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Une violence plus pensée qu’on ne le croit, par Pierre Rigoulot

En ligne le 5 mai

les black blocs avant l'actionLes violences provoquées en marge de la manifestation syndicale du 1er mai laissent pantois. Il ne s’est peut-être pas agi de tuer, mais sans aucun doute on  en a pris le risque sans la moindre hésitation. En tout cas, elles appellent, outre une riposte rapide de la part de la police et de la justice, quelques remarques sur leur passé, leur renouveau et les justifications que certains leur fournissent.

D’abord, elles ne sont pas totalement nouvelles. Sans remonter aux violences des anarchistes d’avant la première guerre mondiale, on se souviendra de quelques agressions d’une grande brutalité contre des policiers, lancées par des groupes d’étudiants et de marginaux dans les années 60. Jean-Patrick Manchette, dans L’affaire Ngustro, publiée en 1971, reconstitue quelques affrontements et rend bien la haine que vouent aux policiers quelques groupes d’extrême gauche heureux de "casser du flic". Passons sur 1968 et les années suivantes. Les violences en France s’interdisent de passer au terrorisme.  Et s’il n’y a pas de décennies qui en soient tout à fait exemptes, elles restent marginales jusqu’au tournant du XXe et du XXIe siècles qui les voit resurgir. On commence alors à y parler des "Black Blocks" qui érigent des barricades et attaquent la police à coups de pierres et de cocktails Molotov au sommet de l'Organisation mondiale du commerce à Seattle en novembre 1999, à Gênes en juillet 2001 ou à Strasbourg en avril 2009. Les violences ont repris, marginales mais démesurées, ces années dernières, notamment à l’occasion de grandes manifestations syndicales ou politiques.

Comment le comprendre ? Il faut d’abord remarquer qu’en quelques  décennies, par un mouvement à peine visible tant il a été progressif, les grandes organisations de contestation politiques ou syndicales se sont affaiblies. Moins de militants. Moins de manifestants, moins de gens chargés aussi du service d’ordre, et la conscience grandissante chez le plus grand nombre, de l’inutilité immédiate  de ces manifestations, de leur caractère de plus en plus rituel. L’affaiblissement et l’éclatement en diverses tendances de ces grandes organisations expliquent partiellement l’attrait (encore relatif, heureusement !) des groupuscules radicaux et de leur offre d’exprimer, d’une autre façon, le refus de telle mesure politique, de tel projet de loi et plus largement de la société qui les propose. Pour eux, même les discours ou les slogans sont de trop. Acta, non verba ! C’est l’absence de médiation des refus et de la colère qui permet de comprendre le surgissement et le développement des nouveaux casseurs.

L’affaiblissement de la pensée politique avec ses vecteurs traditionnels – la classe ouvrière, son parti - et sa mythologie : le rapport de forces, le pouvoir dans la rue, la révolution – a joué aussi un rôle. Tout cela a perdu de son attrait et la pensée des casseurs ignore désormais les nuances et la dialectique. Le "Système", pour eux, ne signifie pas une structure avec ses institutions, sa hiérarchie, ses réalités politiques, sociales, économiques ou culturelles. Le système, c’est seulement la bête mauvaise dont il faut se débarrasser. Et comment s’en débarrasser ? En la détruisant. Non en s’emparant des leviers de commandes du pouvoir, non en déconsidérant les arguments de ceux qui le détiennent, mais en détruisant ce qui est physiquement présent pour en permettre le fonctionnement. Un abri bus, une banque, une vitrine de magasin, un policier, c’est ce qui est là, tout simplement, et qui prouve l’existence d’un ordre social et d’échanges  habituellement assuré. Ce sont des cibles de choix par leur seule présence.

Sans doute, il n’y a pas que les mémés de Toulouse qui aiment la castagne et on sent quelque chose  du rituel sportif dans ces affrontements, comme la chasse à courre, le triathlon ou la boxe. Mais il y a plus aussi : un climat de simplisme intellectuel et politique sans lequel on ne peut comprendre ces jeunes violents. Ces puristes, ou plus justement ces simplistes  ne vivent pas dans un vase clos. Ils entendent le refus montant de notre régime politique et font écho à une approche sans nuance, théorisée par exemple par quelqu’un comme Frédéric Lordon en France : "la République, dit-il, c’est l’armature constitutionnelle de l’empire du capital sur la société". La République, quelle qu’elle soit, cache une dictature. Les distinctions entre les formes de pouvoir s’estompent donc. Les radicaux de Podemos en Espagne pensent qu’il n’y a pas eu de transition en Espagne, après la mort de Franco. Le Caudillo ou le socialiste Felipe Gonzales, c’est du pareil au même ! Ce sont des représentants de l’oligarchie au pouvoir, et deux formes d’exercice de la dictature du Capital ! Aujourd’hui, une partie des mélenchonistes ne veut pas voter pour Emmanuel Macron parce que celui-ci ou Marine Le Pen, c’est du pareil  au même !  La liberté, légalité et la fraternité, voilà l’apparence. La dictature, la violence  voilà la réalité. Gauche…droite importent peu. "Tous pourris !".

Pour cette gauche radicale, les joutes verbales et les petits calculs parlementaires sont donc désormais dépassés. Il faut affronter l’Etat durement, physiquement, concrètement. D’où les incendies de pneus, les blocages d’usines ou de raffineries, les coups de barre de fer contre des devantures, les attaques contre les agences bancaires, les agressions contre les policiers.

On peut participer aux grèves, on peut militer dans un syndicat. Mais ce n’est pas une fin en soi. Il s’agit de tous converger contre la propriété privée des moyens de production et d’échanges comme le répète Lordon après Karl Marx…La guérilla urbaine est une autre manière, plus frustre d’y conduire. Plus frustre mais respectable : puisqu’on a à faire à une dictature, l’action violente, voire terroriste, est justifiée ; et comme les guérillas de Guevara devaient révéler la réalité dictatoriale de gouvernements usant de colifichets démocratiques (élections, parlements, etc), les mises en cause concrètes et violentes poussent la société capitaliste à se montrer sous son vrai jour. Pour cette idéologie-là, la violence des casseurs ne constitue pas un dérapage. Elle est la vérité des rapports sociaux. Une violence populaire qui répond à la violence du capital…Et puisqu’on ne pense pas en termes de représentation, de symboles, ou de masses populaires à convaincre, mais de vengeance contre les gardiens visibles, hic et nunc, de l’ordre honni, on attaque – quitte à prendre le risque de tuer.

Pierre Rigoulot
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