la preuve que le multiculturalisme à l’anglo-saxonne est un échec. L’Angleterre avec ses "sharia zones", ces villes entières (Ashford, Birmingham) sous la coupe des salafistes est déjà gangrenée de l’intérieur. Pour être honnête, aucun modèle ne fonctionne contre le terrorisme.

Le Figaro : Faut-il s’habituer ?

Pascal Bruckner : La contagion de l’horreur s’est étendue jusqu’à nous. L’Europe est devenue un Israël à grande échelle sans la résolution des Israéliens à faire front. Il y aura beaucoup d’autres attentats ; cela ne doit pas nous conduire au fatalisme, mais nous inciter à nommer l’ennemi pour le défaire. La phrase de Brecht - "Le ventre est toujours fécond d’où a surgi la bête immonde" - que nous avons répété, ad nauseam, au sujet du fascisme a pris un nouveau sens. Aujourd’hui le ventre fécond : c’est le wahhabisme, c’est le salafisme, la confrérie des Frères musulmans, au pouvoir en Turquie (et présente en France à travers l’UOIF qui bénéficie de l’indulgence coupable des sites comme Mediapart et le Bondy Blog) ce sont tous ces groupes qui veulent islamiser le monde. Le terroriste est un fanatique pressé, un bigot impatient, les autres prennent leur temps. Différence de tactique mais stratégie commune : l’imam radical de Brest, Rachid Abou Houdeyfa, n’est-il pas lui-même menacé de mort par les extrémistes ? Les loups se mangent toujours entre eux. À côté des massacres comme celui de Manchester qui veulent paniquer les populations, il y a aussi les violences et les intimidations quotidiennes, les provocations volontaires, dans les territoires perdus de la République ou les quartiers en déshérence de Paris. Terrorisme et intégrisme sont des frères jumeaux qui agissent par des moyens différents. En France, la guerre du vêtement - burkini, leggings, jupe, short - va recommencer avec les beaux jours. Nous attendons de notre nouveau président, sur ces sujets en apparence mineurs, qu’il se montre intransigeant.

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