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Face à l'horreur de Manchester : Gilles Kepel

En ligne le 26 mai

Gilles KepelLe 24 mai, à la suite de l'attaque islamo-terroriste de Manchester, Le Figaro, publiait l'interview ci-dessous de Gilles Kepel. Réalisée par Alexandre Devecchio, elle a été intitulée : "Le modèle communautariste ne protège pas le Royaume-Uni du terrorisme"  :

Le Figaro  : Pour la deuxième fois depuis le 22 mars dernier, l’Angleterre est victime du terrorisme islamiste…

Gilles Kepel : Deux mois à peine après l’attentat contre Westminster, précédé d’une voiture lancée dans la foule, qui évoquait l’attentat du 14 juillet 2016 à Nice et celui de la Breitscheidplatz le 19 décembre de la même année à Berlin, cette attaque évoque davantage le 13 novembre 2015 à Paris. Il s’agit d’un concert comme au Bataclan et les cibles sont très jeunes. Le kamikaze s’est fait exploser à un endroit où des parents venaient chercher leurs enfants. Un palier a ainsi encore été franchi dans l’horreur de ce que l’État islamique revendique. Comme dans les cas de Westminster et de Nice, on ne sait pas si le kamikaze était structuré et a agi de manière spécifique ou bien au contraire s’il faisait partie de ces djihadistes de troisième génération qui s’abreuvent à l’idéologie de Daech, mais qui sélectionnent seuls leurs cibles et mettent leur action en œuvre avec les moyens du bord. Ce djihadisme réticulaire s’inscrit dans la révolution culturelle terroriste que Daech a mise en œuvre et qui s’inspire des écrits d’Abou Moussab al-Souri (1), particulièrement de son Appel à la résistance islamique mondiale. Ce texte de 1 500 pages publié en 2005 a transformé l’idéologie djihadiste mondiale en ciblant spécifiquement l’Europe. L’objectif est de créer des réactions violentes contre la population musulmane et ainsi d’enclencher des guerres civiles qui aboutiraient à l’effondrement de l’Europe et à l’établissement du califat sur le Vieux Continent.

Le Figaro  : La France a longtemps été la cible principale de Daech…

Gilles Kepel : Entre l’attentat de Charlie Hebdo le 7 janvier 2015 et l’assassinat du père Hamel le 26 juillet 2016, la France, avec ses 239 victimes, avait semblé être la cible exclusive du djihad européen. Cela nous avait valu un certain nombre de critiques outre-Rhin et outre-Manche selon lesquelles la France serait un pays post-colonial et trop dogmatiquement laïque qui au fond "l’avait bien cherché". En réalité, depuis l’automne 2016, la localisation des attentats européens de Daech s’est déplacée vers l’Allemagne et l’Angleterre. Pourtant, l’Allemagne n’a ni passé colonial avec le monde musulman ni laïcité dogmatique puisque les religions sont financées par l’État. Si le Royaume-Uni a un passé colonial, ses populations musulmanes proviennent pour l’essentiel de ses anciennes colonies, il a mis en place un modèle à l’image de l’Inde britannique qui organise le communautarisme. Dans les villes comme Birmingham ou Manchester, des conseils de charia gèrent assez largement les affaires des musulmans. Les Britanniques pensaient ainsi pouvoir acheter la paix sociale. L’attentat de Westminster et celui de Manchester aujourd’hui ont sonné le glas de cette illusion.

Le Figaro  : Pourquoi les djihadistes ont-ils changé de cible ?

Gilles Kepel : Les services français ont considérablement investi dans la recherche des causes et des effets du djihadisme. Ils ont acquis de solides connaissances et profité des imprudences de Rachid Kassim, ce djihadiste qui a téléguidé plusieurs attentats ou tentatives en France, pour démanteler des réseaux. Aujourd’hui, pour Daech, notre pays est plus difficile à attaquer que les autres. Comme dans les années 2000 lorsque les attentats se déroulaient à Londres, en Espagne ou ailleurs, et lorsque les terroristes évitaient la France. Que la France soit un État centralisé et jacobin lui confère une efficacité policière en temps réel sur la totalité du territoire, alors que l’Allemagne est handicapée par le fait qu’il y a un système de sécurité autonome dans ses seize Länder. Le Royaume-Uni a également de gros problèmes de coordination du fait de l’empilement de services de sécurité. Dans les deux cas, les procédures sont peu adaptées à ce djihadisme réticulaire. À ce jour, l’Allemagne et l’Angleterre ont du retard sur la France. Cela ne veut pas dire qu’il n’y aura pas d’autres tentatives d’attentats en France. Mais elles ont toutes été étouffées dans l’œuf depuis huit mois, sauf l’assassinat du policier sur les Champs-Élysées qui était dû davantage à un psychopathe tueur de policiers qu’à quelqu’un qui était lié au califat.

Le Figaro  : L’Angleterre est touchée à la veille des élections législatives…

Gilles Kepel : La mobilisation des services de sécurité en France a permis d’empêcher que l’élection présidentielle soit prise en otage par la terreur djihadiste. Les djihadistes souhaitaient le plus grand succès possible du FN dans la mesure où cela est pour eux un élément de propagande très important auprès de leurs coreligionnaires. Cela aurait permis à Daech de leur dire, "vous voyez bien que les Européens sont islamophobes et qu’il faut rejoindre nos rangs". La France a pu écarter cette fracture et Marine Le Pen, qu’on donnait en tête au premier tour depuis deux ans, a réalisé une contre-performance relative. En revanche, au Royaume-Uni, les djihadistes réussissent à intervenir sur l’agenda de la campagne puisque celle-ci est temporairement suspendue. Cela démontre leur capacité à peser sur le débat politique institutionnel. Cela se produit en Angleterre au moment où le pays vit une crise d’identité assez grave et où la sortie de l’Europe pourrait ouvrir des difficultés économiques. Il faut aussi se souvenir que l’attentat qui avait été commis à Westminster l’avait été alors même que le Parlement débattait du Brexit...

Note : (1) cf. notre chronique du 24 mars "L'attentat de Londres et la stratégie du troisième djihad"

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