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Des officiels nord-coréens déposent des fleurs au Mausolée José Marti à Cuba après la mort de CastroVenezuela, Cuba et l'asymétrie des indignations

En ligne le 17 février

L’existence de prisonniers politiques à Cuba et au Venezuela, soulignait le 16 février Paulo Paranagua, journaliste au Monde, ne provoque pas les mêmes réactions indignées de la gauche qu’à l’époque des dictatures militaires conservatrices en Amérique latine.

Samedi 18 février, cela fera trois ans que Leopoldo Lopez est emprisonné au Venezuela. L’opposant au président Nicolas Maduro purge une peine de presque quatorze ans dans la prison militaire de Ramo Verde, à une heure de Caracas. A ­l’issue d’un procès qualifié de "farce" par Human Rights Watch, il a été condamné pour instigation à la violence lors de la manifestation du 12 février 2014, à Caracas, qui avait fait trois morts.

Le 1er décembre 2016, un commissaire du Service bolivarien de renseignement (Sebin), José Ramon Perdomo Camacho, a été condamné à vingt-neuf ans et demi de prison pour l’assassinat de l’étudiant Bassil Da Costa, l’un des trois morts de février 2014. Ces trois victimes n’étaient pas imputables à l’opposition, mais à la police politique. Les violences du 12 février 2014 ont été le fait d’agents provocateurs du pouvoir, agissant de leur propre initiative ou en service commandé.

La justice aurait dû relâcher immédiatement Leopoldo Lopez, qui n’avait aucun lien avec l’assassin. "L’avocat de Leopoldo a saisi la cour suprême, confie son père, Leopoldo Lopez Gil, qui était récemment de passage à Paris. Mais le Venezuela n’est pas un pays normal. Il n’y a pas de séparation des pouvoirs. La justice n’est pas indépendante. Un des procureurs du procès, exilé depuis, a admis que les magistrats avaient obéi aux ordres de l’exécutif."

Prison ou exil D’autres cadres et élus du parti fondé par Leopoldo Lopez, Volonté populaire, affilié à l’Internationale socialiste, ont été emprisonnés ou contraints à l’exil pour échapper aux poursuites. "Les prisonniers politiques sont des otages du pouvoir", estime Alfredo Romero, du Forum pénal vénézuélien, un réseau d’avocats qui les défend. Le président Maduro en relâche au compte-gouttes, pour les remplacer par d’autres.

On dénombre actuellement cent huit détenus politiques. Une vingtaine d’entre eux ont bénéficié d’ordres de libération émis par la justice, mais le Sebin, la police politique, refuse d’obtempérer. Parmi eux figure l’ancien dirigeant étudiant Yon Goicoechea, qui a la double nationalité vénézuélienne et espagnole.

À Cuba aussi, les prisonniers politiques sont des otages, destinés à empêcher l’émergence d’une société civile. Ainsi, l’avocat Julio Ferrer Tamayo a été arrêté le 23 septembre 2016, lors d’une perquisition musclée à Cubalex, le centre d’assistance légale créé par Me Laritza Diversent à Arroyo Naranjo, banlieue misérable de La Havane. Il est incarcéré pour avoir exercé son métier dans un pays où les seuls avocats autorisés sont des fonctionnaires regroupés dans des "cabinets collectifs".

Le médecin Eduardo Cardet Concepcion est détenu depuis le 30 novembre 2016. Il dirige le Mouvement chrétien de libération, fondé par Oswaldo Paya (1952-2012), le dissident cubain qui avait été honoré par le prix Sakharov pour la liberté de l’esprit, décerné par le Parlement européen en 2002. Cinquante-cinq activistes de l’Union patriotique de Cuba comptent parmi la centaine de prisonniers politiques.

En 2016, les interpellations et arrestations de courte durée enregistrées par la Commission cubaine pour les droits de l’homme et la réconciliation nationale ont frôlé les 10 000, un nombre record. Parmi les victimes de ce harcèlement figurent les Dames en blanc, l’association d’épouses de détenus politiques, et d’autres femmes qui luttent pour les libertés.

Cynisme L’existence de prisonniers politiques est un indicateur de la violation des droits de l’homme. À l’époque des dictatures militaires conservatrices en Amérique latine, dans les années 1960-1970, la gauche était en phase avec Amnesty International ou la Fédération internationale des droits de l’homme, à laquelle est affiliée la commission cubaine. L’exigence de libération des détenus politiques faisait alors l’unanimité. Pourquoi n’est-ce plus le cas maintenant ? Comment expliquer le silence assourdissant de la gauche française ? Parce que les régimes de Cuba et du Venezuela prétendent incarner la gauche ? En somme, comme disait un président américain au temps de la guerre froide, "ils sont des salauds, mais ce sont les nôtres" ?

Fidel et Raul Castro, tout comme Chavez, ont bénéficié d’une amnistie à peine deux ans après avoir été emprisonnés pour des faits aussi sanglants que l’attaque de la caserne de Moncada à Santiago de Cuba (1953) et la tentative de coup d’Etat militaire au Venezuela (1992). Leurs régimes ne procèdent pas de la même manière à l’égard de leurs prisonniers parce qu’ils sont mus par le revanchisme. L’alternance ne fait pas partie de l’ADN d’autocrates qui se croient nimbés à tout jamais d’une légitimité révolutionnaire.

Nicolas Maduro avait promis de libérer Leopoldo Lopez si l’indépendantiste porto­ricain Oscar Lopez Rivera était relâché. Barack Obama l’a gracié avant de quitter la Maison Blanche. Cependant, le "Tartuffe du chavisme" a refusé de tenir sa promesse en prétextant qu’il s’agissait juste d’une blague. Le cynisme le dispute ainsi au grotesque.

Les régimes cubain et vénézuélien sont une honte pour la gauche démocratique. Prendre leur défense, plutôt que celle de leurs prisonniers politiques, révèle une absence de respect pour l’État de droit et un manque d’attachement aux libertés publiques. Les valeurs républicaines ne sauraient être relativisées pour des raisons géopolitiques ou opportunistes.

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