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les exactions des farcCe que révèlent les aveux de Masharipov

En ligne le 27 janvier

En décembre, Daësh a visiblement relancé sa campagne terroriste mondiale. En témoignent les attentats du 18 décembre à Karak en Jordanie, du 19 sur le marché de Noël de Berlin et surtout le massacre perpétré le Nouvel An à Istanbul : 39 personnes tuées dans la discothèque La Reina.

Or, l’auteur du carnage, âgé de 34 ans, arrêté le 16 janvier dans le quartier Esenyurt, passé aux aveux le 17. Ceci a permis aux enquêteurs, qui ne semblent pas l'avoir ménagé outre mesure, de disposer quant à son parcours d'éléments substantiels et peu rassurants.

Le journal kemaliste Hürriyet écrit que l'auteur de la tuerie révèle qu'il s'agit d'Abdoulkadir Macharipov, dont le nom avait déjà largement circulé au sein des médias turcs. Le quartier où il a été retrouvé se trouve sur la rive européenne du Bosphore.

Selon l'agence de presse officielle Anadolu, 5 personnes ont été interpellées au cours de l'opération de police : Abdoulkadir Macharipov, auteur "présumé" de la tuerie ainsi qu'un homme d'origine kirghize et trois femmes. Au même moment, des opérations de police ont visé d'autres cellules liées au groupe.

"Il a été entraîné en Afghanistan et parle quatre langues", précise le gouverneur Vasip Sahin. "C'est un terroriste bien entraîné".

Abdoulkadir Macharipov, remarquait le 25 janvier, sur le site du Monde, l'historien arabisant Jean-Pierre Filiu, il a pu en effet échapper durant deux longues semaines à la mobilisation générale des forces de sécurité turques. En outre, il s’est infiltré en Turquie par l’Iran, mettant en lumière une filière centre-asiatique elle-même liée à l’Afghanistan. Enfin, il est demeuré en contact opérationnel avec l’état-major jihadiste de Rakka, ville où "l’État islamique en Irak et en Syrie", connu sous son acronyme arabe de Daësh, a été proclamé en avril 2013.

La longue histoire du djihadisme ouzbek. Le Mouvement islamique d’Ouzbékistan (MIO) émerge dès 1992 sous la direction d’un ancien parachutiste soviétique, Joumabai Khojaev, alors âgé de 24 ans. Natif de la ville de Namangan, il prend pour nom de guerre Jouma Namangani. Même si son objectif déclaré est de renverser Islam Karimov, inamovible président de l’Ouzbékistan indépendant de 1991 à 2016, le MIO s’engage dans la guerre civile du Tadjikistan aux côtés des islamistes locaux. Il se replie en 1997 sur l’Afghanistan où Namangani collabore étroitement avec Ben Laden et Al-Qaida. Namangani périt dans la vague de bombardements occidentaux qui suivent les attentats du 11 septembre 2001 à New York et Washington.

Privé de son chef et très affaibli par la chute des Talibans, le MIO se replie au Sud-Waziristan, une des zones tribales pakistanaises, frontalières de l’Afghanistan, où des survivants d’Al-Qaida ont aussi trouvé refuge. La matrice du djihadisme ouzbek entre en crise, d’où différentes dissidences qui reprennent le flambeau d’un terrorisme mondialisé (avec notamment un projet d’attentat majeur, démantelé en Allemagne en septembre 2007). L’implantation récente de Daësh en Afghanistan, surtout dans la province du Nangarhar, a pu profiter du ralliement d’extrémistes ouzbeks, entraînés sur place avant d’être exfiltrés pour des opérations terroristes.

L’Iran comme plaque tournante. Macharipov semble avoir rejoint la Turquie, depuis son camp d’entraînement en Afghanistan, en passant par l’Iran. Là encore, un tel transit par le territoire de la République islamique n’a rien d’une nouveauté. Zarqaoui lui-même, avant d’aller fonder la branche irakienne d’Al-Qaida, elle-même matrice de Daësh, avait traversé l’Iran depuis l’Afghanistan à l’automne 2001. Toute une série de collaborateurs et de parents de Ben Laden ont effectué le même trajet, quitte à ce que certains soient détenus par les autorités iraniennes, puis libérés dans des circonstances obscures.

Saif al-Adel, un ancien officier égyptien et un des chefs militaires "historiques" d’Al-Qaida, a pu continuer d’animer des réseaux jihadistes durant de longues années depuis l’Iran. Près d’une vingtaine de membres de la famille Ben Laden se trouvaient encore en Iran au début de 2010, quand certains d’entre eux ont été autorisés à se rendre… à Damas. Que les services iraniens entendent conserver de précieuses monnaies d’échange avec telle ou telle partie, ou qu’ils manipulent à leur profit les réseaux jihadistes, la réalité est que l’Iran est loin d’être un partenaire aussi indéfectible qu’on le prétend dans la lutte contre Daësh.

Rakka aux commandes. Masharipov a reçu l’ordre de passer à l’action depuis la ville syrienne de Rakka, où est installé l’état-major jihadiste, chargé de la planification terroriste dans le monde entier. Daësh voulait en effet punir dans le sang la Turquie pour l’offensive anti-Daech qu’elle supervisait dans le nord de la Syrie. C’est pourquoi d’ailleurs Daësh a revendiqué très tôt le carnage de la Reina, alors que sa politique antérieure était plutôt de laisser planer le doute sur la responsabilité des attentats en Turquie.

Le degré de contrôle des donneurs d’ordre de Rakka sur Masharipov est impressionnant : ils sont demeurés en contact avec lui lorsque le terroriste a effectué un premier repérage sur la très centrale place Taksim ; ils l’ont accompagné par messagerie cryptée depuis Rakka jusqu’à sa nouvelle cible, la discothèque où 39 personnes ont été assassinées. Il est évident que la direction opérationnelle de Daësh à Rakka a continué de guider Masharipov durant sa cavale de deux longues semaines, lui permettant de jouir de la protection et du soutien de cellules dormantes en Turquie.

On le voit, l’attentat du Nouvel An à Istanbul révèle des évolutions très inquiétantes en matière d’escalade du péril jihadiste. Un "triangle" opérationnel entre l’Afghanistan, la Turquie et la Syrie émerge avec l’Iran comme plaque tournante. Surtout Rakka demeure au cœur d’une dynamique terroriste qui menace très directement de frapper de nouveau le continent européen.

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