logo ihs

philippe valLe bal des somnambules

En ligne le 7 mars

L’Institut d’histoire sociale n’a pas vocation à se prononcer en faveur de tel candidat aux présidentielles. Mais les débats sur l’Europe ou sur l’islamisme nous concernent directement. L’Union européenne est, on le sait, la cible des attaques les plus vives de la part de Vladimir Poutine, en qui nous voyons le promoteur d’une forme autoritaire de gouvernement peu compatible avec la démocratie. Quant à l’islamisme djihadiste, il a entrepris contre notre société une sorte de guerre au nom d’une vision du monde totalitaire qui voue la démocratie aux gémonies.
Philippe Val, dans une tribune parue dans le Journal du Dimanche du 5 décembre, regrette que ces deux thèmes soient trop peu analysés et trop peu évoqués par la plupart des candidats. Et il est vrai que seul, François Fillon a osé parler de totalitarisme islamique et que seul, Emmanuel Macron s’est déclaré ouvertement favorable à la poursuite de l’aventure européenne.
On trouvera ci-dessous la tribune de Philippe Val, intitulée "Le  bal des somnambules". P.R.

Le bal des somnambules

Agonie de la construction européenne et terrorisme islamique : deux sujets qui sont ignorés par les candidats à la présidentielle

par Philippe Val

Depuis quarante ans, en France, les campagnes présidentielles traitent quatre grands thèmes, avec un ordre de priorité différent selon les époques : l'économie, le chômage, la construction européenne et la sécurité.

Depuis le début de cette campagne, Front national mis à part, la plupart des prétendants "crédibles" n'ont traité, avec plus ou moins de talent, que les deux premiers thèmes, l'économie et le chômage, non pas dans l'indifférence générale - les sujets sont importants - mais disons, sans soulever beaucoup de passion.

Les deux seuls candidats à s'aventurer sur les deux autres thèmes, Manuel Valls et Nicolas Sarkozy, ont été l'objet d'une hostilité politico-médiatique telle qu'ils ont été immédiatement évincés de la campagne. Le système des primaires - étripage rendant tout rassemblement impossible à l'issue du processus - est la conséquence de l'abaissement intellectuel et de l'irresponsabilité des partis, désormais incapables de désigner eux-mêmes leur candidat. Il ne pouvait en sortir que de la médiocrité, c'est fait.

Alors même qu'un désir de droite s'est clairement exprimé dans le pays - mis en lumière par toutes les études d'opinion - à deux mois du scrutin, il n'y a, à cette heure, plus de candidat éligible à droite. Reste un Emmanuel Macron, qui, mécaniquement, profite de la déshérence de la droite et de la gauche.

Il n'y a aucune logique politique dans cet état des choses. La situation est absurde, comme dans les rêves, comme dans les névroses, comme dans les maladies mentales qui conduisent l'individu à une sorte de somnambulisme éveillé.

Nous sommes précisément dans cette situation somnambulique où les acteurs de la vie publique s'enfoncent dans une névrose d'évitement sans prendre garde à l'effet de sidération qu'ils produisent chez les citoyens.

Les sociétés démocratiques ont vécu deux énormes traumatismes liés l'un à l'autre - dont on préfère ne pas parler. Trop compliqués, pas assez rassembleurs :

- l'agonie de la construction européenne qui a pourtant garanti la paix en Europe depuis soixante-dix ans, fait unique dans son histoire séculaire ;

- l'intrusion dramatique du terrorisme islamique au cœur de sociétés laïques et pacifiques, conséquence d'une radicalisation qui témoigne de bouleversements profonds et inquiétants dans le monde musulman.

Or, ces deux sujets sont ignorés ou traités avec une superficialité qui confine à l'inexistence. Qui s'y frotte s'y pique. Comme le patient qui résiste sur le divan de l'analyste, on parle d'autre chose. Par exemple, pour conclure un accord avec un candidat Vert qui ne représente pas 3 % des voix, Benoît Hamon, candidat du PS, en pleine crise de somnambulisme, promet de brader la V· République et d'instaurer la proportionnelle intégrale dans une période où le FN culmine à 40 %. Riche idée suicidaire, non ?

Aucun projet européen, aucun discours sur l'avenir de la laïcité et de l'État de droit face à la montée de la violence identitaire et religieuse, rien sur l'avenir de l'égalité hommes-femmes, rien sur la défense à l'ère de Trump, de Poutine et du radicalisme musulman, rien sur le dynamisme culturel dont nos pays libres sont pourtant le miraculeux produit. Il faut que ce soient de simples citoyens qui dénoncent la lèpre antisémite qui prospère sur les réseaux sociaux dans l'impunité totale non seulement des auteurs, mais des éditeurs que sont les propriétaires de ces réseaux. Aucun candidat n'a cru i bon d'analyser de quoi l'affaire Mehdi Meklat était le symptôme cancéreux dans un pays qu'ils prétendent pourtant diriger.

Des journaux et des sites "de gauche" - quelle gauche ? - se sont contentés de dénoncer la récupération de 1'"affaire" par la fachosphère, comme si elle n'était pas elle-même un pur produit de la fachosphère branchée. Que font-ils, sinon renforcer une Marine Le Pen qu'au fond, ils aiment de toute leur haine ?

Au bal des somnambules, la guerre est culturelle et la paix est naturelle. Dans la réalité, évidemment, c'est l'inverse.

Soit le réveil sonnera avant la date fatidique de l'élection - il est déjà bien tard - et nous pourrons continuer à croire en nous-mêmes et dans nos libertés, soit il sonnera après. Ce sera trop tard. Et nous n'aurons pas fini de le regretter.

Philippe Val

Journaliste et écrivain, a publié en janvier "Cachez cette identité que je ne saurais voir" (Grasset).

Revenir au fil de nos chroniques
→  Recevoir nos mises à jour

Tweet