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Le pouvoir wahabite saoudienArabie saoudite et totalitarisme wahhabite

En ligne le 10 février

Agrégé d’histoire et ancien élève de l’École nationale d’administration, Pierre Conesa est l’auteur de nombreux ouvrages sur les relations internationales et stratégiques. Ancien analyste à la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), il a longtemps été haut fonctionnaire du ministère de la Défense, notamment directeur adjoint de la délégation des Affaires stratégiques, avant de rejoindre le privé.

Il vient de publier Dr Saoud et M. Djihad. La diplomatie religieuse de l’Arabie saoudite, chez Robert Laffont

Sous le titre "L’Arabie saoudite mène un projet planétaire d’expansion du totalitarisme religieux wahhabite", il a donné le 7 février un entretien au quotidien l'Opinion, réalisé par Pascal Airault.

"La diplomatie religieuse saoudienne, dit-il a été relativement bien accueillie par les Occidentaux. Elle apparaissait comme un rempart au nassérisme et à la propagation du socialisme"

Il observe : "À chaque fois que le régime a fait appel aux “mécréants” pour sauver sa tête, il a dû composer avec les oulémas qui lui ont apporté une justification théologique. En échange, ils ont obtenu de nouvelles prérogatives pour davantage assurer leur emprise et radicaliser la société saoudienne."

« Les Saoudiens ont exporté leurs problèmes en finançant les écoles, les madrasas, partout dans le monde islamique". En reprenant les propos de Richard Holbrooke, ancien ambassadeur américain à l’ONU, Pierre Conesa donne d’emblée le ton de son dernier ouvrage, Dr Saoud et Mr Djihad ed. Laffont.

Brisant la loi du silence, il dénonce l’aveuglement des pouvoirs publics français qui n’ont jamais vraiment étudié le régime "théocratico-tribal" saoudien qui exporte dans le monde le wahhabisme (terme courant mais erroné puisque les Saoudiens eux-mêmes se qualifiaient dès l’origine de salafistes), une version très rigoriste et intolérante de l’islam sunnite. La publication de son livre, fin 2016, a suscité une levée de bouclier de la diplomatie française qui a fait de l’Arabie saoudite un partenaire économique majeur durant le mandat de François Hollande. "

Ce livre est un procès à charge dont le verdict est donné dans le titre –" l’Arabie saoudite comme démon masqué – et le dessin de couverture – Daech est son avatar", explique une note récente du Centre d’analyse, de prévision et de stratégie du Quai d’Orsay qui, ne reculant devant aucun néologisme accuse l’auteur de "saoudophobie".

Pascal Airault : Selon vous, la diplomatie religieuse est inscrite dans l’ADN du régime saoudien…

Pierre Conesa : Les Saoudiens sont à l’origine un peuple de Bédouins dont les tribus vivaient en plein désert du Najd. Pour ce peuple, le temps s’était arrêté avec le prophète Mahomet. La conquête de la péninsule arabique fut une affaire d’alliance matrimoniale entre un chef tribal, Muhammad Ibn Saoud, et un leader religieux, Muhammad Ibn Abd al-Wahhab. Ils conclurent le pacte de Najd en 1744 qui est à l’origine de la création de l’État saoudien. Les oulémas de la tribu, les Al-Shaikh, s’engagèrent alors à soutenir le régime des Saoud qui, en contrepartie, leur donna carte blanche pour propager l’islam, version wahhabite. Le djihad est aussi inscrit dans la geste nationale. Mohammed Abd al-Wahhab l’a décrété pour mobiliser la communauté ikhwân, le bras militaire, contre les tribus hostiles à Ibn Saoud et contre l’Empire ottoman qui a donc conquis le territoire au nom du djihad. Tant que le pays était un nain géopolitique, le prosélytisme s’est fait localement. La découverte du pétrole en 1930, et surtout ses revenus très abondants après la crise pétrolière de 1973, ont permis au régime d’exporter sa diplomatie religieuse dans le monde entier.

Pascal Airault : L’Arabie saoudite n’a-t-elle pas aussi subi l’influence des Frères musulmans ?

Pierre Conesa : En soixante-dix-huit ans, l’État a été gouverné par sept monarques, tous passés par l’école coranique et non pas par l’université. Aucun n’est diplômé. Au départ, l’État a fait appel aux membres des Frères musulmans pour renforcer l’administration, alors qu’ils étaient persécutés dans les années 1960 par Gamal Abdel Nasser en Égypte. Ce sont eux qui vont structurer le système saoudien. La fracture entre les Saoud et les Frères musulmans est intervenue en 1991. Ces derniers vont dénoncer l’appel saoudien aux Américains lors de l’invasion du Koweït par Saddam Hussein. Ce n’était pas la première fois que les Saoud sollicitaient les Occidentaux. Ils l’avaient fait en 1979 pour libérer la grande mosquée de La Mecque occupée par des islamistes radicaux qui refusaient les modernisations que l’argent du pétrole permettaient dans la société. À chaque fois que le régime a fait appel aux "mécréants" pour sauver sa tête, il a dû composer avec les oulémas qui lui ont apporté une justification théologique. En échange, ils ont obtenu de nouvelles prérogatives pour davantage assurer leur emprise et radicaliser la société saoudienne. La famille al-Shaikh contrôle aujourd’hui l’enseignement, la promulgation des avis juridiques (fatwas), la justice, les affaires religieuses, les médias…

Pascal Airault : L’année 1979 a aussi été le théâtre de deux bouleversements majeurs dans le monde islamique qui seront déterminants pour l’Arabie saoudite…

Pierre Conesa : En février 1979, la révolution iranienne a porté les dignitaires chiites au pouvoir. Le chiisme est venu rapidement contester le leadership sunnite sur l’islam, notamment pour la gestion des lieux saints. En décembre de la même année, l’invasion de l’Afghanistan par les troupes soviétiques a aussi servi de prétexte aux Saoud pour lancer le djihad contre l’envahisseur et surtout se débarrasser de ses propres radicaux les plus contestataires.

Pascal Airault : Pourquoi les Occidentaux ont-ils laissé faire ?

Pierre Conesa : La diplomatie religieuse saoudienne a été relativement bien accueillie par les Occidentaux. Elle apparaissait comme un rempart au nassérisme et à la propagation du socialisme dans les pays du Golfe puis s’est opposée à l’ennemi soviétique en Afghanistan. Et puis, les Saoud ont toujours bien présenté et, dans les années 1970, les femmes pouvaient se balader bras nus à Ryad, les hommes fumer dans toute la péninsule. Au fil du temps, le régime a répondu aux crises par plus de religion. Le régime s’est construit contre l’Égyptien Nasser, grand promoteur du nationalisme arabe. Il a opposé la Ligue islamique mondiale à la Ligue arabe, c’est-à-dire le panislamisme contre le panarabisme, et financé des universités rigoristes comme Médine contre celles plus éclairées comme al-Azhar en Égypte. Les Saoudiens sont même allés y débaucher les élèves en leur proposant des bourses alléchantes.

Pascal Airault : La diplomatie religieuse est-elle globale ?

Pierre Conesa : La démarche est bien évidemment globale comme le prouvent les 60  000 documents diplomatiques saoudiens publiés par Wikileaks. C’est un projet planétaire d’expansion du totalitarisme religieux, mélange de méthode soviétique et de soft power à l’américaine. La diplomatie saoudienne a commencé par les pays du premier cercle comme le Pakistan, l’Afghanistan et le Yémen. Son ambition est aussi de prendre la place du soufisme et des confréries dans les Balkans et la zone sahélienne, de s’installer dans les pays comportant des minorités chiites comme en Bulgarie et en Inde, de percer dans les pays européens à minorité musulmane comme le Kosovo. Les organisations et fondations religieuses financent des associations, des universités islamiques, des centres culturels. Cela représente une dépense de plus de 7 milliards de dollars par an. La Ligue islamique mondiale, ONG créée pour contrer le panarabisme de Nasser, est toujours dirigée par un Saoudien et très active. Elle finance notamment la construction de mosquées.

Pascal Airault : Des formations ne sont-elles pas aussi proposées en Arabie saoudite pour les étudiants étrangers ?

Pierre Conesa : L’université islamique de Médine est la principale université qui forme les étudiants étrangers alléchés par les bourses que des grands centres comme l’université al-Azhar ne peuvent offrir. Depuis sa création, l’université a diplômé plus de 45  000 cadres religieux de 177 nationalités, avec obligation de rentrer chez eux faire de la prédication. Sans compter les étudiants formés par d’autres organismes religieux saoudiens. L’université islamique de Manama, créé par l’Arabie saoudite, a parrainé plus de 2 000 étudiants de 130 pays en 2012. On va les retrouver dans tous les pays du monde pour y répandre le salafisme.

Pascal Airault : Le système créé par l’Arabie pourrait-il un jour se retourner contre son maître alors que les combattants saoudiens sont très nombreux dans les groupes djihadistes comme Daech ?

Pierre Conesa : Les Saoud sont plus dans la concurrence que dans la confrontation avec Daech. Ils cherchent à délégitimer l’État islamique en s’autoproclamant comme les réels défenseurs de la cause sunnite. Cela passe par une radicalisation du discours à l’égard de l’Iran et des chiites. Historiquement, les jeunes Saoudiens ont grandi avec les récits scolaires du djihad. Il n’est donc pas étonnant que de très nombreux combattants se retrouvent dans les guerres successives du Moyen-Orient. Ils constituaient déjà le contingent le plus nombreux engagé dans la lutte contre l’Armée rouge en Afghanistan (5 000 combattants), parmi les terroristes du 11 septembre 2001 (15 des 19 membres) ou les prisonniers de Guantánamo (115 sur 611). Ils sont 2 500 enregistrés dans les rangs de l’État islamique en Syrie et en Irak. Un jour, l’Arabie saoudite devra gérer leur retour.

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