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Indonésie : le gouverneur de Djakarta en prison pour blasphème

En ligne le 11 mai

AhokDans Libération, le 10 mai, Laurence Defranoux y voit "un coup de tonnerre dans le ciel de Djakarta, et un coup de poignard dans le rêve d’une Indonésie tolérante et multiconfessionnelle." Ahok, en effet, gouverneur de la capitale, ancien bras droit du président Jokowi, lui-même chrétien appartenant à la minorité d’origine chinoise, a été condamné le 9 mai, à deux ans de prison pour le "crime de blasphème contre l’islam" et il a été écroué.

Ce verdict, d’une sévérité inouïe, alors que les procureurs ne réclamaient qu’une mise à l’épreuve, prouve l’influence croissante des islamistes, et promet des jours sombres pour les minorités religieuses et ethniques de ce pays de 260 millions d’habitants, peuplé à 80 % de musulmans.

Pour Yohanes Sulaiman, maître de conférences en politique et sécurité intérieure en Indonésie, "il s'agit d'une erreur judiciaire flagrante, et le signe de l'influence islamiste dans la justice, même si les juges indonésiens ont toujours tendance à suivre la foule qui crie le plus fort".

Car "Ahok", 50 ans, à l’état civil Basuki Tjahaja Purnama, a la particularité d’appartenir à deux minorités : les Indonésiens d’origine chinoise et les chrétiens (environ 8&% de la population). Le premier mandat de ce technocrate, qui avait fait de la lutte anticorruption son cheval de bataille, avait été un élément de stabilité pour le pays. Ultrafavori à sa propre réélection, il avait au début de sa campagne accusé ses adversaires d’instrumentaliser le verset du Coran qui suggère que les musulmans n’ont pas le droit de choisir des non-musulmans comme chefs, en lançant à un groupe de pêcheurs : "Ne vous sentez pas mal à l’aise à l’idée ne pas pouvoir voter pour moi de crainte d’aller en enfer, parce qu’on vous ment."

Vieux fond antichinois Malgré les excuses du candidat, de petites organisations radicales islamistes s’étaient précipitées dans la brèche et avaient obtenu le lancement d’une procédure judiciaire pour "blasphème". À l'automne, les islamistes faisaient descendre dans la rue des centaines de milliers de personnes contre le "kaffir", l'"infidèle", bien que les grandes organisations musulmanes se soient désolidarisées des manifestations.

Rémy Madinier(1) analysait alors de manière très pragmatique la situation : "À Djakarta, ces défenseurs autoproclamés de l’islam pouvaient manifester, racketter les boîtes de nuit et les maisons de jeu, interdire telle projection ou tel événement. C’est devenu beaucoup plus difficile depuis l’arrivée de Jokowi. Ces petites organisations, au premier rang desquelles les ultraconservateurs du FPI(2) , ont trouvé une occasion formidable avec cette histoire de blasphème, qui exploite le vieux fond antichinois d’une partie de l’islam indonésien." À la fin des années 1990, de violentes émeutes antichinoises avaient causé la mort de 1 200 personnes, et une "guerre sainte" menée contre les chrétiens dans les îles des Célèbes et des Moluques avait fait entre 5 000 et 10 000 victimes.

Des partisans d’Ahok en pleurs Ahok, soutenu par le parti présidentiel, a été battu dans les urnes le 19 avril par un de ses rivaux musulmans, ancien ministre de l’Education, après une campagne polluée par les tensions religieuses. Mais il devait rester jusqu’en octobre gouverneur de Djakarta, un poste considéré comme un tremplin pour la présidentielle de 2019. C’est donc un des personnages les plus importants de l’Etat indonésien qui vient de tomber sous les coups de la haine et de l’instrumentalisation des sentiments religieux, même s'il a annoncé faire appel. Massés à l’extérieur du tribunal, les partisans d’Ahok sont restés silencieux, ou ont éclaté en pleurs, pendant que les musulmans conservateurs criaient "Dieu est le plus grand". Une manifestation a été annoncée devant la prison de Cipinang, où le gouverneur a été incarcéré. Le président Jokowi, allié d'Ahok, a appelé au calme et au respect des institutions judiciaires. "Cette victoire va donner un rôle plus important aux groupes radicaux lors des élections régionales de 2018, déplore Yohanes Sulaiman. Mais en même temps, même blessé, le multiculturalisme est loin d'être mort en Indonésie. Cette affaire semble réveiller les groupes religieux traditionnels qui commencent à comprendre le danger à laisser se développer les extrémistes."

Notes  :
(1) auteur du livre L’Indonésie entre démocratie musulmane et islam intégral Histoire du parti masjumi. ed. Karthala, 2012
(2) Front Pembela Islam Front des défenseurs de l’islam

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