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Osons penser l'ennemi djihadiste

En ligne le 26 avril

couverture du livre de Taguieff

Pierre-André Taguieff vient de publier aux éditions, du CNRS : "L’islamisme et nous. Penser l’ennemi imprévu."

I. Le 21 avril, il donnait une interview à Marianne : "On ne veut pas, s'inquiète-t-il penser l'ennemi djihadiste."

Marianne : Après l’attaque d’hier comme après les précédentes, c’est la même stupeur puis les mêmes questions, comme si, de choc en choc, nous ne pouvions produire qu’un ressassement sans réponses. À quoi attribuez-vous ce processus ?

Pierre-André Taguieff : Pour comprendre la situation, il faut poser la question fondamentale de l’ennemi. Cela fait 27 ans qu’il nous a déclaré la guerre avec l’apparition d’Al Qaida et pourtant, après chaque attentat islamiste, on continue à se demander s’il s’agit bien d’un acte terroriste ou d’un acte de délinquance. On n’y croit pas, on psychiatrise, on "pathologise" l’assaillant. C’est une manière de réduire l’ennemi djihadiste à de l’hyperviolence, voire aux effets d’une enfance difficile et aux conséquences de "l’exclusion". Le tout masqué par un "parler islamiste" trompeur. La néo-sociologie victimaire se charge de légitimer cette vision trompeuse. Un rituel s’est ainsi constitué : stupeur et indignation, réveil, rassemblement, appels à l’unité, déclaration de solidarité avec les victimes, ce qui est évidemment légitime, puis oubli... jusqu’à la prochaine fois. Un oubli accompagné de dénégation, d’une volonté permanente de sous-estimation de l’adversaire sur la toile de fond d’une croyance vague, sur le mode "Tout va s’arranger avec le temps... on est en France".

J’y vois un mauvais usage de l’espérance, une sorte de fatalisme heureux. On se gargarise de belles formules du genre "Ne pas céder à la peur", on se soulage, on se rassure, on se calme. On ne veut pas penser l’ennemi djihadiste. On refuse de poser les problèmes de base, notamment celui du rapport entre l’islam et l’islamisme sous toutes ses formes. Force est de constater que la gauche est entrée à reculons dans la reconnaissance de la menace islamiste, de l’affaire du voile à la fin des années 1980 aux attentats des dernières années, des derniers mois, du dernier jour. Je relève la réaction caractéristique hier soir de Christophe Girard, maire PS du 4e arrondissement de Paris, qui ose tweeter : "Attentat en France à quelques jours de l’élection présidentielle. Comme c’est étrange ! Allez interroger M. Poutine par exemple"... On a donc abandonné la question du djihadisme à Marine le Pen et à François Fillon, pour ensuite s’indigner bruyamment des exploitations politiques qu’ils en font. L’argumentation antiraciste dévoyée et le discours pseudo-antifasciste empêchent d’aborder la menace djihadiste et, plus largement, de penser l’évolution des rapports de force politiques en France comme ailleurs en Europe. Le djihadisme étant un mouvement international, cet aveuglement nous interdit de comprendre la marche de l’Histoire, qui ne ressemble pas à nos rêves de démocrates occidentaux paisibles.

En même temps, nous avons en boucle un flot de questions, d’informations, d’expertises sur les services de renseignements, sur la réponse judiciaire, suffisante ou déficiente. Marianne : Des attentats sont déjoués, comme ce fut le cas avec les arrestations à Marseille voici quelques jours. Il y a donc une riposte. Trop détachée, à votre avis, d’une réflexion globale ?

Pierre-André Taguieff : La réduction du djihadisme à une approche et une vision strictement policières est une impasse. Nous devons aborder la question du point de vue des assaillants qui sont mus par des mythes idéologiques. Le djihadisme est d’abord un phénomène culturel : il faut mener contre lui, aussi, le combat intellectuel. Le substitut de ce combat qui n’est pas mené, c’est la "déradicalisation", une approche psychologisante du problème. Ce qui constitue une lourde erreur. On doit d’abord connaître et reconnaître l’idéologie djihadiste et remonter à ses sources, qui sont lointaines, même si ses derniers théoriciens, Frères musulmans ou salafistes, sont apparus dans la première moitié du XXe siècle.

Au lendemain des attentats du 13 novembre 2015, c’est ce qu’a fait Marianne en consacrant un numéro spécial (n° 971) aux origines de la violence islamiste, du VIIe siècle à Daech...

Pierre-André Taguieff : C’est la méthode à suivre, celle qu’a suivie un Gilles Kepel en France. Nous devons aborder la question de l’ennemi par la connaissance, par le savoir, autrement dit dans l’horizon des Lumières et non par la petite porte policière, sociologisante ou psychiatrique. Voilà la réflexion nécessaire pour identifier les connexions entre les différents phénomènes : le djihadisme doux ou culturel lié à des modes vestimentaires (foulard, burkini) et le djihadisme dur. Il y a un continuum entre les deux. Or, malgré la répétition des attentats, cette prise de conscience ne s’est toujours pas opérée. L’aveuglement et la pusillanimité des élites dirigeantes ont produit un effet pervers que je définirai ainsi : la peur de la guerre civile entre musulmans et non-musulmans nourrit la guerre civile elle-même.

II. Le même jour Figarovox publiait un entretien où il dénonce "Entre deux attentats, l'insouciance"

Le Figaro. - Un attentat a été commis jeudi aux Champs-Élysées et sept autres ont été déjoués depuis le début de l'année. Depuis 2001, les attentats terroristes ont causé plus de 2 200 morts en Europe. Comment expliquer l'impuissance des États à enrayer le phénomène?

Pierre-André Taguieff . -Ce qui est surprenant, c'est l'oubli de la menace islamiste dans les débats de la campagne. Cet oubli s'inscrit dans une séquence bien définie: un attentat djihadiste suscite la stupeur et l'indignation, un réveil semble s'opérer, suivi de rassemblements, d'appels à l'unité et de déclarations de solidarité avec les victimes, des prières rituelles sont déclamées ("ne pas céder à la peur"), des mesures policières sont annoncées, puis tout est oublié, et l'on replonge dans l'insouciance jusqu'au prochain attentat. Avec l'attentat djihadiste du 20 avril, on a assisté à une nouvelle irruption brutale du réel dans une campagne saturée de questions anecdotiques et polluée par le blabla des candidats "zozos". L'égalitarisme démocratique a un coût parfois élevé. Le triste message diffusé par les États est en substance: nous devons vivre en permanence avec la menace djihadiste. Les élites dirigeantes abreuvent le bon peuple de propos d'une apparente sagesse: il n'y a pas de risque zéro, disent-elles, ce qui revient à fataliser l'islamo-terrorisme, traité comme un inévitable bruit de fond social.

Figarovox : Vous écrivez que "nous ne comprenons pas les islamistes, que leur pensée, leur imaginaire et leur langage nous paraissent impénétrables". Pourquoi?

Pierre-André Taguieff : "Il nous est difficile de reconnaître que la vision djihadiste du monde possède une cohérence idéologique et puisse donner un sens à l'existence de ses adeptes"

Il nous est difficile de reconnaître que la vision djihadiste du monde possède une cohérence idéologique et puisse donner un sens à l'existence de ses adeptes. Pourtant, la preuve en est administrée par la mort en "martyr" des combattants du djihad. Les déclarer "fous", "nihilistes", "suicidaires" ou "barbares", c'est leur appliquer des étiquettes polémiques qui nous rassurent. Nous avons tendance à noyer le djihadisme dans le "terrorisme", l'"extrémisme" ou la "radicalité", ce qui évacue la question fondamentale, difficile et sulfureuse des relations entre l'islam et l'islamisme. Nous évitons aussi de poser le problème de l'efficacité symbolique des croyances religieuses, en négligeant le fait que l'individualisation et la privatisation de ces dernières est, dans l'histoire universelle, un phénomène relativement récent lié à l'évolution des sociétés occidentales modernes. La question est d'abord culturelle, occultée comme telle par les approches complaisantes de l'islamisme radical: la sociologisation victimaire des djihadistes présentés comme les enfants malheureux d'une société "raciste" et "islamophobe", la psychiatrisation de leur personnalité ou la psychologisation de leurs trajectoires.

Figarovox : "S'ils n'étaient pas armés hier, les policiers n'auraient peut-être pas été visés", a déclaré Philippe Poutou en réaction à cet acte terroriste…

Pierre-André Taguieff : Les anticommunistes étaient naguère traités de "chiens" par Sartre et les intellectuels "compagnons de route" du PCF. Les anti-islamistes sont aujourd'hui traités de "racistes" et d'"islamophobes" par les tenants de la "gauche morale" ou les militants néo-gauchistes, qui ont réduit l'antiracisme et l'antifascisme à des boucliers protecteurs des islamistes. L'utopisme révolutionnaire s'est reconverti d'abord, d'une façon rhétrorique, à travers le recours massif de la nouvelle extrême gauche à des formules creuses du type "révolution citoyenne" ou "réformisme radical", chères aux "populistes de gauche". Ensuite, par l'effet du ralliement plus ou moins explicite de certains milieux néo-tiers-mondistes et altermondialistes à la vision islamiste du monde, fondée sur la diabolisation de l'Occident "capitaliste" ou "libéral", ce qui a fait émerger la mouvance "islamo-gauchiste", que j'avais ainsi baptisée et analysée dès le début des années 2000. De la complaisance à la connivence, voire à la complicité, il n'y a souvent qu'un pas à franchir. Face à pareille situation, que faire, sinon s'employer à remobiliser les Occidentaux autour de leurs valeurs communes, la recherche de la vérité et le goût de la liberté, qu'ils ne cessent d'oublier, de méconnaître ou de trahir?

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