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"Vous me faites honte Monsieur Ruffin", écrit Jean-Pierre Le Dantec

En ligne le 9 mai

RuffinDans une tribune publiée le 6 mai sur le site du Monde, l’ancien militant révolutionnaire Jean-Pierre Le Dantec dénonçait la haine à l’encontre d’Emmanuel Macron exprimée par le réalisateur dans une tribune publiée la veille par le même journal(1).

Monsieur Ruffin, je lis dans Le Monde votre "Lettre ouverte à un futur président", et, à mesure que j’avance dans sa lecture, la haine qui en transpire, rythmée par un refrain on ne peut plus explicite ("Vous êtes haï, vous êtes haï, vous êtes haï"), antienne que, pour ne pas vous-même l’incarner, vous prêtez à ce "peuple" qui parlerait à travers vous, oui, à mesure que j’en mesure la noirceur, cette haine qui vous habite me donne la nausée.

Le 3 mai au soir, comme quinze millions de Français, j’ai assisté au déferlement de haine qu’a dû subir et supporter notre futur président de la République, m’interrogeant sur ce que j’aurais fait si je m’étais trouvé face à une goule qui, sans relâche, mentait, éructait, insultait un homme qui, courageusement, tentait d’expliquer sa démarche sans avoir recours à des fiches, avec sérieux et lucidité. Et le lendemain après-midi, dans mon journal, ça recommence. Ça repart avec autant de rage et de hideur.

"Avant même qu’aucune expérience de flexisécurité n’ait été tentée en France, vous propagez, à son égard, une détestation préventive"

Serait-ce qu’entre vous, Monsieur Ruffin, et Marine Le Pen, la différence morale serait infime ? Que vous seriez, comme elle, un vecteur de vulgarité, de haine et de violence ?

Vous prétendez qu’autour de vous, dans tous vos déplacements au sein de ce que certains nomment "la vraie France", M. Macron serait haï car son seul objectif (dissimulé bien sûr) serait, comme le répète à l’envi sa rivale, de priver de leurs droits chèrement acquis ceux qu’avec tendresse un philosophe humaniste malheureusement disparu, mon ami Pierre Sansot, appelait les "gens de peu".

Mais c’est vous, monsieur Ruffin, et c’est elle, Mme Le Pen, qui, depuis des années, sans égards ni pour la vérité ni pour la difficulté à trouver des solutions durables à la misère sociale, répandez cette haine auprès d’hommes et de femmes qui, aveuglés par la colère et le désespoir, se jettent sur vos "y-a-qu’à" comme des noyés sur une bouée.

Et le pire, monsieur Ruffin, le pire, c’est que vous êtes de bonne foi, sans doute, dans vos imprécations. J’en parle d’expérience, pour avoir été moi-même, dans mon jeune âge, victime du même virus que vous.

Che Guevara, Ho Chi Minh et Mao Pour ceux – la plupart j’imagine – auxquels mon nom ne dirait rien, je précise en effet que, pendant une décennie, j’ai été un militant révolutionnaire anticapitaliste autrement plus radical et plus ­déterminé que l’homme qui prétend ­incarner aujourd’hui "le peuple" et "l’insoumission" puisque, au titre de directeur du journal La Cause du peuple, j’ai passé neuf mois dans la prison de la Santé en 1971.

J’étais plus excusable que vous et que Jean-Luc Mélenchon, il est vrai. C’était un autre temps. Une époque où, porté par les figures de Che Guevara, de Ho Chi Minh et de Mao, le "vent d’Est" révolutionnaire semblait l’emporter sur le "vent d’Ouest" impérialiste comme venait de le démontrer, Mai-68.

Sauf qu’on n’en est plus là. Et que, pour peu qu’ils aient dépassé l’adolescence, seuls les aveugles, les imbéciles, les ignorants ou les politiciens pervers peuvent ne pas avoir compris que les "révolutions prolétariennes" dont j’ai rêvé, jeune homme, conduisent inéluctablement, comme c’est aujourd’hui le cas à Cuba et, en gésine, au Venezuela, à la ruine économique – donc au creusement de la misère –, à la perte des libertés, à la dictature, aux exécutions et parfois même aux massacres. Prétendre le contraire, à votre âge, c’est mentir au peuple et à soi-même, surtout si, comme votre champion Mélenchon, on est un peu frotté de marxisme puisque se dire partisan du matérialisme historique impose de s’en tenir, non à l’idéalisme, mais à la réalité des faits.

Sur la "légitimité fragile" dont disposera, selon vous, notre futur président de la République, je ne me prononcerai pas. Outre que les élections législatives n’auront lieu qu’en juin, ce n’est pas mon objet aujourd’hui.

En revanche, je prends acte du fait que, avant même qu’aucune expérience de "flexisécurité" n’ait été tentée en France, vous propagez, à son égard, une détestation préventive, ce qui me semble, une fois de plus, un effet de la passion haineuse qui vous anime. Votre film m’avait amusé, monsieur Ruffin, votre "Lettre ouverte" me scandalise. À bon entendeur.

Jean-Pierre Le Dantec ancien directeur de l’ENS d’architecture de Paris-la-Villette, écrivain

(1) Dans une tribune intitulée et publiée sur le site du Monde, le cinéaste François Ruffin, réalisateur du film "Merci patron !" mais aussi candidat "Picardie debout ! » dans la Somme, soutien de Jean-Luc Mélenchon avait en effet estimé, dès le 4 mai, avant son élection qu’Emmanuel Macron susciterait l’hostilité dans les milieux populaires et feint de s’inquièter de l’incapacité du candidat à en prendre la mesure :
Monsieur Macron, je regarde votre débat, ce soir, devant ma télé, avec Marine Le Pen qui vous attaque bille en tête, vous, "le candidat de la mondialisation, de l’ubérisation, de la précarité, de la brutalité sociale, de la guerre de tous contre tous", et vous hochez la tête avec un sourire. Ça vous glisse dessus. Je vais tenter de faire mieux.
D’habitude, je joue les petits rigolos, je débarque avec des cartes d’Amiens, des chèques géants, des autocollants, des tee-shirts, bref, mon personnage. Aujourd’hui, je voudrais vous parler avec gravité. Vraiment, car l’heure me semble grave : vous êtes détesté d’emblée, avant même d’avoir mis un pied à l’Elysée.
Lundi 1er mai, au matin, j’étais à la braderie du quartier Saint-Maurice, à Amiens, l’après-midi à celle de Longueau, distribuant mon tract de candidat, j’ai discuté avec des centaines de personnes, et ça se respire dans l’air : vous êtes haï. Ça m’a frappé, vraiment, impressionné, stupéfié : vous êtes haï. C’était pareil la veille au circuit moto-cross de Flixecourt, à l’intuition, comme ça, dans les discussions : vous êtes haï. Ça confirme mon sentiment, lors de mes échanges quotidiens chez les Whirlpool : vous êtes haï. Vous êtes haï par "les sans-droits, les oubliés, les sans-grade" que vous citez dans votre discours, singeant un peu Jean-Luc Mélenchon. Vous êtes haï, tant ils ressentent en vous, et à raison, l’élite arrogante (je ne vais pas retracer votre CV ici).
Vous êtes haï, vous êtes haï, vous êtes haï. Je vous le martèle parce que, avec votre cour, avec votre campagne, avec la bourgeoisie qui vous entoure, vous êtes frappé de surdité sociale. Vous n’entendez pas le grondement : votre heure, houleuse, sur le parking des Whirlpool, n’était qu’un avant-goût. C’est un fossé de classe qui, face à vous, se creuse. L’oligarchie vous appuie, parfait, les classes supérieures suivent.
Fulgurant paradoxeIl y a, dans la classe intermédiaire, chez moi, chez d’autres, encore un peu la volonté de "faire barrage", mais qui s’amenuise de jour en jour, au fil de vos déclarations, de votre rigidité. Mais en dessous, dans les classes populaires, c’est un carnage. Les plus progressistes vont faire l’effort de s’abstenir, et ce sera un effort, tant l’envie les taraude de saisir l’autre bulletin, juste pour ne plus vous voir. Et les autres, évidemment, le saisiront, l’autre bulletin, avec conviction, avec rage.
Vous êtes haï, vous êtes haï, vous êtes haï. Et c’est dans cette ambiance électrique que, sans concession, vous prétendez "simplifier le code du travail par ordonnances". C’est dangereux. Comme si, le 7 mai, les électeurs vous donnaient mandat pour ça.
Dimanche 30 avril, sur France Inter, une électrice de Benoît Hamon regrettait votre "début de campagne catastrophique", votre "discours indigent", votre "dîner à La Rotonde", votre manque d’"aise avec les ouvriers". Nicolas Demorand la questionna : « Et vous allez voter au deuxième tour, Chantal ? » « Plus c’est catastrophique, plus je vais y aller, parce que j’ai vraiment peur de l’autre", lui répondit l’auditrice en un fulgurant paradoxe.
A cet énoncé, que répliqua votre porte-parole, l’économiste Philippe Aghion ? Il recourut bien sûr à la tragique Histoire : Shoah, négationnistes, Zyklon B, Auschwitz, maréchal Pétain. En deux phrases, il esquissa toute l’horreur du nazisme. Et de sommer Chantal : « Ne pas mettre un vote, s’abstenir, c’est en fait voter Mme Le Pen. Il faut que vous soyez bien consciente de ça." Contre ça, oui, qui ne voterait pas ?
Des Français hostilesMais de ce rejet du pire, vous tirez un blanc-seing. Votre économiste parlait, le 30 avril, comme un missionnaire du FMI : « Réduire la dépense publique", « les coupes d’abord dans le social", « sur l’assurance-maladie", « la tarification à l’acte", « l’assurance-chômage", « les collectivités locales". Tout y passait.
Et d’insister sur le traitement de choc : « C’est très important, le calendrier, il faut aller très vite. Il faut miser sur le capital politique de l’élection pour démarrer les grandes réformes dès le début, dès le début. Quand on veut vraiment aller vite sur ces choses-là, je crois que l’ordonnance s’impose. Je vois la France maintenant, un peu un parallèle avec l’après-guerre, je crois que nous sommes à un moment semblable à la reconstruction de 1945." Rien que ça : la comparaison avec une France à genoux, qui a servi de champ de bataille, qui n’avait plus de ponts, plus d’acier, plus d’énergie, bref, ruinée, alors que le CAC 40 vient, cette année, de verser des "dividendes record" aux actionnaires. Mais de quel "capital politique" parlez-vous ? La moitié, apparemment, de vos électeurs au premier tour ont glissé votre bulletin dans l’urne moins par adhésion à votre programme que pour le "vote utile". Et pour le second, si vous obtenez la majorité, ce sera en souvenir d’Auschwitz et du "point de détail". Des millions de Français ne se déplaceront pas, qui ne veulent pas choisir entre "la peste et le choléra", qui vous sont d’ores et déjà hostiles.
C’est sur cette base rikiki, sur cette légitimité fragile que vous comptez mener vos régressions à marche forcée ? Que ça passe ou ça casse ? Vous êtes haï, monsieur Macron, et je suis inquiet pour mon pays, moins pour ce dimanche soir que pour plus tard, pour dans cinq ans ou avant : que ça bascule vraiment, que la "fracture sociale" ne tourne au déchirement. Vous portez en vous la guerre sociale comme la nuée porte l’orage. A bon entendeur.

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