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Tchétchénie : la chasse aux homosexuels est ouverte

En ligne le 15 mai

La chasse aux homosexuels en TchétchénieDébut avril, le quotidien russe Novaïa Gazeta révélait que plus de 150 Tchétchènes soupçonnés d’être homosexuels étaient détenus de manière arbitraire depuis le début du mois de mars. Or, les autorités russes n'ont pas réagi, en dépit des réactions internationales.

Ceci en dit long sur l’ampleur du tabou qui entoure l’homosexualité en Tchétchénie et sur la façon dont les autorités de cette république de la Fédération de Russie, en provoquant ces dernières semaines une vague de répression à l’égard des homosexuels ou supposés tels, jouent sur du velours.

"À chaque fois, les témoignages concordent, explique à Mediapart Sacha Koulaeva, à la tête du bureau Europe de l’Est/Asie centrale de la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) :

"On obtient des détenus, sous la torture, de l’argent pour ne pas rendre public le motif de leur arrestation, et on leur demande le nom d’autres individus. C’est un processus non seulement violemment homophobe, mais c’est aussi un moyen d’extorquer de l’argent… comme les vagues de répression l’ont toujours été en Tchétchénie."

Ces persécutions sont en outre complètement silencieuses. "On ne saura jamais le nombre exact de personnes arrêtées, avertit Sacha Koulaeva. Ceux qui sortent se taisent. Ceux qui ont perdu un proche également. Ce que tout cela montre, c’est que, si l’on déplaît au pouvoir pour une raison ou une autre, on peut, encore aujourd’hui, disparaître en Tchétchénie sans qu’il n’y ait aucune trace."

Pourquoi cette vague d’arrestations arbitraires intervient-elle maintenant en Tchétchénie ? Peu avant, une association russe LGBT a tenté d’organiser des gay prides dans quatre villes différentes du Nord-Caucase (sans que la Tchétchénie soit toutefois concernée). Les autorités de Grozny ont peut-être voulu envoyer un message dissuasif. Toutefois, pour Aude Merlin, chercheuse à l’Université libre de Bruxelles et spécialiste du Caucase, "il n’y a pas forcément de lien direct de cause à effet entre les deux événements. Des exactions visant les homosexuels avaient déjà été commises en décembre, et le régime de Grozny est devenu extrêmement répressif au cours de l’année 2016 avec des attaques systématiques contre toute forme de dissidence ou d’indépendance intellectuelle". Journalistes, professeurs, intellectuels ont été arrêtés. "La persécution des homosexuels est la poursuite de cette logique. C’est par ailleurs une façon de neutraliser certaines figures concurrentes, car parmi les gens arrêtés se trouvent aussi des personnes haut placées." On y compte notamment, d’après la journaliste qui a mené l’enquête pour Novaïa Gazeta – Elena Milashina –, des membres des instances religieuses, des personnalités proches du président tchétchène Ramzan Kadyrov, deux présentateurs de télévision.

Non contentes d’arrêter arbitrairement des dizaines de personnes, les autorités policières de Grozny appellent par ailleurs les familles à éliminer elles-mêmes leurs propres membres supposés homosexuels, selon plusieurs témoignages, dont un recueilli par France 24. Elles appellent cela "laver l’honneur par le sang". La personne interrogée par la chaîne internationale raconte le cas d’un homosexuel à la famille duquel les autorités ont dit : « Réglez cela vous-même ou on s’en charge." La famille, raconte le témoin, a emmené l’homme dans la forêt et l’a tué.

Cela paraît difficilement croyable… Et pourtant. "C’est tout à fait plausible, assure Aude Merlin, qui travaille sur la société tchétchène depuis les années 1990. C’est une technique que l’on a déjà vue à l’œuvre pendant l’opération dite de repentance en 2015-2016 : pour obtenir des aveux publics de jeunes suspectés d’avoir rejoint les rangs de l’État islamique, Ramzan Kadyrov interpellait les familles, exigeant d’elles qu’elles passent à l’acte si le jeune n’avouait pas. Ce qui est particulier avec cette nouvelle vague de répression, c’est qu’elle s’appuie sur un terreau social qui est encore plus favorable que lors des précédentes : elle s’opère dans un climat à la fois de peur vis-à-vis du régime, et de peur de la répression intrafamiliale. Ce qui explique pourquoi personne en Tchétchénie n’a protesté publiquement contre ces persécutions. C’est un système qui se réprime de lui-même."

De fait, il n’y a plus vraiment de "société civile" en Tchétchénie, et les dernières ONG ont dû quitter le pays ces deux dernières années : après des attaques répétées contre ses bureaux, le Comité contre la torture a finalement procédé à l’été 2015 à sa liquidation, ayant été classé comme "agent de l’étranger" par le ministère russe de la justice. L’association Memorial, quant à elle, ne peut plus travailler normalement. Il n’y a pas non plus d’activistes de la cause gay en Tchétchénie, précise Sacha Koulaeva : em>"Recherchés par le pouvoir et rejetés par leur famille, les homosexuels sont souvent des pères de famille, mariés de force par leur proches. Ils ont des relations avec des hommes complètement cachées ; ce sont des doubles vies extrêmement douloureuses."

C’est une chape de plomb que Ramzan Kadyrov a imposée à sa république depuis son arrivée au pouvoir, il y a dix ans, et cette dérive autoritaire se conjugue avec la réactivation de traditions supposées tchétchènes ou musulmanes. "Depuis que Kadyrov est président de Tchétchénie, on assiste à une radicalisation de cette société patriarcale afin de reprendre le terrain aux islamistes, explique Sacha Koulaeva. On le voit notamment dans la situation de la femme, l’imposition du voile et l’autorisation de la polygamie en dépit de la constitution russe qui l’interdit, mais aussi dans la multiplication des assassinats de femmes dans des familles où on les accuse d’avoir eu une conduite déviante. Je connais le cas d’une Tchétchène assassinée par son oncle simplement parce qu’elle avait reçu un SMS déplacé, auquel elle n’avait même pas répondu…" Aude Merlin parle, elle, de "retraditionnalisation de la société tchétchène".

À la suite de cette vague de détentions sauvages – le plus souvent dans des bases militaires, des usines désaffectées, d’anciennes écoles –, l’ONG Russian LGBT Network a ouvert une ligne téléphonique d’urgence pour aider les victimes tchétchènes à se mettre en sécurité en dehors de la région. À la mi-avril, l’association disait avoir été contactée par une soixantaine de personnes. Plusieurs sont désormais à Moscou et l’ONG s’efforce de les faire sortir de Russie. "Pour une fois, le biais colonial de la société russe à l’égard de ce qui se passe en Tchétchénie semble écarté, observe Aude Merlin. Un canal ténu de solidarité s’est ouvert dans la communauté LGBT, elle-même victime de répression dans le reste de la Fédération de Russie." L’homosexualité a pourtant été dépénalisée en Russie en 1993…

Pendant de longues semaines, les autorités fédérales ont fermé les yeux sur ces exactions. Et le pouvoir à Grozny a répondu par le déni : le porte-parole du ministère tchétchène de l'intérieur a qualifié les accusations de Novaïa Gazeta (parues le 1er avril) de "poisson d'avril", avant d'affirmer qu'il n'y avait aucun homosexuel en Tchétchénie et que, "si de telles personnes existaient, les autorités n'auraient pas à s'en faire puisque leur propre famille les enverrait à un endroit dont on ne revient pas".

Mais les révélations de Novaïa Gazeta ont suscité une avalanche de réactions à l’international : de nombreuses ONG ont recoupé et relayé les informations diffusées par le journal, de nombreuses manifestations ont eu lieu. Un rassemblement est encore prévu ce vendredi devant le consulat russe à Marseille. Et la semaine dernière, cinq ministres européens des affaires étrangères ont, dans une lettre commune, demandé à leur homologue russe de faire cesser ces exactions.

Pour Human Rights Watch, les réfugiés homosexuels tchétchènes "ne sont pas en sécurité en Russie"

C’est semble-t-il Angela Merkel qui a finalement fait bouger le président russe : la chancelière allemande a demandé le 2 mai au chef du Kremlin d'user de son "influence" pour que les droits des homosexuels soient respectés en Tchétchénie. Une enquête a ensuite été ouverte mais, signe qu’elle n’ira pas très loin, elle a été confiée à Tatiana Moskalkova, déléguée pour les droits de l'homme auprès de la Douma. Connue pour ses positions réactionnaires, cette générale à la retraite avait notamment voté en 1993 la loi condamnant la "propagande des relations non traditionnelles" auprès des mineurs, qui permet au régime russe d'interdire toute expression publique positive sur l'homosexualité ou tout rassemblement militant.

Dimitri Keltchewsky, du Comité Tchétchénie en France, se réjouit toutefois de cette "levée de boucliers". « Les réactions ont été très fortes, notamment en France, assure-t-il à Mediapart. C’est positif, cela pousse le gouvernement russe à faire pression sur les autorités de Grozny, qui se retrouvent obligées de faire semblant de bouger. C’est une dynamique nouvelle, alors que cela fait des années que les dissidents sont persécutés en Tchétchénie."

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