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Le culte de MaoChine : durcissement du culte de Mao

En ligne le 9 février

Plus de quarante ans après sa mort, Mao de plus en plus intouchable. Et le régime communiste, qui veut occulter la face sombre de l'histoire du parti, intensifie la répression contre les voix hostiles au fondateur de la République populaire.

Correspondant du Figaro à Pékin, Cyrille Pluyette soulignait le 6 février :

Il ne fait pas bon critiquer Mao Tsé-toung sous Xi Jinping. Le Parti communiste chinois (Parti communiste chinois) avait cru clore les débats en 1981, en décrétant que le règne du fondateur de la République populaire de Chine comportait 70 % de bon et 30 % de mauvais. Mais le président chinois, qui alimente depuis son arrivée au pouvoir - il y a plus de quatre ans - le culte du Grand Timonier, combat toute remise en cause de son héritage, assimilée à du "nihilisme historique".

L'Empereur rouge, dont le visage apparaît sur tous les billets de banque, reste une figure tutélaire du Parti communiste chinois. La façon de se positionner par rapport à lui constitue un marqueur politique fort : l'aile gauche du régime, gênée par l'essor du capitalisme, le vénère ; tandis que la frange "libérale" et réformatrice du pays pointe ses erreurs et ses dérives sanglantes pour appeler à davantage de pluralisme. Dans un contexte où Xi Jinping ne cesse de renforcer son contrôle sur le Parti et la société, la répression contre ces esprits libres s'accentue.

L'économiste mondialement reconnu Mao Yushi vient d'en faire les frais. Les autorités ont fermé le 20 janvier le site Internet du groupe de réflexion créé par cet emblématique intellectuel de 88 ans, qui fustige le rôle néfaste joué par les entreprises étatiques monopolistiques. Le vieil homme est aussi l'une des voix les plus critiques du bilan de Mao, ce qui en fait une cible des admirateurs de l'ancien leader. Dernièrement, il s'était indigné contre les propos du président de la Cour suprême chinoise, qui a fustigé toute idée d'indépendance du système judiciaire, destinée notamment selon lui à entretenir la mémoire des "héros" de la patrie.

Mais d'autres figures subissent les foudres des autorités pour crime de "lèse-Mao". Début janvier, un universitaire chinois a été limogé pour avoir sali l'icône communiste, à l'occasion de l'anniversaire de sa naissance. Deng Xiaochao, 62 ans, avait suggéré sur Weibo (le Twitter chinois) qu'il était responsable de millions de morts et avait relayé un message affirmant que "la seule chose que Mao a faite de bien dans sa vie a été de mourir". La riposte a été sévère : le professeur n'est plus autorisé à enseigner et a été débarqué de son poste prestigieux de conseiller du gouvernement provincial. Son impertinence a par ailleurs déchaîné la fureur de dizaines de néomaoïstes, qui ont manifesté devant l'université de Shandong Jianzhu (dans l'Est) où il enseignait, et agressé physiquement certains de ses partisans. Le directeur du bureau de la culture et des médias de Shijiazhuang, dans le Nord-Est, a lui aussi été écarté en janvier, pour avoir qualifié Mao Tsé-toung de "diable".

Ce type de prise de position heurte de front Pékin, qui fait tout pour maintenir dans l'oubli la face sombre de l'histoire du parti. Yang Jisheng, un chroniqueur réputé de l'ère Mao, a ainsi subi des pressions l'an dernier pour ne pas publier un ouvrage sur la Révolution culturelle, lors du cinquantenaire du début de cet épisode sanglant. Son travail vient cependant, en toute discrétion, de sortir à Hongkong, un territoire rétrocédé à la Chine en 1997, qui dispose de plus de libertés, mais où le contrôle de Pékin se resserre. Désireux de rétablir les faits, l'auteur avait affirmé, dans un ouvrage précédent, que la grande famine provoquée par le Grand Bond en avant (démarré en 1958), avait entraîné jusqu'à 36 millions de morts.

Ce durcissement de la censure intervient à l'approche du 19e congrès du Parti communiste chinois, au second semestre, à l'occasion duquel Xi Jinping devrait être reconduit pour cinq ans et de nombreux cadres seront renouvelés. Le président, qui veut arriver en position de force, entend en profiter pour renforcer la "discipline", la lutte anticorruption et le recadrage idéologique.

En portant Mao au pinacle, Xi Jinping cherche à gommer les aspérités entre l'époque révolutionnaire et la période d'ouverture et de réformes qui a suivi. "Il existe au sommet du pouvoir la crainte qu'une critique historique de l'héritage maoïste ne débouche sur une remise en cause de la légitimité du Parti", analyse Éric Florence, directeur du Centre d'études français sur la Chine contemporaine, à Hongkong. Mais endosser l'habit d'un néomaoïste permet aussi au leader chinois de "couper l'herbe sous le pied de l'aile gauche du parti, qu'il veut tenir sous sa bribe", explique Jean-Pierre Cabestan, sinologue à l'Université baptiste d'Hongkong. C'est aussi un avertissement envoyé aux intellectuels réformateurs, que le régime craint davantage qu'il y a dix ans, selon cet expert. Comme en témoigne aussi la reprise en main cet été par l'aile gauche de la dernière revue libérale du pays, Yanhuang Chunqiu.

Mais Pékin prendra sans doute garde à ne pas pousser trop loin le culte de Mao. "Il existe un risque de voir des mouvements sociaux se saisir de l'idéologie communiste et de la figure de Mao pour exprimer du ressentiment, chose que le régime souhaite à tout prix éviter", résume Éric Florence. Par ailleurs, si l'"Empereur rouge" reste populaire auprès d'une partie du pays, il est aussi honni par de nombreux Chinois, qui n'oublieront jamais les souffrances qu'il leur a infligées.

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